La révolution intranquille

2012souper300Conférence prononcée au Lion d'Or le 26 octobre 2012 à l'occasion du souper-conférence de L'Action nationale

Quand Maurice Duplessis, premier ministre de Québec, décéda le 7 septembre 1959, j’avais 14 ans. Mon père en avait 44. On fit des funérailles nationales à celui qui, sans interruption, pendant 15 ans, avait gouverné le Québec. En 1936, Duplessis avait mis fin à 39 ans de pouvoir du Parti libéral, alors que le gouvernement Taschereau croulait sous le poids de scandales si nombreux que c’en était devenu indécent.

À la mort de Maurice Duplessis, son gouvernement était lui aussi un nid à patronage comme on disait, un euphémisme pour enrober la réalité dans le cellophane : népotisme, concussion, caisse électorale occulte, corruption à tous les niveaux, et tout cela avec la bénédiction de l’Église qui en retirait sa large part, elle qui, par son clergé, contrôlait l’éducation et la santé.

Les funérailles de Duplessis furent diffusées à la télévision, et je les regardai en compagnie de mon père. C’est l’une des rares fois où je l’ai vu pleurer comme on dit que seuls les veaux savent le faire. J’en demandai la raison à mon père, car à l’école secondaire que je fréquentais, et dont les instituteurs étaient tous des laïques, Maurice Duplessis passait pour être celui qui avait vendu pour des pinottes la province de Québec aux Américains, brimé les syndicats, fait la chasse aux méchants communistes et passé des lois contre la liberté d’expression et de création.

À ma question, mon père me répondit que Duplessis était un grand homme, parce qu’il n’avait pas laissé de dettes à la province et que cela avait été une grande inspiration pour lui : notre famille, nombreuse avec ses treize enfants, n’avait pas de dettes non plus. Elle était peut-être pauvre, mais elle ne devait rien à personne. Et Duplessis avait beaucoup fait pour les cultivateurs : la création du crédit agricole, l’électrification rurale, le développement des écoles d’agriculture et la mise en place d’un réseau routier, des mesures qui avaient rendu le Québec autosuffisant quant à son alimentation. Ne pas avoir de dettes et pouvoir manger tous les jours, voilà ce qui comptait d’abord. Comme Duplessis, mon père n’était pas nationaliste, mais autonomiste. Comme Duplessis encore, il ne détestait pas les Anglais, mais en avait peur. Mon père vécut à Montréal plus de quarante ans et n’alla pas une seule fois au centre-ville : là se trouvait l’étranger, celui qui œuvrait dans l’ombre pour nous dépouiller de notre langue et ne notre foi. Même si le fleurdelysée ne flotta jamais chez nous, mon père vouait une grande reconnaissance à Duplessis pour nous avoir donné un drapeau, marque sacrée de notre différence.

L’arrivée au pouvoir de Jean Lesage et du Parti libéral fut une catastrophe pour mon père : voilà qu’on mettait la hache dans toutes les institutions auxquelles il avait cru depuis son enfance. Le nouveau Québec qui s’amorçait, celui de l’État-Providence, était incompatible avec ses valeurs religieuses, morales et sociales. Que de fois nous a-t-il rabâché le credo du haut et du bas clergé québécois : « Aide-toi, et le ciel t’aidera ! »

Moi, je détestais tout ce qui est religion, je ne croyais pas plus à Dieu que je ne croyais au Diable. Mais le « Maîtres chez nous » de Jean Lesage était loin de me convaincre totalement : la laïcisation de l’enseignement, la création de la Régie des rentes et celle de la Caisse de dépôt et placement, la mise en place d’une fonction publique moderne, on ne pouvait pas être contre. Mais il manquait une pièce au casse-tête pour que l’État du Québec en soit un vraiment : l’indépendance.

À l’âge de quinze ans, je fondais mon propre journal, L’Insolent, après avoir démissionné de celui de l’école pour cause de censure. J’y publiais une chronique de l'Alliance laurentienne que dirigeaient notamment André D’Allemagne et le naturopathe Raymond Barbeau, un mouvement politique qui prônait l’indépendance du Québec, la première organisation du genre à voir le jour depuis que Paul Bouchard, en 1934, avait créé La Nation, un journal d’extrême droite et séparatiste. L’alliance laurentienne était aussi une organisation de droite : invité à une soirée chez l’un de ses membres, j’y vis une bibliothèque dans laquelle le Mein Kampf d’Adolf Hitler trônait au milieu d’ouvrages sur Mussolini, Léon Bloy et je ne sais plus qui d’autre encore. André D’Allemagne, qui publiait alors La Laurentie, quitta le mouvement pour créer le Rassemblement pour l’indépendance nationale. Je devins un fidèle des meetings du RIN, et j’arborais fièrement ses macarons, même à l’école Pie-IX où l’on voulait m’interdire de les porter, ce que je refusais de faire et ce qui me valut d’être expulsé de l’école plusieurs fois.

Quand Pierre Bourgault devint président du RIN et en fit un parti politique, j’y adhérai : avec le RIN, il n’y avait pas d’ambiguïtés : un vote pour le parti était un vote pour l’indépendance. Lorsque René Lévesque lança le Mouvement souveraineté-association, je restai fidèle au RIN. Pour moi, il y avait une différence énorme entre les mots indépendance, souveraineté et association. Être indépendant, c’est s’assumer dans tout ce que l’on est et veut devenir. C’est, pour paraphraser Friedrich Nietzsche, s’affirmer dans un vouloir-être qui est sans compromis. La souveraineté, de par son étymologie, est reliée à la notion de classe supérieure : au Moyen Âge était considéré comme souverain celui qui s’élevait au-dessus des autres, comme c’était le cas du roi et de la noblesse qu’on disait ainsi souverains. Ce n’était donc pas un mot porteur des exigences qu’on attend de l’indépendance.

Pourquoi René Lévesque a-t-il choisi d’utiliser le mot souveraineté plutôt que celui d’indépendance, et pourquoi l’a-t-il imposé quand son mouvement est devenu le Parti québécois, nom d’ailleurs par-devers lequel il montra beaucoup de réticence, le trouvant trop ambitieux ? Parce que, à mon avis, René Lévesque n’était pas vraiment indépendantiste : s’il l’avait été, aurait-il ajouté à son projet politique le mot association ? Qui dit association dit négociations, et rien ne se négocie sans qu’on ne fasse de compromis. Or, l’indépendance ne se négocie pas, elle se prend !

C’était là la politique du RIN, radicale et d’une grande clarté. Aussi ai-je pleuré de rage quand, en 1968, le RIN se saborda pour laisser la place au Parti québécois. Je trouvais que c’était là une erreur historique, et la suite des choses l’a démontré : aucun riniste ne trouva grâce aux yeux de René Lévesque et aucun d’eux ne joua quelque rôle que ce soit auprès de lui. Bien au contraire : tout le temps qu’il fut à la tête du Parti québécois, René Lévesque combattit férocement les purs et durs de la cause indépendantiste, ce qui devint une malheureuse tradition chez presque tous ceux qui en contrôlèrent par la suite la direction.

Je militai tout de même activement pour le Parti québécois jusqu’à son élection en novembre 1976. Je célébrai dans la rue avec des milliers de Québécois le triomphe inattendu. Mais ce triomphe-là fut de courte durée. Dès le lendemain, René Lévesque faisait sa première déclaration officielle comme chef du gouvernement qu’il formerait quelques jours plus tard. Il dit alors ceci : « Pour son premier mandat, le Parti québécois va se contenter d’être un bon gouvernement provincial. »

Nous qui nous nous attendions à une déclaration d’indépendance du Parlement québécois comprîmes alors que nous avions été bernés et que ce serait du domaine du miracle si, un jour, le Parti québécois nous faisait entrer en Terre promise. Donner ainsi quatre années au pouvoir fédéral pour mettre en échec la volonté d’émancipation des Québécois était suicidaire, et les trente-cinq ans qui ont suivi en ont fait la démonstration. Au cours des années, l’idée d’indépendance n’a pas cessé de s’étioler au profit d’un électoralisme naïf, dont Ottawa a profité pour tisser sur le Québec une lourde courtepointe de feuilles d’érable, courtepointe sous laquelle nous étouffons.

Il m’est impossible de parler de René Lévesque sans dire un mot sur le rapport qu’il entretenait avec la langue. On sait toute la résistance qu’il opposa au docteur Camille Laurin sur le projet de la loi 101, et particulièrement sur les mesures de refrancisation du Grand Montréal. René Lévesque ne voulait surtout pas de l’unilinguisme français pour la Cité. Pourquoi donc ?

Pour le comprendre, il faut avoir en mémoire le fait que René Lévesque a grandi à New Carlisle, en Gaspésie, un petit village formé majoritairement de bourgeois anglophones pour lesquels les francophones minoritaires servaient de porteurs d’eau. Conscients d’être isolés dans un coin de pays où ils n’étaient pas majoritaires, les bourgeois de New Carlisle se montraient conciliants envers les francophones. C’est ainsi qu’avec ses petits camarades anglophones, René Lévesque apprit à parler l’anglais, langue d’usage de New Carlisle. Le bilinguisme ne constitua donc jamais un problème pour lui. On cite souvent le fait que René Lévesque fut le premier Canadien français à être correspondant de guerre durant le deuxième conflit mondial. On oublie toutefois de préciser qu’il le fut pour couvrir les opérations de l’armée américaine et que ses reportages étaient surtout diffusés en anglais à la CBC.

Si je parle du rapport de René Lévesque à la langue, croyez bien que mon intention en le faisant n’a rien à voir avec le fait qu’il fut par ailleurs l’un de nos grands hommes politiques. Ce que je tiens à mettre en évidence, c’est cette anglomanie de notre élite bourgeoise et petite-bourgeoise que Joseph Quesnel, au XIXe siècle, tournait déjà en ridicule. Dans ses Mémoires, Louis Fréchette raconte quel choc ce fut pour lui quand, au Parlement de Québec, il entendit pour la première fois ce grand tribun que fut Louis-Joseph Papineau. Devant une assemblée majoritairement française, Papineau s’exprimait en anglais mieux que les Anglais eux-mêmes !

Pierre Elliot Trudeau aurait voulu faire du Québec un district bilingue. Il y a quelques années seulement, Pauline Marois, devenue la chef du Parti québécois, avança l’idée que tous les Québécois devraient être bilingues, et l’être avant la fin de leurs études secondaires. Elle proposa même que l’enseignement de l’histoire, de notre histoire, se fasse en anglais ! Souvenez-vous aussi que lorsqu’on parla d’exiger que dans les entreprises comptant 50 employés et moins le français soit la langue de travail, ce sont les syndicats qui montèrent au front pour dénoncer ce projet. Les neuf ans du régime libéral de Jean Charest ont été une catastrophe par-devers l’application de la loi 101. Les francophones ont fui Montréal et plus de 50 % des citoyens qui y habitent ont maintenant l’anglais pour langue d’usage.

À dire vrai, les neuf ans qu’a duré le régime libéral peuvent être ramenés à ce constat : la destruction systématique des institutions qui nous sont venues de la Révolution tranquille au profit d’un néolibéralisme crapuleux destiné à enrichir les grands capitalistes, la classe bourgeoise et ceux qui aspiraient à en être. Le gouvernement libéral est devenu à l’image du mafieux Tony Accurso : il a tissé sur le Québec une immense toile d’araignée, celle d’une bureaucratie si complexe que ce qu’on appelle la démocratie ne pouvait pas ne pas devenir une caricature. L’Assemblée nationale, pour ne mentionner qu’elle, est la honte de toutes celles et de tous ceux qui se souviennent encore de ce que veulent dire les mots dignité, intelligence, conscience et liberté.

La maladie a parfois ceci de bon qu’elle vous oblige à vous détacher des choses lointaines pour vous préoccuper davantage de celles qui sont proches. J’ai passé la récente campagne électorale assis dans mon fauteuil, devant le petit écran ou devant mon portable, à en suivre les péripéties. J’avoue ne pas avoir compris pourquoi analystes et commentateurs n’ont cessé de dire à quel point cette campagne était fascinante à observer. Peut-être est-ce parce que, d’une journée à l’autre, les différents partis faisant campagne n’ont pas cessé de se contredire et de cafouiller par-devers leurs plates-formes électorales. On se serait cru dans la classe d’une école secondaire, et dont l’exercice aurait été le suivant : promettre beaucoup, dire que toutes ces promesses-là sont financièrement réalisables et le prouver en ne tenant véritablement pas compte du pouvoir de dépenser qui sera celui du nouveau gouvernement.

Durant la dernière semaine de la campagne électorale, qui fut d’un vide absolu, je crois bien que tout le monde avait compris que, peu importe le parti qui serait porté au pouvoir, il n’y aurait guère de changements fondamentaux dans la société québécoise. Les trois grands partis ont donc obtenu, à quelques points près, le même nombre de voix, et le PQ prit le pouvoir pour avoir fait élire 4 députés de plus que les libéraux.

Je ne partage pas le point de vue exprimé par certains de mes amis « souverainistes » qui ont blâmé les petits partis de gauche pour l’élection d’un gouvernement péquiste minoritaire. Je me souviens trop de la cinglante défaite du Bloc québécois aux dernières élections fédérales. Bien sûr, Jack Layton bénéficia de la sympathie des Québécois parce qu’il était malade et qu’on se demandait tous s’il ne terminerait pas sa campagne électorale en fauteuil roulant ou à l’hôpital. Mais cette sympathie n’explique pas tout, comme les bloquistes se sont plu à le croire. Avant d’être balayé de la carte politique du Québec, le Bloc a commis deux erreurs stratégiques capitales : la première, en acceptant que le Québec forme une nation distincte, mais à l’intérieur du Canada ; la deuxième, en s’alliant avec Jack Layton et Stéphane Dion pour renverser le gouvernement conservateur.

Les politiciens oublient trop souvent le rôle primordial que joue dans un peuple l’inconscient collectif. Ils s’imaginent aussi trop souvent que l’inconscient collectif est une mémoire éphémère et qu’il suffit de faire tomber quelques grains de sable de haut en bas du sablier pour que l’oubli fasse son œuvre. Cinquante ans après sa fondation, c’est ce que le Parti québécois n’a pas encore compris, me semble-t-il. En faisant de la gouvernance souverainiste son cheval de bataille, le PQ nous dit, à tort et de travers, que rien n’a changé depuis le triomphe électoral du 15 novembre 1976, et surtout pas l’à-propos de la célèbre phrase dite le lendemain par René Lévesque, phrase que je tiens à répéter ici : « Nous allons nous contenter dans un premier mandat d’être un bon gouvernement provincial. »

Nous sommes en 2012. Si l’inconscient collectif québécois n’a guère changé depuis 1976, si notre peuple ne cesse de s’interroger sur son identité, sur sa précarité, voire sur sa fin, c’est que nous vivons toujours le cauchemar de la défaite. Dans une autre société que la nôtre, Jacques Parizeau n’aurait sans doute pas démissionné de sa fonction de premier ministre au lendemain du référendum de 1995. Dans une autre société que la nôtre, le premier ministre aurait sans doute eu recours à tous les moyens pour dénoncer les malversations antidémocratiques du gouvernement fédéral. À la limite, il aurait pu appeler un deuxième référendum. Dommage pour nous qu’il ne l’ait pas fait, puisque, collectivement, nous en eûmes les jambes coupées et avons accepté passivement que ce référendum que nous avons dans les faits gagné devienne une amère défaite. C’est ce que j’appelle le syndrome Louis-Joseph Papineau qui, depuis les rébellions de 1837-1838, conditionne notre inconscient collectif. Plus que la défaite, la victoire nous fait peur. Pourquoi ?

Peut-être nos élites politiciennes ne savent-elles pas amalgamer les choses proches et les choses lointaines, de sorte qu’il y a là dissociation de la pensée collective. Et quand il y a ainsi dissociation de la pensée collective, il ne peut pas y avoir véritablement de projet de société. Le seul que le Québec s’est donné au siècle dernier, c’est celui de la Révolution tranquille, donc il y a plus de 60 ans. Nos institutions étaient désuètes, nos lois aussi. Le gouvernement Lesage arriva et proposa un nouveau contrat social. Après 15 ans dans l’Opposition, les libéraux de Paul-Émile Lapalme et de Jean Lesage étaient préparés à changer la maldonne de la politique québécoise et ils surent en convaincre, bien que pour peu de temps, une population qui en avait assez du népotisme et de la corruption d’un gouvernement réactionnaire se tenant en marge de sa propre histoire comme de celle des autres.

Soixante ans après cette Révolution tranquille, les Québécois paraissent divisés comme ils ne l’ont jamais été, fragiles comme ils ne l’ont jamais été, ouverts à tout et, en même temps, fermés à tout, les choses se passant comme si notre inconscient collectif s’était fissuré, pour ne pas dire fractionné à son extrême limite. Quand un peuple en arrive là, la conscience nationale devient peau de chagrin. On se réfugie dans le corporatisme et l’individuation, chacun ne défendant plus que sa chacune, au détriment du bien commun, au détriment du rêve commun.

Voilà pourquoi je pense que Pauline Marois s’est peut-être fait à elle-même un cadeau de Grec en devenant la première femme de notre histoire à devenir première ministre du Québec. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que les dirigeants du Parti québécois croyaient que le soir du 4 septembre, les Québécois leur accorderaient un gouvernement majoritaire. Tout au long de la campagne électorale, les signes étaient pourtant nombreux, qui disaient toute autre chose, notamment les sondages qui ne variaient guère les uns des autres : le Parti québécois et le Parti libéral, du début à la fin, se partageaient également les intentions des électeurs, et la Coalition avenir Québec, après une légère poussée de fièvre, plafonna à quelques points derrière. Le Parti libéral pouvant compter sur un électorat captif, celui des anglophones et des allophones, de même que sur ceux des gens âgés et des fédéralistes purs et durs, le pire était à craindre. Et d’autant plus que la commission Charbonneau, créée pour nettoyer les écuries d’Augias, rassurait les uns et les autres. On voulait bien se débarrasser de Jean Charest, mais beaucoup moins du Parti libéral. Ce fut le cas dans plusieurs comtés francophones, comme celui de Rivière-du-Loup, où la population, satisfaite de son député pourtant condamné pour avoir enfreint plusieurs fois les règles du lobbyisme, vota tout de même pour lui.

Par ailleurs, et contrairement à ce que croyaient les stratèges du Parti québécois, les étudiants du « printemps érable », de même que celles et ceux qui les soutenaient, ne votèrent pas en bloc pour lui, les uns se nichant chez Québec solidaire, les autres chez Jean-Martin Aussant, chez les Verts… et même chez les libéraux !

Par chance, les péquistes furent élus, mais pour former un gouvernement minoritaire. On sait jusqu’à quel point le premier mois du gouvernement de Pauline Marois fut chaotique : le manque d’expérience politique de plusieurs ministres et une mauvaise lecture du résultat des élections nous ont remis en mémoire le gâchis que ce fut quand Mario Dumont devint le chef de l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale : il ne sut pas préparer ses troupes, parce que lui-même ne l’était pas. On connait trop bien la suite pour ne pas s’inquiéter de ce que pourra vraiment faire le gouvernement péquiste des projets les plus importants de son programme sur la langue, les ressources naturelles, l’environnement, la réforme fiscale et la culture.

La culture ! Le seul des ministres péquistes qui a avoué candidement que le gouvernement ne serait sans doute pas dans la possibilité de respecter ses engagements est Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications. Ce ne sera donc pas demain que Télé-Québec deviendra notre télévision nationale et que nous arracherons à Ottawa ce qui fait notre identité culturelle, identité qu’il contrôle par son pouvoir de dépenser comme il le veut et quand il le veut. Que personne, même dans le milieu dit culturel, n’ait réagi aux propos du ministre Kotto est inquiétant, pour ne pas dire aberrant.

Pour faire une longue histoire courte, il ne faut donc pas attendre de miracle du gouvernement péquiste actuel. Forcé à ne voir qu’aux choses proches, il devra mettre beaucoup d’eau dans son vin, ne serait-ce que pour conserver le pouvoir jusqu’à ce que le Parti libéral renouvelé représente à nouveau un fameux risque non seulement pour le Parti québécois, mais pour l’idée même de l’indépendance.

Les choses proches ne nous sont guère favorables, et les choses lointaines pas davantage. Nous ne pourrons pas non plus être indéfiniment à l’abri de la faillite économique de l’Occident : nous en paierons tôt ou tard les pots cassés.

Faut-il alors désespérer de tout ? Peut-on se réconforter à l’idée que les Écossais tiendront bientôt un référendum sur leur indépendance, que les Basques et les Catalans semblent aussi s’y diriger ? Pas tout à fait. Les Écossais, les Basques et les Catalans forment des sociétés homogènes sur des territoires qu’ils occupent en totalité. Ce n’est pas notre cas au Québec à cause du noyau dur que constituent les anglophones et du noyau mou que représentent les immigrants. Il faut compter au moins deux générations avant que l’immigrant ne s’intègre vraiment à son nouveau pays, et encore faut-il que ça soit dans des conditions favorables. Dans cet entre-deux où le Québec se trouve désormais, ces conditions-là sont loin de l’être. Si les élections du 4 septembre dernier ont prouvé une chose, c’est bien celle-ci : seul le Parti libéral peut aujourd’hui avoir la prétention d’être national. Voilà de quoi compliquer la donne québécoise qui l’était déjà suffisamment !

Après les élections du 4 septembre dernier, après le premier mois pour le moins chaotique du gouvernement Marois et face à la prochaine session parlementaire, ça serait encore faire montre de naïveté de croire que nous ne vivrons pas l’intranquillité. Majoritaire, le gouvernement du Parti québécois aurait sans doute pu se livrer à une gouvernance souverainiste peu dérangeante. Mais ça ne sera pas le cas, parce qu’il est minoritaire et qu’il n’est pas préparé à gouverner autrement. Avec des adversaires politiques qui ont tout intérêt à le faire mal paraître, les frustrations s’ajouteront aux frustrations, les turbulences aux turbulences, les crises aux crises, autrement dit à une intranquillité telle que le Parti québécois ne pourra pas y faire face à moins de se réinventer. Si le passé est garant de l’avenir, je doute fort que le Parti québécois y arrive de son plein gré, qu’il sache profiter de cette intranquillité pour en faire une force victorieuse, aussi bien dans les choses proches que dans les choses lointaines. Depuis trop longtemps électoraliste, le syndrome Louis-Joseph Papineau, celui de la défaite, trop profondément gravé en lui, le Parti québécois, même malgré nous, pourrait bien nous forcer à des choix radicaux.

Nous devons nous y préparer dès maintenant. Voilà pourquoi je propose que nous nous inspirions de ces mouvements de masse qui émergent en Europe, qui rassemblent les femmes et les hommes politiques de toute allégeance, les étudiants et les groupes de pression, les syndicalistes et les entrepreneurs, les scientifiques et les agriculteurs, les intellectuels et le monde dit ordinaire, autrement dit : les forces vives de la nation, et cela dans un but commun : sortir de l’intranquillité par une remise en question des institutions, de la bureaucratie qui les parasite, du corporatisme qui en est le corollaire et du grand capitalisme qui force vicieusement le monde à danser en rond. Nous vivons la fin d’un Moyen Âge et nous avons à inventer la Renaissance. Pour que l’indépendance du Québec devienne une réalité, seul un véritable projet national, donc révolutionnairement intranquille, mais capable de relier les choses proches et les choses lointaines, peut en être le catalyseur.

Nous avons peu de temps devant nous pour mener dans ses grosseurs cette Révolution intranquille. Mais si les étudiants ont réussi à créer le « printemps érable », pourquoi un grand rassemblement des forces vives de notre nation ne pourrait-il pas y arriver ? Descendre dans la rue s’il le faut et botter aussi le cul à un gouvernement qui se montrerait velléitaire et veule, pourquoi pas ? On ne vient pas au monde si on ne bat pas avec fureur des mains et des pieds, si on n’apprend pas à hurler ! Un pays, ce n’est pas autre chose que le soi naissant aspirant au nous reconnaissable et reconnu. Jouer de la casserole ne suffit malheureusement pas pour passer de ce soi naissant au nous reconnaissable et reconnu. Comme l’a encore écrit Nietzsche, il faut qu’il y ait transvaluation de toutes les valeurs pour qu’on puisse échapper à l’Éternel retour du Même. Il m’apparaît urgent qu’on en prenne conscience dès maintenant et qu’on agisse en conséquence !

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