Éditorial - Nous ne sommes pas des «francophones»

2012janvier250

Tous les assauts portés contre la loi 101, toute la guerre de propagande conduite contre la vocation intégratrice de la culture québécoise donnent aujourd’hui leurs fruits. Le combat linguistique est à reprendre. Il est à refaire non pas pour les raisons intrinsèques à notre situation démographique – nous sommes une poussière sur le continent et cela nous obligera toujours à la plus grande vitalité. Non, il est à refaire parce que notre régression politique est en passe de nous faire perdre des repères que nous pensions avoir pourtant bien plantés dans notre paysage idéologique et notre bagage culturel.

De démission tranquille en petites trahisons, du refus de combattre à l’engourdissement des réflexes devant les effets combinés de la défense velléitaire et de l’assaut sournois sur toutes les institutions mené par Ottawa et des phalanges de saboteurs payés pour instiller le consentement à la minorisation, le Québec se retrouve maintenant dans une inquiétante vulnérabilité. Et ce n’est pas d’abord une affaire de négligence et de manque de vigilance et de laxisme. C’est une affaire de pouvoir. Ottawa a repris l’initiative politique et conduit depuis des décennies une guerre psychologique et de propagande qui est parvenue à saper les bases du consensus sur lequel s’est construite, jadis, l’adhésion à la loi 101. Non seulement la guérilla juridique incessante qu’il lui a menée est-elle parvenue à l’émasculer, mais encore et surtout, le nation building et une agressive politique d’indirect rule ont-ils fait porter les attaques sur les ressorts mêmes de la culture québécoise, de sa mémoire, de sa dynamique identitaire et de ses aspirations à se poser comme Référence et Norme de sa vie sociale, politique et symbolique.

Les élites politiques québécoises ont perdu l’initiative et toutes les batailles parce qu’elles ont refusé de combattre. Cédant aux très anciennes peurs et au refus de se penser dans l’hostilité, elles se sont consolées dans les demi-mesures. Par un télescopage malsain, le réflexe minoritaire de l’éternelle minimisation des pertes a renforcé la peur de la confrontation pour laisser accepter la lente érosion des pouvoirs de la loi 101 originelle. Au lieu de riposter aux jugements de la cour étrangère par l’adoption d’une nouvelle loi 101 qui aurait consacré le conflit des légitimités, les gouvernements, les uns après les autres, se sont accommodés des reculs, chaque fois se disant qu’il ne s’agissait que d’un petit recul, que l’essentiel n’était pas atteint, etc. Résultat, non seulement il ne reste plus rien de la loi, sa matrice culturelle a été évidée.

Pis encore, ce qui devait accompagner l’effort de francisation a été abandonné en cours de route. En effet, jamais n’aura été accomplie la nécessaire reconfiguration des institutions qui devait compléter la réforme de la francisation. Pour que la loi faisant du français la langue officielle et commune soit effective, il fallait qu’elle s’accompagne d’une réforme des institutions afin de rendre inopérante la guerre culturelle et la concurrence des modèles d’intégration qui étaient et qui sont toujours soutenus par un dispositif institutionnel qui consacre, dans les faits, à Montréal surtout, mais cela s’insinue partout par capillarité, la présence de deux majorités.

Par candeur ou par pusillanimité, les politiques québécoises n’ont pas fait la bataille de la culture. Elles se sont contentées de soutenir le développement des institutions françaises sans remettre en cause la dynamique de domination soutenue par un dispositif institutionnel résolument tourné vers le refus de placer le français et la culture québécoise au fondement de la vie publique. C’est ainsi que le surfinancement des institutions anglaises n’a jamais été remis en cause, que leur déploiement sans commune mesure avec le poids démographique réel des anglophones est resté ici comme un véritable cheval de Troie qui a servi d’arsenal d’appoint à Ottawa pour mener les assauts contre les institutions québécoises. La guerre à la langue française s’est faite en prenant appui sur des foyers de résistance qui ont servi de lieu de reproduction d’une élite anglaise et anglicisée qui refuse toujours obstinément de se conduire autrement qu’en avant-poste de la nation canadian. Un avant-poste également armé d’une Société Radio-Canada plus que jamais devenue un agent de dissolution de la culture québécoise dans le multiculturalisme bon chic bon genre.

Ce dispositif institutionnel a servi et sert toujours à retourner les décisions du Québec contre lui-même et à financer la lutte contre ses choix à même les fonds publics québécois. C’est chiffré maintenant, ce dispositif  se déploie dans l’univers institutionnel de l’administration publique, des soins de santé et du système d’éducation et il dispose de ressources faramineuses : c’est 50 000 emplois en sus de ce que le ratio démographique  équitable devrait établir, c’est une masse salariale de plus de 2 milliards qui vont dans des institutions qui anglicisent. Pis encore, la majorité des postes occupés dans ce dispositif institutionnel anglais le sont par des francophones et des allophones! Il faut le reconnaître : ce dispositif n’a rien à voir avec une communauté anglaise historique, il tient tout entier dans le maintien d’un foyer d’anglicisation qui permet à quiconque refuse de vivre en français de fonctionner ici comme si nous n’existions pas.

Ce dispositif sert également à soutenir une fiction culturelle, celle du bilinguisme qui, paraît-il,  permettrait à ces institutions de se dire au service de la population québécoise. Cette fiction sert bien le combat fédéral contre l’unilinguisme québécois en plus de renforcer l’idée que la population québécoise se définit dans ce dédoublement. C’est ainsi que la rhétorique du bilinguisme officiel, bien relayée par l’appareil d’État canadian et désormais bien incrustée dans le lexique adopté par l’ensemble de la classe médiatique, a fini par miner jusqu’à la dynamique identitaire elle-même, imposant de plus en plus cette désignation aliénante de Québécois francophone. Sournoisement, sous prétexte de distinguer les « clientèles » et la langue de prestation des services, cette désignation a contribué à saper à sa base même l’aspiration identitaire qui a donné son élan au Québec des cinquante dernières années.

Quand ils ont cessé de se définir comme Canadien français pour se dire Québécois, les habitants du Québec voulaient en finir avec le dédoublement d’eux-mêmes et surtout, en finir avec une identité hétéronome. « On ne peut pas être 25% de quelqu’un d’autre », disait Gaston Miron. Se dire Québécois, cela voulait signifier que le Québec se définit par lui-même, qu’il est au centre de son monde et qu’il constitue la matrice de référence identitaire où s’inscrit la loyauté première. L’imposition du dédoublement vient redire dans l’espace identitaire que nous sommes une minorité à l’intérieur même du Québec. Nous désigner comme Québécois francophones, c’est accepter de se désigner par rapport à un Autre qui fixe les paramètres du nom. Parle-t-on d’un Allemand germanophone? D’un Italien italophone? Si la culture québécoise était vraiment la matrice identitaire, il y aurait des Italo-Québécois, des Anglos-Québécois, mais certainement pas des Québécois francophones.

S’accepter dans la désignation du générique neutre de « francophone », c’est consentir non seulement  à se faire l’artisan de sa propre minorisation, c’est œuvrer à la désincarnation de sa culture propre. C’est pourquoi il faut rompre avec les termes dans lesquels s’expriment d’ores et déjà les tensions linguistiques. Il ne s’agit pas de restaurer l’espace francophone, il faut rebâtir l’espace québécois. Ce n’est pas tout, ce n’est même pas suffisant de proposer de revenir à une loi 101 améliorée. Il faut refaire l’architecture institutionnelle, défaire le dispositif qui sert à miner la dynamique sociale des langues. Il faut surtout se décider enfin à placer la culture québécoise au centre de la francisation. À l’école d’abord et pour tout le monde, bien sûr, mais aussi bien dans toutes les institutions, car elles ne sont rien sans l’univers symbolique. Partager la langue, c’est aussi partager la référence commune, participer à la construction commune du sens.

Car ce n’est pas tout de revendiquer l’amélioration des conditions et circonstances dans lesquelles doit s’exercer le droit de parler français. Le sort et le statut du français au Québec sont inextricablement liés à ceux de la culture québécoise. La langue n’est pas qu’un véhicule neutre pour lequel les préférences devraient être orientées vers le français. Le service dans la langue de son choix, comme l’a imposé la conception canadian n’est qu’une hypocrisie. Hypocrisie qui permet à quiconque veut vivre ici comme si nous n’y étions pas de fonctionner dans un espace institutionnel qui nous oblitère ; hypocrisie quant au statut de minoritaire dans sa propre maison que cela consacre pour le peuple québécois. Se désigner comme francophone, ce n’est pas seulement se dire dans le lexique spécialisé qui marque les variables linguistiques, c’est renoncer à son propre nom.

Nous ne sommes pas des francophones.

Nous sommes Québécois, un peuple de langue française, à qui va notre loyauté première, qui se trouve au fondement de notre héritage et au cœur de tous nos partages, aussi bien avec ceux qui nous viennent du renouvellement des générations qu’avec ceux que nous accueillons pour bâtir.

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