Français: Les gouvernements prêchent-ils par l'exemple?

Patrick Sabourin est président de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA), candidat au doctorat INRS-UCS. Henri Thibaudin est chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) et consultant en économie. Texte reproduit avec l'autorisation de l'IRFA (voir irfa.ca). 

Depuis quelque temps, le gouvernement du Québec met sur pieds des campagnes de promotion afin d’augmenter l’utilisation du français au travail. Ces mesures incitatives, dont le coût total s’élève à plus d’un million de dollars, ont pour objectif de convaincre les entrepreneurs qu’une offre de service[1][2][3] et une raison sociale[4] en français pourraient avoir des répercussions positives sur leurs affaires. Dans le reste du Canada, les mesures pour stimuler l’utilisation du français au travail se limitent généralement aux dispositions prévues par la loi sur les langues officielles.

Ces mesures de francisation des entreprises québécoises s’inscrivent dans un contexte où le français peine toujours à s’imposer dans l’ensemble des milieux de travail. Environ le tiers des travailleurs résidant sur l’Île de Montréal déclarent utiliser le plus souvent l’anglais au travail alors que le groupe de langue maternelle anglaise représente 17,7 % de cette population. Au Canada anglais, l’utilisation de l’anglais au travail est généralisée. Même dans la capitale nationale d’Ottawa, 8,3 % des travailleurs travaillent en français alors que les francophones selon la langue maternelle représentent 17,7 % de la population[5].

Au Québec, deux raisons sont le plus souvent invoquées pour expliquer l’attraction de l’anglais dans les milieux de travail : l’impact de la mondialisation et la francisation inadéquate des immigrants[6][7]. Au Canada anglais, la faible concentration géographique des francophones et le faible taux de bilinguisme des non francophones semblent être deux facteurs déterminants de l’utilisation généralisée de l’anglais dans les milieux de travail. À Ottawa, par exemple, moins de 5 % des allophones utilisent le plus souvent le français au travail.

On oublie parfois que les gouvernements et les administrations municipales sont des acteurs économiques importants et qu’ils génèrent des centaines de milliers d’emplois. Les francophones du Canada anglais et les anglophones du Québec peuvent travailler dans leur langue dans les établissements scolaires, dans les universités, dans le système de santé ou dans la fonction publique. À titre d’exemple, le Centre universitaire de santé McGill, dont l’anglais est la principale langue de travail, est un des plus importants employeurs de Montréal. Au Canada anglais, les écoles d’immersion française constituent un milieu privilégié pour travailler en français. En général, on met l’accent sur l’impact de la langue de l’éducation sur les comportements et les préférences linguistiques des élèves. Il faut également souligner que les établissements d’enseignement sont aussi des milieux de travail où se côtoient personnel enseignant, personnel administratif et étudiants.

En somme, les institutions d’enseignement et de santé, ainsi que la fonction publique, constituent un dispositif institutionnel soutenu par les deniers publics ayant pour effet de structurer linguistiquement une partie du monde du travail.

À la demande de l’IRFA, le chercheur Henri Thibaudin de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), s’est penché sur l’importance relative du secteur public de langue minoritaire au Canada. L’étude aborde les questions suivantes : quelle proportion des emplois soutenus par les gouvernements et administrations publiques – personnel des écoles, cégeps, universités, CSSS, hôpitaux, fonctionnaires, etc. – ont l’anglais (au Québec) ou le français (au Canada anglais) comme langue de travail ? Comment cette proportion se compare-t-elle au poids démographique des minorités de langue officielle ? Quel est le coût de ces emplois pour le trésor public ? Quelle est l’impact économique de ces emplois ?

La présente note de recherche constitue un résumé de cette étude publiée par l’IREC[8].

Les résultats

À l’aide des données du recensement de 2006, Thibaudin évalue le nombre d’emplois dont la langue de travail est l’anglais[9] pour les secteurs de l’éducation, de la santé et de la fonction publique au Québec. Il comptabilise également les revenus perçus par les travailleurs qui occupent ces emplois.

Un résumé des résultats de l’analyse est présenté au tableau 1.

Ainsi, environ 135 250 emplois de langue anglaise proviennent des secteurs soutenus par l’État et les administrations publiques, ce qui représente un revenu global de 6,2 milliards de dollars pour les travailleurs. Ces emplois constituent environ 13,9 % des emplois publics au Québec, alors que les anglophones comptent pour environ 8,7 % de la population en âge de travailler, une différence de 5,2 points. Comme en témoigne le tableau 2 ci-contre, cette situation est unique au Canada.

À l’exception de l’Ontario[10], le secteur public de langue minoritaire au Canada anglais est sous-représenté par rapport au poids démographique de la communauté de langue officielle minoritaire. En d’autres termes, il y a au Canada anglais relativement moins d’emplois de langue française que de francophones. Au contraire, au Québec, le poids du secteur public de langue anglaise est beaucoup plus important que le poids démographique des anglophones.

Tableau 1

Nombre d’emplois et masse salariale du bassin d’emplois publics dont la langue de travail est l’anglais, Québec.

Secteur

Nb d’emplois

Revenus perçus
par ceux qui travaillent en anglais
(millions de $)

Éducation

49 610

2 030

Santé

54 310

2 260

Fonction publique

31 330

1 860

TOTAL

135 250

6 150

Tableau 2

Poids du secteur public minoritaire comparé au poids
de la communauté de langue officielle minoritaire.

Région

Secteur public minoritaire (%)

Langue maternelle minoritaire (%)

Québec

13,9

8,7

Ontario

4,9

4,4

Nouveau-Brunswick

31,8

33,4

Reste du Canada

1,3

2,2

Le nombre d’emplois publics en excédant du poids démographique des anglophones s’élève à environ 50 000, ce qui équivaut à des revenus annuels excédant 2,2 milliards de dollars pour les travailleurs. Au Canada anglais, au contraire, on compte environ 7 000 emplois en-deçà de ce qui serait justifié par le poids démographique des francophones, soit l’équivalent d’environ 270 millions de dollars en revenus. Notons également qu’au Canada anglais, les emplois du secteur public de langue française sont surtout concentrés dans le secteur de l’enseignement primaire et secondaire.

Au Québec, la proportion d’emplois publics de langue anglaise dépassant largement la proportion d’anglophones, bon nombre de ces emplois sont occupés par des non anglophones (graphique 1)[11].

irfatarte

De fait, la majorité des emplois de langue anglaise du secteur public québécois sont occupés par des francophones et des allophones. Rappelons que la majorité des emplois publics de langue anglaise sont concentrés dans la région de Montréal (surtout les secteurs de la santé et de l’éducation) et celle de Gatineau (le secteur de la fonction publique). C’est dans ces régions que les différents groupes linguistiques entrent en contact. Compte tenu de l’impact de la langue de travail sur la langue d’usage, notamment dans le cas du premier emploi chez les immigrants[12][13], il serait intéressant d’examiner plus en profondeur le rôle du secteur public dans l’anglicisation des allophones et des francophones.

Discussion et conclusion

À bien des égards, les données présentées ci-dessus constituent la limite inférieure de l’impact du secteur public de langue minoritaire sur la langue de travail.

Premièrement, ces données excluent les travailleurs du secteur public qui, nombreux, ont déclaré au recensement utiliser l’anglais régulièrement au travail[14]. L’inclusion des individus ayant déclaré travailler régulièrement en anglais (en plus de ceux ayant déclaré « le plus souvent ») aurait multiplié par environ 2,5 la taille du bassin d’emplois de langue anglaise au Québec, qui serait passé à plus de 300 000 emplois. Au Canada anglais, l’ajout de ceux travaillant régulièrement en français aurait légèrement augmenté le bassin d’emplois de langue française.

En outre, les emplois indirects générés par le fonctionnement des institutions publiques ont également été exclus de ce présent résumé, puisqu’il ne nous était pas possible d’en connaître précisément la langue de travail. En effet, le nombre d’emplois indirects, qui représentent entre 20 et 30 % du total, découle d’une modélisation économique qui ne rend pas compte de la langue de travail. Il apparaît toutefois plausible que la langue de travail des institutions ait un impact non négligeable sur la langue des emplois qu’elles génèrent.

Finalement, il ne nous est pas possible de connaître l’impact des institutions publiques sur la langue d’usage public. Il semble incontestable que les individus qui travaillent essentiellement en anglais auront, par leurs comportements de consommation, un effet structurant sur la langue des services dans les commerces à proximité de leur lieu de travail. Une étude récente de l’IRFA a notamment démontré que les étudiants des collèges anglophones de Montréal avaient une nette propension à utiliser l’anglais dans l’espace public[15].

L’analyse présentée ici ne permet pas d’évaluer la part des emplois de langue anglaise selon les sous-secteurs. En général, il est connu que l’anglais est davantage présent dans les sous-secteurs les plus prestigieux. Au Québec, la proportion des places d’étude en anglais est de 11 % aux niveaux primaire et secondaire, de 17 % au collégial et de 25 % à l’université. La part de l’anglais est encore plus importante dans le secteur de la recherche. En 2011, les universités anglophones du Québec récoltaient environ 50 % des chaires de recherche du Canada[16]. À l’université d’Ottawa, l’offre de cours en français diminue significativement à partir de la fin du baccalauréat. Il aurait également été intéressant de répartir les emplois selon la source de financement (fédéral, provincial ou municipal). Le fichier public du recensement ne permet malheureusement pas une telle ventilation des données.

En comparaison des milliards de dollars investis dans le secteur public de langue anglaise, les quelques millions investis dans les campagnes de francisation des entreprises québécoises apparaissent somme toute négligeables. On avancera à juste titre que l’anglais est plus présent dans le secteur privé que dans le secteur public (quelque 17 % dans le secteur privé comparé à environ 14 % dans le secteur public), et il serait certainement intéressant d’étendre l’analyse de l’IREC à tous les secteurs d’emplois. Néanmoins, compte tenu du fait que le secteur public est largement à l’abri des effets de la mondialisation, il serait difficile de prétendre que les gouvernements prêchent par l’exemple en ce qui a trait à la francisation des milieux de travail.

 

 

 


 

[5] Sabourin, P. et M. Dupont (2011). État du français comme langue de travail : une analyse comparative des régions de Montréal et d’Ottawa. Institut de recherche sur le français en Amérique.

[7] Sur l’Île de Montréal, près de la moitié (45 %) des allophones utilisent l’anglais le plus souvent au travail.

[8] Thibaudin, H. (2011). L’offre d’emploi de langue minoritaire des institutions publiques au Québec et au Canada. Les secteurs de l’enseignement, de la santé et des services sociaux et des administrations publiques. Institut de recherche en économie contemporaine.

[9] Notons que la définition de la langue de travail utilisée ici est celle du recensement, c’est-à-dire « la langue utilisée le plus souvent au travail », seule ou avec une autre langue. La langue de travail est donc celle auto-déclarée au recensement et ne correspond pas nécessairement à la description officielle du poste en question. Par exemple, un employé de la fonction publique fédérale détenant un poste francophone, mais ayant déclaré utiliser le plus souvent l’anglais au travail, sera ici classé comme détenant un emploi anglophone. Voir l’étude complète pour une description exhaustive de la méthodologie.

[10] Notons que près du quart des travailleurs qui occupent des emplois de langue française en Ontario sont des résidents du Québec.

[11] À l’extérieur du Québec, au contraire, la plupart des emplois publics de langue française sont occupés par des francophones.

[12] Carpentier, Alain (2004). Tout est-il joué avant l’arrivée ? Étude des facteurs associés à un usage prédominant du français ou de l’anglais chez les immigrants allophones arrivés au Québec adultes. Québec : Conseil supérieur de la langue française.

[13] Girard-Lamoureux, Catherine (2004). La langue d’usage public des allophones scolarisés au Québec. Québec : Conseil supérieur de la langue française.

[14] En plus de la langue utilisée le plus souvent au travail, le recensement comprend une question sur les autres langues utilisées régulièrement au travail. Ainsi, un individu ayant déclaré parlé le plus souvent le français au travail pourra également déclarer parler régulièrement l’anglais au travail.

[15] Sabourin P, Dupont M et A Bélanger (2010). Analyse des facteurs orientant les francophones et les allophones dans le choix d’un cégep sur l’île de Montréal. Rapport de recherche présenté à la Centrale des syndicats du Québec. Institut de recherche sur le français en Amérique.

http://www.csq.qc.net/sites/1676/documents/publications/rapport_IRFA_jan2011.pdf .

Décembre 2017

Éditorial - Au seuil d’un autre commencement

2017decembre250Conférence prononcée à l’occasion du
Gala du centenaire de L’Action nationale
au cabaret Lion d’Or
27 octobre 2017
Version vidéo -

Je suis heureux de partager avec vous cette soirée, ce moment de célébration. C’est un privilège rare qui m’est donné et je vous en suis très reconnaissant. Je voudrais profiter de l’occasion pour revenir un tant soit peu, sur le chemin parcouru. Et pour tenter d’ouvrir quelques pistes pour le proche avenir, en sachant qu’il faudra revenir plus d’une fois sur le sujet.

Je vous invite à aborder les prochaines années avec confiance et détermination. Il faut penser notre combat dans le temps long. Et le faire en sachant que nous sommes redevables à tous ceux et celles qui, avant nous, ont mené les batailles qui ont permis à notre peuple de se rendre là où nous sommes. Encore et toujours au seuil de notre naissance, certes. Mais encore et toujours tenaces et opiniâtres, avec le même idéal chevillé au corps, le même goût de liberté, le dur désir de durer.

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La voie rapide du Programme de l’expérience québécoise

L'auteur a été conseiller au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion pendant 23 ans, à la retraite depuis deux ans. Le présent article est extrait d'un ouvrage en préparation chez L'Action nationale Éditeur.

Le Québec compte au sein de sa population des migrants étrangers qui y résident de façon temporaire, détenteurs d’un permis de séjour temporaire délivré par le gouvernement fédéral et d’un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ). Il s’agit de travailleurs étrangers actifs sur le marché du travail québécois et d’étudiants étrangers inscrits dans nos institutions d’enseignement. Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) souhaite en retenir le plus grand nombre possible au Québec afin qu’ils s’y établissent de façon durable. En tant que candidats éventuels à la sélection québécoise, ces personnes jouissent d’un avantage important par rapport aux candidats à l’immigration économique qui sont encore dans leur pays d’origine : ils vivent déjà au Québec depuis quelques années et participent à la vie québécoise. D’où l’intérêt pour le Québec de stimuler leur recrutement comme immigrants permanents. C’est dans cette perspective qu’a été mis sur pied en 2010 le Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

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Le démantèlement de la nation (chronique 17)

La période couverte s’étend du 21 septembre au 29 novembre 2017.

Au référendum de 1995, le OUI a perdu par 27 145 voix, car l’écart entre le oui et le non fut de 54 288 voix seulement. Des études ont alors montré que si les milieux moins favorisés s’étaient rangés derrière le OUI, c’est parce que l’État québécois leur semblait mieux en mesure que celui d’Ottawa, qui avait déjà entrepris de vastes compressions dans ses programmes sociaux, de mener la lutte contre la pauvreté et d’offrir un filet social de qualité.

Mais après le référendum, balayant une telle analyse du revers de la main, le premier ministre Lucien Bouchard s’est employé à dissocier question nationale et engagement de l’État québécois dans la société. Il a fait sienne la lutte contre le déficit. Les compressions ont commencé en santé, en éducation, dans les programmes sociaux et ailleurs. Ce premier ministre prétendait qu’en atteignant le déficit zéro et la réduction de la dette, les Québécois seraient à l’avenir plus libres de leurs choix. C’était vraiment mal lire la réalité. Celle-ci, à l’époque, n’était plus l’insécurité économique ; c’était tout simplement que 60 % de OUI parmi les Québécois de langue française n’avaient pas suffi à l’emporter contre 95 % de NON parmi les non-francophones.

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Bilan de l’année du centenaire

Le conseil d’administration de la Ligue a voulu souligner avec éclat le centième anniversaire de la revue qui fut fondée en janvier 1917. L’objectif principal de cette année de commémoration était de faire connaître la revue afin d’élargir son lectorat. Nous avons voulu célébrer tous les artisans de la revue qui depuis un siècle, mois après mois, ont assuré la production et la diffusion d’analyses pertinentes et éclairantes de notre destin national.

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Chroniques catalanes

L'auteur remercie Consol Perarnau qui l’a guidé dans la connaissance de la Catalogne.

Ces chroniques portent sur le processus d’autodétermination du peuple catalan qui s’est concrétisé par la tenue d’un référendum le 1er octobre dernier. Je me suis rendu à Barcelone du 24 septembre au 2 octobre comme participant à la délégation québécoise organisée par le Réseau Québec-monde. J’avais aussi obtenu l’accréditation de la Generalitat pour agir comme observateur international et surveiller le déroulement du vote. Ces chroniques forment en quelque sorte un journal de bord de ce voyage où se mêlent récit de vie et analyse politique. Ce journal relate au jour le jour les rencontres avec les principaux acteurs du mouvement indépendantiste catalan. Il compare aussi à l’occasion l’évolution du mouvement indépendantiste québécois et celui du mouvement catalan. 

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