Les raisons fortes. Nature et signification de l'appui à la souveraineté au Québec

Gilles Gagné, Simon Langlois
Les raisons fortes, nature et signification de l’appui à la souveraineté du Québec, Presses de l’Université de Montréal, 2002, 187 p.

C’est une analyse savante et détaillée de la nature et de la signification de l’appui à la souveraineté que nous proposent les deux sociologues de l’Université Laval. Le vote des femmes, le vote des immigrants, le vote des anglophones et celui des francophones des classes moyennes, tout est passé au tamis de l’analyse sociographique, à même de décomposer les explications plus historiques servant souvent à expliquer le comportement de l’électorat. Cette analyse de l’électorat ouvre finalement, au terme de l’ouvrage, à deux chapitres tentant d’interpréter notre actuelle situation politique et les quelques voies pour sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes collectivement.

Déjà reconnus dans le milieu souverainiste, Gagné et Langlois s’étaient fait remarquer dans le cadre du dernier Congrès du PQ, où les militants opposés au partenariat avaient utilisé leurs études alors publiées du sentiment indépendantiste, pour démontrer que l’ajout d’une proposition de partenariat n’aidait en rien la promotion de la cause nationale. D’ailleurs, l’un des auteurs, Gilles Gagné, signataire du manifeste du RIQ, prend fait et cause pour une interprétation du projet indépendantiste hors de la problématique canadienne et s’articulant autour d’un projet de pays relativement bien défini par ceux qui se proposent de faire la souveraineté.

Le projet souverainiste, bien d’accord, mais pour quoi faire, nous demandent les auteurs ? La souveraineté doit être articulée à un projet de pays, à ce qu’on pourrait appeler sans maquillage un projet de société, autrement dit, à une vision relativement bien définie du Québec de demain. Les souverainistes doivent dire ce qu’ils se proposent de faire de la souveraineté. Ce projet doit défier la logique actuelle du mondialisme qui s’accommode de gouvernements technocratiques, gestionnaires tranquilles des services publics en fonction d’intérêts catégoriels.

Sociographes, les auteurs se montrent sceptiques envers les explications historiques ou identitaires de l’appui à la souveraineté du Québec. « Sur la base des données examinées, nous avons avancé l’hypothèse que la concentration du déclin du support à la souveraineté du Québec [depuis 1995] observée principalement dans une catégorie d’électeurs [la classe moyenne francophone], celle là même qui s’était mobilisée en faveur du OUI lors du dernier référendum – indique que leur adhésion à la souveraineté n’a pas, comme on l’a prétendu, le caractère tranché d’une conviction idéologique permanente fondée sur une expérience historique identitaire, mais qu’elle fluctue plutôt comme une prise de position en faveur d’un projet d’État sur lequel ces électeurs portent des jugements sensibles au contexte » (p. 128). On leur posera une question : les Québécois, finalement, magasineraient un État, l’État le plus offrant ? Drôle de façon de choisir un pays. Qu’arrive t-il si l’État fédéral se fait le promoteur d’une telle vision de la société ?

Ils nous répondront sûrement autre chose, que les Québécois recherchent une certaine idée du politique. Qu’ils ne verraient pas la pertinence de fonder un nouvel État (le nationaliste plus traditionnel parlerait sûrement d’un pays, il parlerait de l’indépendance d’une nation, mais nous ne nous engagerons pas avec les auteurs dans ce débat, du moins, pas cette fois) s’il s’agit de reproduire en plus petit la logique technocratique du Canada fédéral. On ne fonde pas un pays pour en faire une nouvelle bureaucratie. Sa naissance doit porter des aspirations. Elle doit aussi se faire à l’aide des « groupes sociaux » qui conservent un certain intérêt pour la notion d’autonomie politique des peuples dans le cadre de la mondialisation libérale. Les deux auteurs sont explicites : « comme la souveraineté doit recueillir l’appui de la « majorité », elle ne pourrait le faire que sur la base politique d’un programme de centre-gauche – croyons nous – un programme qui loin d’avoir la moindre chance de sortir spontanément des circonstances devrait s’appuyer sur les groupes sociaux que la satisfaction n’empêche pas encore de croire qu’il reste un avenir pour l’autonomie des communautés politiques dans la « mondialisation » à l’américaine » (p.138).

Les auteurs visent juste en parlant des conditions de réalisation de la souveraineté. Pour se faire, simplement, l’indépendance du Québec devra signifier autre chose qu’une redéfinition du statut juridique ou constitutionnel du Québec. La centralisation des pouvoirs à Québec n’est pas un projet politique s’il ne porte une signification qui le transcende. Non pas que la question constitutionnelle n’aie pas son importance, loin de là, mais elle participe, quand elle se présente sous la guerre des administrations fédérale et québécoise, à la stérilisation du débat national dans un formalisme étroit. La question qu’on doit poser est simple : veut-on l’indépendance d’un peuple ou la souveraineté d’une administration publique ? Posons la question comme les auteurs : la souveraineté du Québec, est-ce la promesse d’un « rapatriements de programmes », ou bien d’un « nouvel espace public » ? (p. 142). Le mouvement souverainiste serait-il « orphelin d’un projet » ? Pour le moment, l’indépendance a tout pour enjouer le futur titulaire d’un grand ministère de l’État du Québec, mais peu pour mobiliser la grande majorité de la population qui veut associer au pays québécois des raisons communes significatives. Mais est-ce vraiment un programme social-démocrate qu’on doit proposer aux électeurs pour les engager à faire le choix du Québec ? Un peuple est autre chose que l’ensemble des groupes sociaux qui le composent.

Ne faudrait-il pas plutôt replonger le pays et l’indépendance dans l’histoire et révéler les conséquences politiques de notre expérience historique ? Ne faut-il pas poser politiquement le débat de notre époque : nationalisme contre mondialisme ? L’identité des peuples, ce n’est pas une fiction psychologisante. La signification historique d’une identité est une réalité qu’on aurait tort de nier sous prétexte que la sociographie ne nous en dit rien, qui n’est pas, on l’espère, la seule voie d’accès légitime au réel. On condamnerait sinon toute la tradition des interprètes de notre condition historique, de Garneau à Dumont, en passant par Groulx, Bouthillette et Grand’Maison. Hasardeux, comme jugement, dira t-on prudemment.

Désigner l’ennemi, nous ont appris les grands philosophes, tel est le premier geste politique significatif. L’ennemi, c’est le mondialisme libéral, et la vision technocratique de l’État qui vient avec. C’est une conception strictement gestionnaire de la gouverne d’un État. On ne rejoindra pas Gagné et Langlois dans le détail de leur analyse. On ne participera peut-être même pas au paradigme qui est leur. Mais la logique de l’action politique est spécifique. Dans nos critiques conjointes du capitalisme financier, dans notre dénonciation de la déréalisation de l’économie contemporaine, dans notre croyance commune en une charge positive spécifique au politique, dans notre appel au politique contre la technicisation de la vie publique, dans notre critique de la « République des satisfaits », nous participons au même combat politique et démocratique. La critique du centre mou, hégémonique et stérilisant, doit venir de la périphérie, des voix politiques mises de côté par ce faux débat entre les libéraux-sociaux et les sociaux-libéraux. Une périphérie occupée aujourd’hui par les nationalistes, par ceux qui croient au politique, à l’identité et qui refusent la logique marchande qui sabote le politique et l’identité historique des peuples. Ce livre de Gagné et Langlois est un livre politique. Un livre précieux, autrement dit.

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