Éditorial - Une crise à bas bruit

2011octobre250 La métropole livrée au chaos, exposée aussi dangereusement à la médiocrité qu’à la mafia.

La métropole glissant dans le baragouin, rongée par l’anglicisation et la marginalisation de notre culture.

La métropole attendant l’asphyxie et l’effondrement des ponts.

La métropole et ses élites muettes, incapables de formuler ne serait-ce qu’une protestation.

La métropole soumise, tout entière suspendue au chantage odieux du gouvernement canadian qui joue du pont Champlain comme d’une trique pour mieux faire savoir qui décide quand ça compte.

Le Québec impavide devant le coup de Jarnac du bas Churchill.

Le Québec du refus de savoir ce que font les parvenus de sa Caisse de dépôt, de ses grandes institutions.

Le Québec de la grande braderie d’Anticosti et des manœuvres des affairistes.

Le Québec du Plan pour mieux perdre le Nord.

Le Québec du surfinancement des institutions anglophones pour mieux cautionner les injustices, éviter la chicane et financer sa propre folklorisation.

Le Québec de la médiocrité médiatique et de la convergence des résignés.

Le Québec des apatrides branchés, levant le nez sur tous nos mondes.

Le Québec assailli par le bavardage médiatique, sa parole oblique et ses récits qui font écran.

Le Québec des élites honteuses, exilées dans les lieux communs du management de la démission.

Le Québec et ses conduites politiques erratiques, incapable de se penser autrement que dans les moyens que le Canada nous laisse.

Le Québec qui ne se voit plus aller, repoussé dans l’espace privé pour se dire.

Le Québec de notre peuple exaspéré, de notre peuple mal accordé avec son génie propre.

Le Québec toujours prêt à se consoler dans toutes les ambivalences, les demi-mesures et les inachèvements.

Le Québec souffrant de ne trouver rien qui soit digne de la passion dont il brûle avec une discrétion malsaine, honteux de ce que son orgueil pourrait lui faire accomplir.

Le Québec souffrant, le Québec puissant mais incapable, notre Québec n’a pas à désespérer. Il fallait, il faut toujours que ces choses arrivent.

Le désarroi ne progresse qu’avec la conscience de plus en plus aiguë que le type de domination qui s’exerce sur nous produit des élites velléitaires. Tel est le lot des peuples annexés, des peuples livrés, vendus par des gérants qui s’engraissent. Des peuples dirigés par des bonasses qui cherchent toujours à minimiser les pertes. Des peuples pensés par des pseudopragmatiques pour qui rien ne sera jamais assez grave pour songer à rompre.

Et la certitude confuse de se sentir vivre malgré les frileux, les peureux, les raisonneurs de vraies affaires.

Et le désir de lever enfin le front du refus.

Et le ras-le-bol bougonneux qui n’a toujours pas trouvé la force de lever le ton.

Tout cela ne doit pas nous affoler. Il faut que ces choses arrivent. Nous les faisons ainsi depuis toujours. Nous avons la fibre minoritaire et la discrétion proverbiale. Nous avons grandi par effraction dans une Histoire où nous tentons d’entrer de la même manière. Nous sommes en train d’apprendre que ça ne marchera pas. Nous allons devoir séparer la fierté de la vantardise pour nous affranchir de l’existence par procuration. Et poser enfin notre regard sur le monde dans l’intransigeance de ce que nous voulons être.

Il faut persévérer gravement dans la certitude que nous pouvons accomplir ce que l’apparent désordre nous refuse. Faire confiance à l’hiver en sachant que la froidure brûle et que nous brûlerons.

Notre automne sera marquant. C’est toujours l’automne ici qui fait les grandes différences.

C’est la crise qui rougeoie dans l’octobre. Une crise à bas bruit. Il y aura une anxiété diffuse. Elle nourrit d’ores et déjà ce qui pourrait être confondu avec de la torpeur. Nous savons pourtant qu’il faut se méfier des eaux dormantes. Les choses se défont, les choses se consument. Et cela donne le vertige. La fin d’un monde donne toujours le vertige.

Il est fini le temps de l’innocence candide de la certitude que nous avions de pouvoir choisir notre avenir sans avoir à bûcher notre présent, sans avoir à nous colletailler avec les forces qui se dressent devant notre espérance. Le vertige minoritaire nous est revenu. Il pourrait bien nous être salutaire. Il pourrait bien empêcher les velléitaires de nous vendre l’exil intérieur comme un projet de société.

« À partir de maintenant, on va être obligé d’avoir le choix ». Le référendum est permanent et il porte sur notre existence. Ceux-là qui pensaient que la minorisation pourrait se faire sans douleur ne parviennent pas à se consoler dans le culte du divertissement. Ceux-là qui voudraient nous convaincre que c’est là la meilleure voie pour notre développement commencent à manquer de vocabulaire pour travestir le bris de loyauté en idéologie. Toute une cohorte se paie la traite dans le bien d’héritage et il faudrait faire comme si de rien n’était ? Notre peuple oscille encore entre la colère et l’écoeurement.

Et pourtant, elle viendra la colère. Elle est là qui couve. À tous les espérants de la cultiver. Nous n’avons pas tenu pendant quatre siècles pour finir englués dans un non-lieu. Le Québec est notre seul pays. Les signes d’hier sont en passe de devenir des évidences que même le Canada ne peut plus nier. Ses plus lucides s’inquiètent devant les écarts qui se creusent en toutes matières: de la carte électorale aux choix esthétiques, des formes de solidarité aux priorités politiques, il y a de moins en moins de points d’intersection dans l’espace canadian où nous sommes cantonnés. C’est une chose que le gouvernement Harper comprend avec une rigueur implacable.

À la différence des trudeauistes qui pratiquaient le mépris comme une vertu civique, ce gouvernement – en selle pour longtemps – pratique désormais le fait accompli avec une économie de mots. La force n’a pas besoin de se dire. C’est tout ce qui leur reste. Mais les conservateurs au pouvoir vont en user avec la froideur des exécuteurs. La question du Québec est réglée. Il ne leur reste qu’à gérer les débris, pensent-ils, conscrivant des natifs pour fouiller dans les décombres et bricoler des miroirs aux alouettes.

Nous devons désormais subir les vendeurs de soumission. Et réapprendre à vivre avec la honte rentrée tant que nous ne nous réconcilierons pas avec la rage froidement assumée. Il faut faire le deuil de notre propension à nous accommoder de l’échec pour mieux engourdir l’espérance. Ce deuil fait, nous pourrions bien nous surprendre nous-mêmes, nous faire prendre dans le détour que nous nous imposons, de nouveau. Pour la millième fois. Cela pourrait frapper subitement. Comme cela arrive parfois quand on cesse d’attendre que les choses se passent et que tout à coup elles finissent par advenir, aussi improbables que l’impensé dans lequel nous aurions pu être tentés de les laisser.

Nul ne sait combien de temps cela va durer. Nous baignerons encore dans notre « empois de mort » (Miron) à désespérer du quotidien, à nous languir de nous faire redire qu’il n’y a rien de mieux à faire que de se consoler de la vie dans un monde trop bas de plafond. Il faut que ces choses arrivent.

Cela  fera notre hiver. Et nous savons pour en avoir fait notre pays, que ce n’est pas la saison morte mais bien celle des latences incertaines. Les affaires de la province ne distrairont pas toujours la nation. C’est bien souvent dans l’adversité qu’elle s’éprouve.

C’est là que nous en sommes. Et nous n’en sortirons qu’en nous arrachant à la part d’ombre que nous jetons sur notre propre lumière.

Il faut prêter l’oreille à ce qui se murmure. Nous finirons par nous étonner de nos propres voix. Ce jour-là, nous rentrerons enfin dans nos terres.

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