Champlain et le Saint‑Laurent: un fleuve et un pays

Le Saint-Laurent est sans contredit l’un des grands symboles évocateurs de la persévérance du Québec. Il en est à la fois l’épine dorsale et la poutre maîtresse. Les Amérindiens, les premiers à l’apprivoiser et à vivre dans son intimité, disaient de lui qu’il était le « chemin qui marche ». En 1985, M. René Lévesque avait décrété le Saint-Laurent « ressource nationale prioritaire ». En réalité, le grand fleuve est plus qu’une ressource, il est le fleuve de notre mémoire et de notre identité.

À quatre cents ans d’intervalle, au-delà de l’histoire mythique, subsistent encore même régularité et mêmes intérêts dans les affaires politiques de la collectivité du Québec. Aujourd’hui comme hier, la puissance de persuasion et de conviction de l’argent réussit à pervertir les esprits les plus dévoués, les plus audacieux et les plus ouverts. Avant la conquête militaire du territoire par les Britanniques, une nation étrangère, il y a eu celle des forces vives de la colonie par la perfidie et toutes les visions à court terme (C’est un peu comme, en 2008, un monsieur qui invite ses électeurs, la veille d’un scrutin, à « laisser de côté leur credo » nationaliste pour « l’économi(sm)e d’abord, oui ». Laisser tomber le rêve et l’envie de transformer notre monde pour les « vraie$ choses »).

Les histoires qui suivent se déroulent à Québec. Elles parlent, à 400 ans d’intervalle, de la beauté du pays et de son lieu, de son « chemin qui marche » et de conquête du patrimoine par des investisseurs envahissants (d’armes et de finance). Elles ont pour toile de fond un port méthanier projeté, voire rêvé par tous ceux qui vivent sur la planète Argent (sombre dessein symbolique d’un Québec néo-libéral qui veut parfaire son intégration mondialiste en défaisant tout sur son passage), une banalité industrielle lourde et dangereuse (et dépassée en plus) qui veut se poser en un emplacement précis et magique méconnu de presque tous, au coeur du début de ce pays.

1618

« Le 30 juillet, Champlain s’embarquait à Tadoussac, en donnant l’espérance à ceux qui restaient qu’il reviendrait, Dieu aidant, “avec bon nombre de familles pour peupler ce pays” [1] ». Déjà la notion de comptoir ou de colonie est dépassée pour Champlain; il rêve d’un projet complet, autonome, avec son identité propre, une entité territoriale humaine qui reposerait sur « la force, la justice, la marchandise, le labourage », selon les mots mêmes du Père fondateur [2].

1628

Le roi d’Angleterre, Charles 1er, espère, comme tous ses marchands, pouvoir s’enrichir en mettant la main sur le commerce des fourrures au « Canada ». Il charge la Company of Adventurers to Canada de développer ce commerce le long des rives du Saint-Laurent [3]. Il envoie sans plus tarder les frères Kirke s’emparer des postes de traite de la Nouvelle-France. L’expédition anglaise arrive dans l’estuaire du Saint-Laurent en 1628 et prend Tadoussac. Après un refus de Champlain d’acquiescer à leur ultimatum de céder Québec, les Kirke retournent en Europe sans aller voir la capitale, mais s’emparent en chemin de la flotte française d’Emery de Caen de la Compagnie des Cent Associés qui venait au secours de la colonie, flotte elle-même victime de matelots huguenots qui refusent de la défendre[4].

Les Kirke sont des Français de Dieppe passés au service de l’Angleterre. Ce sont certes des corsaires, des flibustiers, des brigands à l’occasion, mais non des pirates ; ils ont l’autorisation de leur roi de battre pavillon britannique et de prendre possession en son nom de territoires étrangers. Ce sont des belligérants en règle. Voyant sur les rives verdoyantes et giboyeuses de ce grand fleuve une bonne occasion d’affaires, ils abordent les terres face à Tadoussac et sur la Côte-du-Sud, brûlant les postes de traite et les rares bâtiments, cent-trente ans déjà avant l’armada de Wolfe.

Le 20 juillet (1629) [le 19 selon les historiens], les trois vaisseaux anglais s’approchent des rives. Ils jettent l’ancre face à l’habitation. Le Flibot [5] fait près de 200 tonneaux et porte 10 canons. Les deux autres navires sont des pataches de 40 tonneaux. Ils transportent près de 150 hommes.

La colonie compte 76 personnes en 1629 et les Anglais sur leurs navires sont au nombre de 600 [6]. Champlain est étonné de voir de si grosses embarcations face à Québec, lui-même n’employant que des barques pour des allers-retours entre Tadoussac et Québec [7]. Les Kirke ont profité des services d’un pilote nommé Jacques Michel, un huguenot français avec qui Champlain avait eu maille à partir, pour leur double remontée du fleuve[8].

La mort dans l’âme, Champlain se verra obligé de partir en France. Il a été trahi par Étienne Brûlé (« À cette époque, je considérais Étienne Brûlé comme mon propre fils » ) et par Olivier Le Baillif, commis de la Compagnie des Marchands et « mauvais François perfide à son Roy et à sa patrie » qui lui vole 4000 peaux de castor entreposées dans son magasin [9]. Le Baillif et Pierre Raye, charron de « l’Abitation », ont instruit les Kirke sur la disette sévissant à Québec[10]. « Champlain, si mesuré dans ses jugements et si charitable dans ses appréciations, ne peut s’empêcher de stigmatiser ceux qui à l’heure du danger l’abandonnèrent si lâchement[11] . » La trahison n’est que normale dans l’esprit de marchands internationaux qui ne croient qu’en leurs intérêts à court terme : « L’intérêt sordide des traiteurs, qui avaient la haute main sur Québec, avait laissé le fort de Québec dans une pauvreté absolue sous tous les rapports [12] ». Tout comme les classes bourgeoises corrompues en 1759, les affaires courantes montrent leur vrai visage, allant au plus offrant…

De plus, Espérance et Charité, deux « petites sauvagesses fort attachées à moi », souligne Champlain, se voient refuser le passage en France avec le fondateur par David Kirke à Tadoussac.

À l’époque ultérieure du siège de Phipps, en 1690, plus de gens « vivent autour de Québec que dans Québec même [13] », soit 4000 personnes de Beauport à Sillery et 1800 dans Québec même. On aura graduellement pris possession de l’espace tout entier autour du bassin fluvial et non dans une seule bourgade. On voit grand, comme le fleuve qui nous fait respirer. L’établissement de colons sur la Côte-du-Sud, en plus de l’île et de la côte de Beaupré, ne commencera cependant qu’en 1647 avec Guillaume Couture, premier cultivateur et seigneur de Lauzon. Seul le père jésuite Le Jeune séjournera chez les Amérindiens, les véritables maîtres de la rive sud. Guillaume Couillard, qui épouse la fille du « premier colon » Louis Hébert, est le père de Charles, premier seigneur de Beaumont[14]. Guillaume Couillard est à juste titre glorifié du titre de premier défricheur québécois: il est le premier habitant, celui qui laboure la terre avec soc et charrue, le 27 avril 1628. Champlain dit de lui dans ses Voyages que c’est « un bon matelot, charpentier et calfeutreur [de navire ou calfat] [15] ». Notre premier paysan, premier colon, est issu du travail du fleuve, de la mer.

La famille de Guillaume est en outre « la seule famille complète qui consentit à demeurer en Nouvelle-France » durant les quatre années d’occupation des frères Kirke[16]. Les Drapeau, ancêtres de la lignée d’un célèbre maire de Montréal, construisent en 1715 leur demeure sur la plus haute colline de Ville-Guay dans la seigneurie de Vincennes [17]; elle est encore habitée, après avoir été restaurée et sauvée de maints périls par un amoureux beaumontois du patrimoine et de notre histoire, M. Rosaire St-Pierre. Cependant, elle reste toujours menacée par le projet Rabaska de port méthanier.

L’épisode des Kirke fut donc la première défaite de ce petit peuple de colons, sa première conquête par l’extérieur, par la fourberie, par l’empire du commerce mondial, et par la trahison des siens. Champlain prend place sur le navire qui le ramène en France avec le goût amer et la douleur de la perte. Il voit ses années de travail, ses rêves et ses espoirs s’envoler en fumée. C’est n’est qu’au cours de la traversée qu’il apprend, en croisant un autre vaisseau, que la France est victorieuse et que la guerre était terminée lorsque l’Angleterre s’est emparée de Québec. L’occupation était illégitime donc, mais elle durera le temps que les puissances politiques européennes le voudront bien.

Trente-quatre Français (dont 21 personnes et 8 interprètes) demeureront à Québec au cours de cette pause, sans aucune assurance de ne jamais revoir le pays redevenir possession française, sans provisions, sans prêtre, eux qui vivent profondément du sentiment religieux. Québec stagne durant les quatre années de l’occupation britannique[18].

David Kirke est le premier « gouverneur de l’île de Newfoundland » qu’il obtient en copropriété avec le marquis de Hamilton et les comtes de Pembroke et de Holland (1639-1651) ; enfermé dans la prison de Southwark, près de Londres, pour ne pas avoir payé des impôts dus au roi, David Kirke y décède en 1654[19]. Pas de « plan de relance » pour son entreprise, qui a profité tout de même des largesses de l’État. La fille de John Kirke, un membre de la Hudson’s Bay Company, épousa Pierre-Esprit Radisson, lui-même un Français qui offrira ses services à la couronne britannique, déçu du peu de compréhension de son roi et des autorités coloniales, son audace faisant peur à un pouvoir trop occupé à gérer et à comptabiliser.

1627

Richelieu fonde la Compagnie des Cent-Associés (aussi appelée Compagnie de la Nouvelle-France) et lui confie le peuplement de la « Nouvelle-France dite Canada ». Elle doit remplacer, l’année suivante, la Compagnie de Montmorency. Elle établit 29 seigneuries, mais son bilan complet semble médiocre, voire néfaste. Le Souverain devra intervenir plus tard avec Jean Talon pour reprendre la mission colonisatrice avec sérieux.

1633

Conseil huron tenu à Québec, en présence du Père Le Jeune et de Champlain, qui veut s’en faire des alliés face aux Iroquois du Sud.

1634

À la demande de Champlain, toujours aussi visionnaire et audacieux, Laviolette établit un poste (Trois-Rivières) à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice sur le fleuve Saint-Laurent. Dans le même esprit de découverte et d’exploration, Champlain, déjà fin prêt à se lancer à l’assaut du continent nord-américain, envoie Jean Nicolet en expédition au lac Michigan.

1635

Décès de Champlain le 25 décembre à l’âge de 65 ans. Son testament, qu’il a dû faire en présence de sept témoins faute de procédures normales, sera attaqué devant les tribunaux par une cousine française, mariée au contrôleur des fêtes foraines et domaniales de La Rochelle, « s’imaginant que ce cousin d’Amérique laissait une fortune considérable [20]. » En mars 1639, la cour annule le testament de Champlain.

Champlain aurait traversé l’océan Atlantique 35 fois, sans jamais faire fausse route[21]. Il aura exploré près de 2400 kilomètres le long du Saint-Laurent et 2000 sur la côte atlantique. Non seulement Champlain a-t-il fondé Québec, mais il a veillé sur son développement pendant plus de vingt-cinq ans. Il l’a défendue et l’a fait connaître par ses écrits et ses cartes. Il aurait pu se décourager et vivre de ses rentes, de la pension qu’il touchait depuis 1601 ou de faveurs royales comme Dugua de Mons l’a fait après son unique hivernement de 1604, se contentant ensuite d’une participation financière mineure aux opérations de traite et cherchant à se départir de l’« abitation » dès la fin de son monopole. De son côté, Champlain n’a jamais abandonné Québec, qui aurait bien pu connaître alors le sort de Port-Royal[22]. « Québec est née dans l’adversité la plus totale […] À la cour du roi Henri IV, les gens qui s’intéressaient à la Nouvelle-France ne pensaient qu’à s’enrichir. Ils ne voyaient que la traite des fourrures [23] ». Champlain doit maintes fois affronter les pêcheurs basques à Tadoussac, rebelles à la France.

« Champlain […] savait que ce lieu servirait de porte d’entrée sur l’ensemble du continent américain et que le peuple qu’il avait rencontré était un peuple frère [24] ». Champlain, s’il avait été invité à saluer une dernière fois les Québécois à la dernière journée des fêtes du 400e à Québec, aurait dit qu’une autre culture est née sur ce territoire, une culture unique. Champlain n’est pas venu en conquérant mais en rassembleur, disant aux gens qui habitaient ce territoire, que « nos fils marieront vos filles et que, de cette union, naîtra un nouveau peuple[25] ». Avec l’épisode des Kirke, et plus tard de Phipps, de Walker et de Wolfe, ce sont deux nations en guerre qui s’affrontent, qui prennent possession d’un territoire par cette entrée, c’est un choc violent, une conquête de coeur et d’esprit, qui se déroule essentiellement sur le fleuve, sur ses berges, du haut de ses escarpements; c’est une falaise qu’on supposait insurmontable qui est gravie pour mettre le point final à l’aventure de la Neuve France en 1759.

Dès 1608, Samuel de Champlain a compris que le site de Québec constitue une position stratégique inexpugnable. Non seulement l’endroit offre des défenses naturelles exceptionnelles grâce à l’escarpement des falaises, mais des hauteurs de Québec on peut surveiller et attaquer tout navire ennemi qui ose s’aventurer sur le fleuve [26].

Le paysage de Québec et de son île est composé certes des grandes étendues de scirpe d’Amérique (foin de mer) de la côte de Beaupré, mais aussi des anses, estrans rocheux et escarpements schisteux de la Côte-du-Sud, de Beaumont jusqu’à Saint-Michel et Saint-Vallier. Le génie du lieu s’y exprime par des espaces à couper le souffle. Patrimoine, culture, récréation, tourisme le font vivre. Une utilisation rationnelle de cet espace commande d’abord le respect de ces caractères propres.

Champlain « était décidé, comme il le dit lui-même, “ de s’aller loger dans le fleuve Saint-Laurent” [27] », à cause de l’importance commerciale et stratégique du fleuve et de sa topographie devant Québec et même en aval, dans l’étranglement entre l’île d’Orléans et la Côte-du-Sud. Champlain avait déjà identifié sur la rive droite du fleuve un emplacement pour barrer l’entrée du port de Québec, la clé pour contrer un débarquement dans le bassin de Québec (Montcalm le fera aussi par la suite). En 1907, par la construction des batteries d’artillerie côtières à l’entrée du port de Québec (forts de La Martinière et fort de Beaumont sur le cap Saint-Claude, aujourd’hui disparu, près de la maison ancestrale des Drapeau), les autorités fédérales canadiennes virent en quelque sorte se concrétiser les souhaits des célèbres défenseurs de notre pays. La principale caractéristique d’un fort étant celle de dominer le paysage le plus panoramique, force est de reconnaître la valeur esthétique exceptionnelle de l’endroit.

Dans le premier film de Denys Arcand, tourné pour l’Office national du film en 1964, intitulé Champlain, on voit un des dessins pleins de poésie de Frédéric Back représentant la flottille des Kirke devant les falaises de Lévis, ces parois rocheuses aujourd’hui perforées et dissimulées derrière toutes sortes d’immeubles, ces falaises primitives qui subsistent face à l’île d’Orléans à Beaumont et à Ville-Guay, ces belles et majestueuses falaises dans leur état premier, donnant à leur fleuve un écrin de verdure et de blancheur l’hiver, dont on ferait volontiers un parc national, une zone protégée, comme The Palissades dans la vallée de l’Hudson au nord de New York. Ce goulot du Saint-Laurent à la rencontre de l’île d’Orléans, de la Côte-du-Sud et des Laurentides forme un rétrécissement qui a un caractère spectaculaire et dramatique. Ces escarpements seraient, paraît-il, le seul débouché pour l’expansion portuaire de Québec, en débutant par une installation classée SEVESO II en Europe, infrastructure industrielle lourde en parfaite contradiction avec le milieu physique, paysager, patrimonial où elle veut « s’implanter ». Les autorités de l’État de New-York savent, quant à elles (avec la législation nécessaire) reconnaître leur détroit de Long Island comme « trésor environnemental national » (le plan d’eau est menacé par un autre projet méthanier, offshore).

Post-scriptum
1604

Champlain est chargé de trouver l’endroit le plus propice à l’établissement d’une colonie destinée à assurer le commerce du poisson et de la fourrure avec la France. Alors que l’expédition monte et descend la côte, Champlain trace des cartes très détaillées du territoire. Près de l’emplacement actuel de la frontière entre le Maine (É.-U.) et le Nouveau-Brunswick (Canada), ses hommes découvrent une île à l’embouchure d’une grande rivière qu’ils nomment toutes deux « Sainte-Croix ». Après une exploration plus poussée, ils décident de s’établir à l’« Isle-Sainte-Croix » où ils s’affairent à défricher la terre et à construire des bâtiments.

Aujourd’hui, dans ce paysage maritime inchangé, vaste et inspirant, paisible et sauvage, comme issu d’un autre monde intouchable, plane toujours la menace de trois projets méthaniers, deux dans la baie de Passamaquoddy et un à Calais dans le Maine, dans le paysage fluvial de l’île Sainte-Croix. Tous pour « alimenter » une Nouvelle-Angleterre timorée qui s’accroche à une manière de vivre et de produire datant d’au moins deux siècles.

Aujourd’hui, on dit vouloir protéger les paysages humanisés ou naturels, la biodiversité et l’intégrité de l’environnement; tous ces mots que Champlain et ses braves ignoraient bien sûr parce qu’ils étaient confrontés au caractère adverse de toutes ces choses, parce qu’ils n’en avaient que trop et qu’ils n’étaient pas sur le point de les perdre.

Aujourd’hui, on doit maîtriser la pression urbaine autant qu’industrielle lourde aux portes de Québec, capitale nationale, et ne pas devenir une zone-dortoir. Faire une région humaine, vivable, verte et durable. Une région symbolique, un lieu identitaire et digne de témoigner d’un peuple original. Mais le ministère de la Culture québécois ne se préoccupe pas de protéger l’écrin fluvial de l’île d’Orléans, « bien culturel » depuis 1972. Il n’existe, pas plus chez lui que dans l’élite politique et d’affaires actuelle, aucune reconnaissance de la valeur du paysage, aucune appréciation ni protection de l’héritage historique et patrimonial du lieu (ni de celui du site – urbain et élargi – du patrimoine mondial du Vieux-Québec par ailleurs). Par contre, cette élite a produit un legs qui porte le nom de Samuel de Champlain, une « promenade » fort jolie mais aux normes, faite de crêtes gazonnées et de trottoirs de béton, où cyclistes et piétons se croisent à leurs risques, d’où on contemple le fleuve du haut de son enrochement sans encore pouvoir y toucher, comme un théâtre lointain mais si proche… Le fleuve domestiqué s’y donne à voir, l’été seulement, comme les sculptures thématiques qui l’ornent. Mais nulle part à ce jour ne trouve-t-on d’estaminet, de bistro, de terrasse dignes de ce nom au bord de ce majestueux spectacle d’eau (il n’y a que des restos de marinas qui donnent sur des… marinas) comme si nous étions trop prudes pour déguster une richesse commune et naturelle qu’on doit se contenter de longer debout. Des deux côtés du fleuve à Québec, en 2009, c’est encore l’automobile en stationnement qui a le droit de se reposer près du Saint-Laurent et de jouir de son calme (ou les résidents des condos).

Pourtant, cette « réhabilitation » des rives nord et sud du fleuve dans la région d’une capitale dite nationale reste le plus bel hommage qu’on puisse rendre à Champlain le fondateur, le plus beau présent qu’une collectivité vivante et responsable puisse se faire. Infiniment plus que toutes les plaques, tous les monuments, tous les films ou livres dédiés au personnage (ou au mythe qu’on veut bien entretenir, tel ce personnage vêtu à la mousquetaire de la fin du XVIIIe).

S’il est besoin d’un exemple en ce sens, le seul héritage de la navigation d’antan qui nous reste, la goélette à voile Grosse-Île, n’a pu naviguer en ce 400e, faute de fonds, mais surtout de conscience et de volonté politique : cette pièce du patrimoine nous aurait trop rappelé nos origines, notre histoire (maritime, continentale), « un périple dans l’esprit de nos ancêtres » ainsi que le présentait l’instigateur Didier Épars, elle nous aurait fait humblement remonter le temps, sans les effusions des spectacles à grand déploiement, dans une des barques de Champlain qui faisaient la navette de Tadoussac à Québec.

L’abandon planifié du cabotage sur le Saint-Laurent au profit du transport routier est le plus éloquent témoignage de notre démission collective forcée en regard de nos racines maritimes. Et notre démission d’avec nos racines populaires, d’avec nos moyens, d’avec nous-mêmes

[…] il y a des choses probablement qu’on ne peut pas faire dans ce milieu riverain [du Saint-Laurent]. Il y a un potentiel de vocation multiple, mais il faut choisir […] À mon sens, le fleuve ou sa rive devraient relever d’un autre système de droit étant donné que c’est une richesse considérable, un patrimoine, un espèce de cadeau de la nature. […] En ce sens, j’endosse entièrement la recommandation d’un moratoire [sur les développements spéculatifs et résidentiels sur le Saint-Laurent ou sur ses rives], bien que le mot puisse faire peur. Il faut prendre le temps de s’asseoir puisque le fleuve est devenu un objet de convoitise.

Laval Doucet[28]

C’était un tout autre monde « La Nouvelle-France »
C’était un berceau, un royaume tout neuf […])
Ils ont pris le fleuve, ils ont pris le fleuve, ils ont pris le fleuve…

Mario Brassard, extrait de « Ils ont pris le fleuve »[29]

Ton héritage [Félix] c’est tout’ nous autres avant que d’être au monde. C’est les rivières qui s’unissent pour devenir fleuve ou une grosse rivière qui ne sait pas qu’elle est un fleuve comme la rose qui se croit être une tulipe qui rêve d’être une rose et qui s’excuse d’écorcher de ses épines quelques malotrus au passage

Claud Michaud,
extrait de Un homme qui chante. Hommage à Félix Leclerc[30]

Il a fallu des siècles pour construire Neuville, Cap-Santé, Saint-Antoine-de-Tilly ou Lotbinière. Combien faudra-t-il d’années à Rabaska pour défigurer et contaminer l’île d’Orléans ?

Laurent Mailhot[31]

Au nom du développement industriel et portuaire, des dizaines de kilomètres de rives ont été gâchées sans résultat probant et sans même donner au Port [de Québec] les moyens de son développement .

François Hulbert, géographe[32]

Pourtant, depuis au moins 20 ans, en matière d’aménagement durable et réfléchi, soi-disant post-industriel, une philosophie du patrimoine élargi s’est imposée. Il ne s’agit plus de protéger uniquement du bâti et des zones de bâti, mais une identité, une architecture du paysage, un environnement.

Écoutez leur histoire, votre histoire […] Ils s’appellent Dominique, Yves, Jacques, Lise, Daniel et André. On voit aussi Gisèle, Pierrette, Jacques et les autres. Ils sont médecin, conseiller, botaniste et citoyens. Ils habitent Beaumont, l’Ile d’Orléans, Lévis, Québec et Montréal. Ils ont tous en commun une histoire. Mais leur histoire pourra être aussi la vôtre si nous continuons de laisser les Grands de ce monde débâtir notre pays et mettre en péril la santé de notre terre [33].

Leur histoire, celle de gens ordinaires qui sont venus habiter un pays perché sur un fleuve, qui sont devenus notre Histoire. Celle d’un fondateur ambitieux, presque hors de proportion, hanté jusqu’à la fin par l’idéal d’un nouveau pays, d’un nouveau paradis de liberté. Le Québec de Champlain, avec l’Amérique dans sa tête et dans ses rêves, s’est réduit tout lentement à un recoin, à une réserve, un district administratif, si « autonome » soit-il. Une province romaine, avec ses éternels ressentiments.

Mais est-ce bien le Progrès et le mythique « développement économique » dirigé qui doivent effacer cette « sentimentalité » de l’appartenance ? En cette ère du libre marché plénipotentiaire, l’exclusion de principe du système industriel hors du processus démocratique facilite la destruction de la nature vivante par l’argent, avec en prime la création de « richesses » et d’une foule de produits et de commodités (toxiques) dont on ne peut apparemment plus se passer. Plus profondément, c’est notre manière de voir et de penser le monde qui nous trahit, cette pensée managériale et toute cousue de technique qui déconnecte les pays occidentaux d’avec leur propre histoire selon Jean-Pierre Le Goff [34]. Tel est le grand drame actuel, dont Rabaska n’est que le petit, qui finira bien par finir.

 


 

[1] Pierre-Georges Roy, La Ville de Québec sous le Régime français, Volume premier. Service des archives du Gouvernement de la Province de Québec, 1930, p. 124.

[2]Denis Héroux, Robert Lahaise, Noël Vallerand, La Nouvelle-France, Centre de psychologie et de pédagogie, Montréal, 1967, p. 30

[3]Pour la coïncidence anecdotique et d’autres histoires de fleuve et de mers mélangées à travers les époques : la compagnie est formée entre autres par Sir William Alexander, qui lèguera son nom à un brise-glace canadien, lequel remorquera une nuit un chalutier québécois des Îles-de-la-Madeleine nommé Acadien II…

[4]Roy, op. cit., p. 105. Cette flotte amenait quelque 300 émigrants probablement selon Marcel Trudel (p. 33, op. cit. note 14)

[5] Nom prédestiné s’il en est : le flibot « pourrait être une transformation graphique du vieux français frébault issu du germanique fridbald composé de frid signifiant « paix « , et de bald signifiant « hardi, audacieux »; flibot est la forme francisée de l’anglais flyboat composé de fly signifiant « mouche « , et boat signifiant « bateau » ; désigne un petit navire de flibustier au-dessus de cent tonneaux dont on se servait pour la pêche au hareng. »

http://www.memoireduquebec.com/wiki/index.php?title=Flibot_%28%C3%A9tymologie%29

Flibot est également un nom de famille : « Charles Flibot (1684). Il est aussi connu sous le nom de Charles Philibot. Il est le fils de Charles Flibot et Marguerite Rousselot […] ». Le nom Philpot dérive de Flibot, et Thibault aussi selon d’autres auteurs. Les Flibot se sont établis à l’île d’Orléans.

www.genealogiequebec.info/testphp/info.php?no=30373

[6]Roy, op. cit, p. 116. D’après Mgr Cyprien Tanguay, qui précise qu’en 1630, il y a 26 Français et 90 Anglais.

[7]Oeuvres de Champlain, présentées par C.-H. Laverdière et adaptées par Louis-Guy Lemieux, « Champlain raconte… (332)», Le Soleil, 5 décembre 2008.

[8] Luc Lacoursière, Denis Vaugeois, Jean Provencher, Canada-Québec - synthèse historique, Montréal, Editions du Renouveau pédagogique, 1969, p. 52

[9]Oeuvres de Champlain, présentées par C.-H. Laverdière et adaptées par Louis-Guy Lemieux, « Champlain raconte…(333) », Le Soleil, 6 décembre 2008.

[10] P.-G. Roy, op. cit. p. 105.

[11]Idem.

[12] Id, p. 103. Roy a le commentaire suivant : « Aujourd’hui, le plus petit yacht de millionnaire américain, qui part en croisière de plaisir, porte plus de canons et de munitions qu’il ne s’en trouvait dans le fort de Québec le 19 juillet 1629 » (p. 104).

[13] Denis Vaugeois, in André Champagne, comp., L’histoire du Régime français, Septentrion/Radio-Canada, (Entretiens avec l’histoire, vol. VII), 1996, p. 160-161. D’après l’émission radiophonique Au fil du temps.

[14] Couillard sera anobli par Louis XIV en 1654 et sera le premier habitant de la Nouvelle-France à recevoir cet honneur. « Guillaume Couillard de Lespinay (1591-1663), charpentier, matelot et calfat, originaire de Saint-Malo ou de la paroisse de Saint-Landry de Paris, né vers 1591, fils de Guillaume Couillard et d’Élisabeth de Vesins, décédé à Québec en 1663. Guillaume Couillard de Lespinay épouse à Québec, le 26 août 1621, Guillemette, fille de Louis Hébert. Il a dix enfants » (Dictionnaire biographique du Québec). Son fils Charles se fera concéder la seigneurie de Beaumont en novembre 1672. Ses bâtiments existent encore. Une des filles Couillard, Élisabeth, sera baptisée par un ministre luthérien en 1631 et aura pour parrain Louis Kirke. Signe que dès le début de la colonie, les classes supérieures se mélangent à celles des autres nationalités.

[15] Roy, op. cit., p. 95-96.

[16]Mélanie Turgeon, Les Couillard et la seigneurie de Beaumont à l’époque de la Nouvelle-France (mémoire présenté à l’Université du Québec à Chicoutimi), avril 2003, p. 31-32.

[17] http://www.genealogie.org/famille/drapeau/memoire.html. Antoine Drapeau quitte son Poitou natal à 17 ans pour la Nouvelle-France, en 1665, pour se marier à Sainte-Famille de l’île d’Orléans et s’établir à Beaumont en 1676.

[18] Roy, p. 112.

[19] http://www.memoireduquebec.com/wiki/index.php?title=Acadie%2C_r%C3%A9gion_du_Canada_(touristique)

[20] P.-G. Roy, op. cit., p. 132.

[21]L’histoire du Régime français, compilé par André Champagne, Septentrion/Radio-Canada, 1996, p. 158. (entretien avec Denis Vaugeois à l’émission Au fil du temps à partir d’un manuscrit de Gérard Filteau, Par la bouche de mes canons). L’historien Gaston Deschênes précise, quant à lui, 23 traversées, nombre plus vraisemblable (Le Soleil, 7 janvier 2008). Pierre-Georges Roy (op. cit., p. 124) mentionne quant à lui que de 1608 à 1635, « Champlain se rend neuf fois en France ».

[22] G. Deschênes, idem.

[23] Louis-Guy Lemieux, « La persévérance de Champlain », Le Soleil, 3 juillet 2008, p. 12.

[24] Éric Waddell, « La mémoire qui flanche », allocution prononcée lors de la cérémonie de commémoration parallèle du 400e anniversaire de Québec, 3 juillet 2008

www.commemoration1608-2008.org/ericwaddelltexte.html

[25] Stéphan Parent, acteur personnifiant Champlain depuis 12 ans, dans Claude Vaillancourt, « L’homme derrière Champlain », Le Soleil, 12 janvier 2009

[26] Champagne, id, présentation de chapitre « Les batailles de Québec », p. 153-154.

[27] Discours de Wilfrid Laurier lors de l’inauguration du monument de Champlain sur la terrasse Dufferin, 21 septembre 1898, dans Roy, op. cit., p. 43.

[28] Laval Doucet, professeur d’écologie sociale, Département de Service social, Université Laval, Actes du colloque « La rive sud du fleuve, un espace fragile aux vocations multiples, 22-23-24 septembre 1988 », GIRAM, 1989, p. 157-158.

[29] Tiré de Francine Lavoie, « L’autre façon de célébrer, le collectif Commémoration Québec 1608-2008 », L’Action nationale, « Dossier 400e Québec, la mémoire usurpée », novembre-décembre 2008.

[30]Ibid.

[31] Laurent Mailhot, « Carnets de campagne II », L’Action nationale, janvier 2009, p. 33. Notons qu’à Beaumont et aux environs se trouve une concentration aussi significative de maisons ancestrales qu’à l’île : un relevé fait en 1976 par le Comité de promotion du patrimoine de Beaumont recense 60 bâtiments de plus de 125 ans, dont une dizaine du régime français. Dès 1973, un rapport du géographe-urbaniste Michel Dufresne, du ministère des Affaires municipales recommandait à la Commission des biens culturels de classer arrondissement culturel certains secteurs de Beaumont, suite à la demande d’un groupe de citoyens l’année précédente pour reconnaître Beaumont comme site historique. In Gaston Cadrin, Évolution récente de la zone riveraine de Beaumont, Institut de géographie de l’Université Laval, thèse, septembre 1977. D’autre part, la Commission des monuments et sites du Québec (CMSQ) et la Commission des biens culturels réclamaient dès les années 75 un plan stratégique de mise en valeur du haut estuaire, de Montmagny à Cap-Rouge, pour guider l’intervention industrielle entre autres, ainsi qu’une aire de protection élargie autour de l’île jusqu’à St-Vallier.

[32] François Hulbert, géographe, « Planifier en zone riveraine : le cas de l’agglomération de Québec », Actes du colloque « La rive sud du fleuve, un espace fragile aux vocations multiples, 22-23-24 septembre 1988 ». Lévis, GIRAM, 1989

[33] Marcelle Nadeau, Sainte-Claire-de-Bellechasse, Québec Solidaire–Bellechasse, 7 décembre 2008, texte envoyé au Soleil, sur le film La Bataille de Rabaska de Magnus Isacsson et Martin Duckworth, Office national du film du Canada, 2008

[34] Mathieu Bock-Côté, « Retour sur Mai 68 avec Jean-Pierre Le Goff », L’Action nationale, février 2009, p. 86

 

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