Gérard Saint-Martin La bataille des plaines d’Abraham

Gérard Saint-Martin
La bataille des plaines d’Abraham, Éditions Economica, 2007, 277 pages

L’historien Gilles Laporte alertait dernièrement les milieux de l’éducation face à la désaffection de l’enseignement de l’histoire du Québec dans le réseau collégial. L’année dernière, moins de 5 % des élèves du collégial suivaient ce cours. Dans ce désert de la mémoire, on ne peut que saluer l’effort généreux qui se fait du côté de la France pour se réapproprier un pan de notre histoire commune, celui de l’histoire de la Nouvelle-France. Gérard Saint-Martin, docteur en histoire, colonel issu de Saint-Cyr et enseignant au Commandement des écoles des armées de terre, s’est emparé de la Guerre de Conquête et s’est permis « Par un regard croisé sur l’histoire… d’éclairer certaines zones d’ombre. »

Étude militaire dans son sens le plus classique, ce livre sur les dernières années de la Nouvelle-France soulève un ensemble de questions et en même temps apporte des faits révélateurs sur une période dont l’étude n’a été reprise par à peu près personne depuis le célèbre ouvrage de Guy Frégault, La guerre de conquête, à la fin des années 1950. À part Jacques Lacoursière, dans son Histoire populaire du Québec, et une étude à paraître de Louise Deschênes sur la milice de la Nouvelle-France, il n’y a pas au Québec d’historien reconnu qui ait daigné creuser ce sujet depuis les beaux jours de l’École de Montréal. Donc, presque 50 ans de silence ! (Qu’on me permette toutefois, pour sauver l’honneur, de mentionner mon propre ouvrage : La Bataille de la Mémoire, paru aux Éditions du Québécois.)

Du côté de la France, il semble bien que Gérard Saint-Martin soit le premier historien français à se pencher sur cette guerre depuis une centaine d’années. Dans l’univers des significations, il s’agit d’une poussée libératrice qui marque un nouveau regard sur le monde, fidèle en cela au fameux, Vive le Québec libre, de De Gaule. Méticuleux, sensible aux susceptibilités québécoises, Gérard Saint-Martin s’avère profondément juste face aux dirigeants en opposition politique : Vaudreuil et Montcalm. Il a parfaitement saisi la nature de leur conflit. Mais il a surtout compris les difficultés de Montcalm à devoir articuler une armée à trois composantes : l’armée régulière française, la milice française canadienne et l’alliance amérindienne. Sur le plan tactique, c’est Lévis qui trouvera la formule définitive lors de la bataille de Sainte-Foy, mais après avoir assimilé les leçons des plaines d’Abraham.

On aura compris que les plaines d’Abraham sont l’ouvrage d’un spécialiste de l’histoire militaire. On le constate surtout dans l’étude minutieuse des batailles où les différentes manœuvres sont décortiquées avec la science qu’on peut reconnaître à un Saint-Cyrien. Sa Bataille de Carillon est la plus complète et la plus précise que j’aie lu depuis les 40 ans que je m’intéresse à ce sujet. Pour un lecteur québécois, une dimension surprenante apparaît toutefois. Ici et là, une émotion à peine retenue imprègne cet ouvrage d’une sorte d’amour. Celui du soldat, du frère d’armes. L’auteur s’identifie aux combattants français et français-canadiens. La gloire de la Bataille de Carillon, l’héroïsme de la Bataille de Sainte-Foy, il les inscrit dans une sorte de tradition spirituelle de l’armée française. Il évoque la grandeur du sacrifice et cela résonne bien. On ne sent pas l’archaïsme ou l’anachronisme de tels sentiments. Bref, l’ouvrage est très réussi.

Il reste toutefois que malgré sa justesse, ce livre ne met pas fin aux débats qui entourent la chute de la Nouvelle-France. Même s’il répond bien aux incongruités d’une certaine historiographie anglophone, il laisse toutefois dans l’ombre certains événements de la guerre de Conquête qui demandent examen : tel le refus de Montcalm de compléter la campagne de 1757 et de s’emparer du fort Edward sur l’Hudson. Finalement, même si je m’incline devant la qualité de cet ouvrage, je reste en désaccord avec sa conclusion voulant que même si Montcalm avait gagné la bataille des plaines d’Abraham, les Anglo-Américains allaient de toute façon l’emporter. En 1759, l’effort de ceux-ci avait déjà baissé du tiers par rapport à 1758, et en 1760 l’effort avait encore baissé significativement. Une victoire Française-Canadienne sur les plaines d’Abraham aurait eu une portée manifeste sur la suite des événements. Le débat ne s’éteint pas. Mais aussi la Mémoire ! Et l’ouvrage de grande qualité produit par le colonel Gérard Saint-Martin contribue à éloigner de nous cette sorte de mort des peuples qu’on appelle l’oubli.

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