Éloge de la défaite

Quand j’envoie un article au Devoir, j’ai l’impression de redevenir un gamin de troisième année B. À chaque fois, une petite maîtresse d’école, qui me rappelle les « pisseuses » d’autrefois, me tire les oreilles, me tape sur les doigts et menace de me coller un petit ange en couleur sur mon devoir si je continue à dire des grossièretés. Tout à fait logique pour un journal qui se prend pour quelque chose et préfère Norman Spector à Gilles Archambault. Article refusé. Un de plus. Le voici. P.F.

(paru dans le Couac, décembre 2002) 

Un bon sophiste est capable de nous démontrer
que l’eau de la mer est douce.
Le malheur est que si on la boit, on la trouve salée.
Michel Torga

Monsieur Guy Laforest est un éminent professeur de science politique à l’Université Laval, du moins si l’on en croit la courte notice qui coiffe son dernier article dans Le Devoir du 6 novembre. Comme tout bon professeur, le penseur de Laval justifie ses choix politiques en long, en large et en travers. En fait, il se justifie.

 Je milite à l’ADQ parce que j’y pressens justement les meilleures perspectives pour l’élargissement de la liberté politique du Québec. Mario Dumont reconnaît le principe de la fidélité première au Québec comme valeur fondamentale. Notre leader se retrouve dans une situation similaire à celle de Louis-Hippolyte La Fontaine en 1841, après l’acte d’Union. Il faut noter que le chef de l’ADQ a été un rebelle en 1995, comme La Fontaine l’avait été en 1837. S’il devient bientôt premier ministre du Québec, sa tâche sera de créer les conditions pour le renforcement de notre liberté politique.

Mario Dumont, un rebelle ! Non, mais… On croit rêver. Un rebelle ! Ce gentil garçon, ce fort en thème bien coiffé, bien élevé, bien tout comme il faut. Un rebelle ! Cet ancien président des jeunesses libérales. Méchant rebelle ! Il n’y a vraiment qu’un éminent universitaire, caché derrière ses diplômes, pour accoucher d’une vision aussi tragi-comique. Quelle perspicacité ! Quelle puissance d’analyse ! Quelle vision politique ! De quoi sombrer dans l’anti-intellectualisme le plus primaire.

Selon le professeur Laforest, la situation politique actuelle au Québec exigerait l’élection d’un nouveau La Fontaine. Il rejoint en cela, le célèbre John Saul et sa douce moitié : La Fontaine c’est son dada à notre demi-gouverneur général. La fameuse poignée de main de La Fontaine à Baldwin est pour Saul le symbole par excellence de l’unité canadienne et de la collaboration entre les peuples. En fait de collaboration, la poignée de main de La Fontaine me rappelle plutôt celle du maréchal Pétain avec qui l’on sait. Une poignée de main née de la répression sanglante de 1837-1838. La poignée de main du vainqueur et du vaincu. Pour se déculpabiliser sans doute, Saul nous affirmera qu’il n’y a jamais eu au fond ni vainqueurs, ni vaincus.

Ni pendeurs, ni pendus. Ni exploiteurs, ni exploités. Que des « tizamis ». Que des partenaires. Drôles de partenaires qui brûlaient les villages, qui violaient les femmes, qui remplissaient les prisons.

Je peux comprendre le négationnisme de John Saul : ça doit aider à supporter ses contradictions d’intellectuel rebelle. Je comprends moins bien l’engouement du penseur de Laval pour un La Fontaine nouveau. Pourquoi La Fontaine aujourd’hui ? Pourquoi La Fontaine, comme modèle politique en 2002 ? Pourquoi mettre de l’avant un homme politique qui, somme toute, n’a fait que sauver les meubles. Il ne pouvait pas faire plus. Il a lutté contre les pires excès de l’acte de l’Union, pas contre l’Union elle-même. Il a tenté de rendre supportable, pour notre peuple, un système assez semblable à celui de Vichy, nazisme en moins. Aménager la soumission, la rendre plus ou moins acceptable, c’est bien gentil comme projet politique mais ça ne règle pas le problème fondamental de notre annexion par la force.

Être plus ou moins bien annexé, plus ou moins bien opprimé, plus ou moins bien inféodé n’est pas le but ultime de la vie des peuples. On peut bien honorer la mémoire de La Fontaine si on veut, mais de là à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, il y a un pas.

Malgré tous les reniements, tous les accommodements, tous les arrangements, l’Union, ce système vichyste, perdure encore aujourd’hui sous le joli nom de Confédération. Unilingue, bilingue ou multilingue, une annexion forcée reste une annexion forcée.

Comme s’il s’agissait, encore aujourd’hui, de sauver les meubles ? Assez pitoyable comme projet politique, ce me semble, monsieur le professeur. Autant s’adresser à « Brault et Martineau ». Mais comment expliquer l’engouement d’un éminent professeur pour un jeune gérant propret, version « Les ameublements Elvis » ? La réponse est peut-être dans l’espèce de fascination que semble ressentir le professeur Laforest pour la Défaite. La Défaite avec un grand D. La Défaite comme nourriture intellectuelle. La Défaite comme pivot de l’action. La Défaite comme concept structurant de la lutte politique. Comme s’il s’agissait, encore aujourd’hui, de sauver les meubles ? Assez pitoyable comme projet politique.

Le principe de base est le suivant. Il est fort simple. Pour notre cher professeur, le peuple québécois, en se battant pour la liberté et l’indépendance, court chaque fois à la défaite. Défait, il s’affaiblit. Donc pour ne pas s’affaiblir, il faut tout simplement cesser de combattre. Pas de combat, pas de défaite. S’écraser pour ne pas s’affaiblir. S’écraser pour se renforcer. C’est lumineux comme projet politique et tellement enthousiasmant. Il ne nous reste plus qu’à aménager notre cage pour la rendre plus confortable, qu’à la décorer artistiquement pour la rendre plus vivable. C’est ça, le projet La Fontaine II. Nos éminents professeurs de science politique doivent appeler cela la politique du moins pire.

Curieuse quand même cette vision défaitiste de la politique, cette manie de plaquer sur les êtres et les évènements l’estampille de la défaite. Comme si le professeur Laforest était lui-même, au fond, un homme profondément défait. Il y a des gens comme ça, qui viennent au monde déjà défaits avant de commencer à se battre. Pas étonnant qu’on l’ait engagé comme commentateur politique en 1995 : à Radio-Cadenas, on aime bien ces êtres inoffensifs déjà battus d’avance. Une spécialité de la maison.

La défaite, donc. D’abord celle des Patriotes. Pour le professeur Laforest, l’acte d’Union, c’est la faute à Papineau. Colborne n’a rien à voir là-dedans. Ni Gosford, ni Molson, ni Durham. Pas d’ennemis. Un seul coupable, Papineau. Le véritable héros de l’affaire, c’est La Fontaine. Ensuite, les défaites référendaires de 1980 et de 1995. Pour l’éminent universitaire, le rapatriement de la constitution, la loi sur la supposée clarté, l’étranglement fiscal, c’est la faute à Lévesque. Pas à Trudeau. Pas à Chrétien. Pas à Dion. Les grands financiers canadiens n’ont rien à voir là-dedans, ni le système néo-colonial canadien. Toujours pas d’ennemis. Un seul coupable, Parizeau. Et le La Fontaine nouveau qui enfile son costume dans la coulisse. La défaite. Toujours la défaite. Avant. Pendant. Après. La défaite pour justifier l’écrasement, l’immobilisme, la soumission. La défaite pour expliquer ses propres contorsions politiques.

Curieuse « défaite » que celle de 1980 où 50 % des Québécois (francophone, quel mot affreux) ont voté oui. Une bien drôle de défaite en effet quand on considère les 7 à 8 % d’appuis au Rassemblement pour l’indépendance nationale, obtenus quelques années plus tôt. Si les professeurs d’université, les commentateurs de Power Corporation, les journalistes de la CBC « d’expression francophone » ne savent pas lire les résultats, pourquoi nous sentirions-nous défaits ? Simplement parce qu’ils nous l’ont répété quotidiennement pendant 20 ans ? On appelle cela de l’intoxication.

Et la « défaite » de 1995 ? Une autre bien curieuse défaite où, cette fois-ci, les Québécois (les Portugais se définissent comme Portugais, pas comme lusitanophones, et les Haïtiens sont des Haïtiens pas des créolophones) ont voté oui à plus de 60 %. Pas besoin d’un doctorat en science politique de Harvard, de Princeton ou de Laval pour comprendre ça. Et on voudrait nous convaincre de la défaite. Nous convaincre de cesser de rêver. Nous convaincre de cesser de lutter, sous prétexte qu’un nouveau sauveur de meubles, encore un, nous est né.

Pourquoi certains hommes s’écrasent-ils au premier coup dur ? Pourquoi d’autres hommes sortent-ils, au contraire, renforcés des épreuves subies ? Mon ami Gaëtan Hart, par exemple, ancien boxeur poids léger, n’a pas cette vision défaitiste des hommes défaits. Pour lui, la victoire ou la défaite sont des idées bien relatives. Il n’a pas besoin d’un doctorat pour voir la différence entre un massacre et un match nul. Sa troisième année lui suffit pour faire la différence entre un combat gagné par KO et une défaite aux points sur décision partagée des juges. Hart rêvait de devenir champion. Il est devenu champion. Les défaites et les claques sur la gueule n’ont pas détruit son rêve.

Même chose pour Éric Lucas. Après sa défaite contre Roy Jones, alors champion du monde, il n’a pas décidé de devenir « water-boy » au gymnase de Georges Cherry. Il a analysé le combat et il a continué à boxer. Il a appris de ses erreurs, il s’est acharné. Il a poli son style. Après sa défaite contre Tiozzo, il n’est pas devenu vidangeur, laveur de vaisselle ou professeur de science politique. Il a continué à rêver au championnat du monde. Il l’est devenu. Ses deux défaites ne l’ont pas écrasé. Ses défaites en ont fait tout simplement un bien meilleur boxeur.

C’est la loi de la boxe. C’est la loi de la vie. La vie des hommes, mais aussi la vie des peuples. Tous les peuples connaissent un jour ou l’autre la défaite. Mais perdre une bataille n’est pas perdre la guerre, comme le répétait De Gaulle. Et je préfère la naïveté de De Gaulle à la realpolitik de Pétain. Je préfère la détermination de Giap à la mollesse de Bao Daï. Je préfère le rêve de Lévesque au pragmatisme insignifiant de Bourassa. Je préfère la révolte de Papineau à la trahison de George-Étienne Cartier, un autre fameux rebelle recyclé dans la collaboration.

La défaite, Monsieur le professeur, elle existe avant tout dans votre tête. Et vous la projetez autour de vous sur la réalité. Elle est en vous la défaite, la vieille défaite ancestrale, qu’on se transmet de génération en génération. On se préparait à reprendre en main la boulangerie et vous nous proposez de revenir à la politique du petit pain. Il y aura même un peu de beurre sur notre petit pain, nous assure le cher professeur. Pas beaucoup, mais un peu. Peut-être même nous accordera-t-on une petite cuillerée de confiture, si on le demande gentiment. Très gentiment. Comme dans le bon vieux temps. Pas d’éclats surtout. Avec le petit pain, qui sait, on aura peut-être une tasse de chocolat chaud et de jolies pantoufles ?

On appelle cela la politique du changement. L’immobilisme c’est le changement. La soumission c’est la liberté. L’écrasement c’est la force. La lâcheté c’est le courage. Tous en avant, pour le championnat des water boys catégorie poids coq ! Y a-t-il une catégorie pour les chapons ?

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