Du multiculturalisme à Bouchard-Taylor en passant par l'école de Chicago

À l’échelle planétaire, la coexistence des valeurs antagonistes est possible. Sur un territoire donné, certains éléments culturels de base sont incompatibles.

Emmanuel Todd (1994)

Dans ce texte, j’essaie de démontrer que souhaiter en même temps la participation des immigrants et de leurs descendants dans tous les domaines de leur nouvelle société (comme le proposent les approches inter et multi culturelles) sans acculturation est irréaliste et, à la limite, contre-productif. Pour cela, je fais un bref retour sur la synthèse des travaux de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, afin d’en souligner les limites du cadre paradigmatique dans lequel elle s’est cantonnée. Je précise ensuite les intuitions sociologiques des penseurs de l’École de Chicago en matière de processus migratoire. Je reviens enfin sur les types de gestion canadienne et québécoise de la diversité en en soulignant les limites, les contradictions et peut-être les dangers pour la société québécoise.

1. Les flottements de Bouchard-Taylor

La poussière retombe lentement sur le grand « Circus Québécus [1]» que fut la commission Bouchard-Taylor. Chacun, chacune, y est allé de son propos. Qui je te l’encense, qui je te le crucifie. Bref, difficile de s’en faire une idée juste. Ce qui est certain toutefois, c’est que pour les deux sages il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Ils le disent noir sur blanc à la page 13 de leur rapport abrégé :

 […] après une année de recherche et de consultations, nous sommes venus à la conclusion que les fondements de la vie collective au Québec ne se trouvent pas dans une situation critique. Si on peut parler d’une « crise des accommodements », c’est donc essentiellement sur le plan des perceptions.

Il faut donc modifier nos perceptions et c’est ce que les commissaires font très bien en dédramatisant une quinzaine de cas de « mésaccommodements » mal rapportés par les médias. Cependant, précisent-ils, même s’il n’y a pas péril en la demeure, la vigilance continue à s’imposer. Il faut donc continuer à peaufiner notre mode de gestion de la diversité. Les commissaires poursuivent leur propos en soutenant que, traditionnellement, dans les sociétés où se côtoient plusieurs cultures, l’harmonisation entre elles a été :

[…] résolue de façon autoritaire : une culture plus puissante tentait soit de dominer les autres en les marginalisant, soit de les supprimer en les assimilant (p. 23).

Surprenante affirmation qui tient plutôt du préjugé que de l’observation de la réalité immigrante. S’il est vrai en effet que, dans certaines sociétés l’assimilation des minorités a été forcée par un pouvoir autoritaire, il est tout aussi vrai que, des millions d’immigrants se sont fondus dans leur nouvelle société de façon, dirais-je, naturelle, sans aucune coercition. Il est fallacieux d’accoler ainsi automatiquement l’autoritarisme à l’assimilation.

Heureusement, continuent les deux intellectuels, les choses ont changé et « ]…] en Occident surtout, les mentalités et les droits ont évolué. Davantage respectueuse de la diversité, les nations démocratiques adoptent maintenant des modes de gestion du vivre ensemble fondé sur un idéal d’harmonisation interculturelle » (p. 23). 

Le ton du rapport est déjà donné : il va se situer dans une diabolisation ambiante du concept d’assimilation et, corrélativement, dans un préjugé ouvert pour la philosophie multiculturelle. Il véhicule également une certaine vision manichéenne de la réalité ethnoculturelle en partageant la société entre une culture dominante et des cultures immigrantes dominées. Je reviendrai là-dessus.

Et nos compères continuent. Ils déclarent qu’il faut une politique québécoise d’intégration par laquelle : « L’immigrant est invité à apprendre le français et à participer à la vie culturelle, économique et politique de la société québécoise. En retour, l’État s’engage à faciliter son intégration ». Le modèle de cette intégration sera l’interculturalisme. Il y a là un premier flottement. Les commissaires voient bien, puisqu’ils prennent soin de nous le préciser, que : « […] l’interculturalisme, en tant que politique d’intégration, n’a jamais fait l’objet d’une définition complète et officielle de la part de l’État québécois… » (p. 41). 

C’est le moins qu’on puisse dire ; ni de la part de l’État, ni de la part des milieux concernés. En fait, à partir de l’émergence de la notion de multiculturalisme dans les années 1980, l’espace conceptuel ethnoculturel a été traversé d’une foule de notions plus ou moins nébuleuses. On a ainsi vu passer l’interculturalisme première version, le pluriculturalisme, la convergence culturelle, puis l’interculturalisme deuxième version, tout aussi obscure que la première version. De plus, comme le concept d’assimilation était banni, on a alors parlé d’intégration. Le problème c’est que ce terme signifie tout et son contraire. Tous les dictionnaires consultés mettent dans le même bain intégration, absorption, rapprochement, assimilation, etc. À la notion d’intégration, le dictionnaire Larousse de sociologie commence par : « Le concept d’intégration n’a pas de sens bien fixé et défini en sociologie. […] On l’applique soit à un système social, soit au rapport individu-système social. Ce dernier usage paraît trop laxiste. » (Laxiste, c’est bien le mot employé). Dans le même ordre d’idée, le Petit Larousse définit le verbe « assimiler » de la façon suivante : rendre semblable, considérer comme semblable. Intégrer des personnes à un groupe social, ex : assimiler des immigrants.

Tout ceci pour démontrer qu’il semble y avoir de sérieuses lacunes théorico-conceptuelles, pour ne pas dire épistémologiques, à la base de la démarche de la commission Bouchard-Taylor, une certaine imprécision qui tient au sens même de la notion d’intégration. Cette imprécision se retrouve également dans tout le champ de l’ethnoculturalisme québécois. Encarcanés par la philosophie multiculturaliste et par ses succédanés : pluri et interculturalismes, occupés à réinventer la roue de la gestion de la diversité, nous avons oublié qu’il existe des lois et un déterminisme sociologique auquel, pauvres humains, nous sommes soumis. Nous avons en quelque sorte peut-être perdu de vue certains éléments essentiels du phénomène migratoire.

Quoi qu’il en soit, et de façon générale, la commission est plutôt optimiste en ce qui concerne le processus d’intégration[2] des immigrants au Québec. Elle ne peut cependant s’empêcher de noter une certaine inquiétude au sein de la population. Cette inquiétude concerne les balises de ladite intégration, c’est-à-dire les grands paramètres qui encadrent cette intégration, ce à quoi les nouveaux arrivants doivent s’intégrer. Disons, pour faire court, que selon Bouchard‑Taylor, ceux-ci tournent autour du caractère démocratique et libéral de la société québécoise, de la Charte québécoise des droits et libertés, du français comme langue d’usage commune et évidemment des balises juridiques. Les commissaires reconnaissent que l’intégration et l’interculturalisme constituent un modèle qu’il faut préciser. C’est le moins qu’on puisse dire ! Aux pages 42 à 45, ils font d’ailleurs une douzaine de propositions dans lesquelles la langue et les dimensions civiques et juridiques prennent une place fondamentale. On y propose de mettre l’accent sur l’intégration, sans préciser vers quel type d’intégration. À préciser ou à définir nous dit-on…

Malgré ces hésitations le document est empreint d’une sacralisation des cultures d’origine propre à la vision et à la démarche multiculturelle. Cette sacralisation me semble être la pierre d’assise sur laquelle s’élève tout l’édifice de l’inter et du multiculturalisme.

Une des causes de ces flous conceptuels, de ces imprécisions théoriques, réside peut-être dans le fait que la commission a abordé ses travaux sans cadre, ni modèle théorique bien précis, mais avec des biais idéologiques et épistémologiques assez évidents : elle ne pouvait remettre en question les fondements mêmes de la vision multiculturelle de la société canadienne et de la sacralisation des cultures qu’elle induit.

Je l’ai dit plus haut, et Taylor lui-même a soutenu : l’interculturalisme, ou même le pluriculturalisme, ou même la convergence culturelle, ne débordent pas tellement de la matrice originelle telle que conçue par Pierre Eliot Trudeau en 1982. Bouchard et Taylor auraient pu faire tabula rasa des partis-pris multiculturalistes et entreprendre leur travail avec d’autres approches théoriques du processus migratoire et des relations interethniques, des modèles qui leur auraient peut-être permis de mieux comprendre la réalité interculturelle québécoise. Ils auraient pu, par exemple, s’inspirer des travaux et recherches des sociologues de l’École de Chicago.

2. Les intuitions de l’École de Chicago

L’École de Chicago représente un des courants sociologiques qui, jusqu’aux années 1980, a le plus influencé les recherches sur les relations interethniques et le processus d’assimilation des immigrants. Ce terme fut par la suite banni du vocabulaire sociologique, victime peut-être d’une rectitude politique dominante dans le monde universitaire… Des noms comme Thomas, Znaniecki, Burgess, Park et plus tard Gordon y sont rattachés. Plus proche de nous, on peut penser à Shmuel Noah Eisenstadt, Thomas Sowell avec son ouvrage éclairant : L’Amérique des ethnies et même Emmanuel Todd avec : Le destin des immigrés, Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales.

Historiquement, durant la première moitié du 20e siècle, William Thomas a été un de ceux qui ont ouvert la voie à la sociologie américaine des relations interethniques. Ses études s’attardaient sur les comportements d’immigrants polonais. Il postulait que l’assimilation des immigrants et de leurs descendants était inévitable. Il soutenait également qu’elle était désirable ; non pas au nom d’une prétendue supériorité du groupe WASP dominant (Whyte Anglo Saxon Protestant), mais parce que, d’après lui, un groupe ne peut rester éternellement à l’écart de la société globale [3]. Ce point de vue représente une idée forte de ce courant sociologique. On peut ralentir ou hâter le mouvement, mais en aucun cas le stopper. Thomas constatait qu’il existait bien une vie communautaire active chez les groupes ethniques. Il pensait que c’était souhaitable puisque cela facilitait l’assimilation des membres des communautés à leur nouvelle société. Le communautarisme ethnoculturel devient ici un tremplin vers la nouvelle société. Beaucoup plus tard, Eisenstadt fera le même constat en notant toutefois que la pérennité de cette vie communautaire pourrait constituer un frein à l’assimilation des immigrants.

Avec des chercheurs comme Thomas, la table est mise pour la sociologie de l’immigration telle que pratiquée par les membres de l’École de Chicago et leurs successeurs. L’idée de cycles, ou d’étapes dans les relations interethniques, ainsi que celle de « melting-pot » (creuset) est centrale dans cette approche. Robert Park (The Nature of Race. Relations) et Milton Gordon (Assimilation in american life) ont tenté, chacun à sa façon, mais à partir des mêmes intuitions, de décrire ce processus d’interpénétration des cultures. En 1995, Shmuel Noah Eisenstadt emprunte la même démarche en parlant d’assimilation sociale.

Robert Park et le cycle des relations raciales

Pour comprendre la nature des relations « raciales », Robert Park dessine un idéal type de la dynamique de ces relations. Selon lui, quand plusieurs groupes ethniques entrent en contact, il se produit une gradation dans leurs relations.

Celles-ci passent tout d’abord par la mise en contact (possiblement conflictuel), puis suivent la compétition, l’accommodation, l’assimilation et enfin l’amalgame (le mariage). Le creuset, ou « melting pot » est le résultat de ce cheminement.

L’assimilation en est l’étape centrale. C’est un processus d’interpénétration et de fusion de deux cultures par lequel des personnes acquièrent la mémoire,

les sentiments et les attitudes d’autres personnes, partageant leur expérience et histoire et se trouvant incorporées dans une culture commune. Avant d’aller plus loin dans le propos, nous pouvons déjà constater que nous sommes très loin de la conception de l’assimilation telle que pratiquée par la commission Bouchard-Taylor ou même par les courants sociologiques dominants au Québec. Mais Park va plus loin ; il s’attarde sur les processus d’accommodation, d’assimilation et d’amalgame. Le premier, avec lequel nous sommes familiers, vise à réduire les effets des conflits, presque inévitables, entre les groupes ; conflits nés de la compétition, mais inhérents au contact. C’est un processus politique par lequel on tente d’atténuer les divergences. Le deuxième est plutôt de l’ordre de l’inconscient ; il procède d’un changement de valeurs, de comportements et d’attitudes. Il se traduit pour l’immigrant par une plus large participation à la vie communautaire générale et aboutit à la formation d’une culture cosmopolite. Cela signifie que l’immigrant et ses descendants s’acculturent, c’est-à-dire qu’ils effectuent un transfert de cultures. Ils subissent évidemment la plus grosse partie du choc des cultures, mais contribuent également à la transformation de la culture « dominante ». Ce processus se situe bien sûr dans le long terme. La troisième étape, l’amalgame, est d’ordre biologique. Cela consiste tout simplement en l’union maritale qui doit entraîner la fusion des « races » et l’extinction des différences, ainsi que la disparition de la ségrégation.

Park n’est cependant pas naïf. Il souligne que ce processus peut nécessiter plusieurs générations, qu’il dépend d’une foule de facteurs. Il nous dit entre autres que plus il y a de signes extérieurs de différences entre les immigrants et le nouvel environnement, plus le processus sera long. Mais, en dépit des conflits et des chocs de valeurs, l’assimilation est non seulement inévitable, mais souhaitable ; sans cela c’est la marginalisation du groupe. Le sociologue s’opposait à la coercition pour forger ce mouvement. Il soutenait même, comme Thomas, que les organisations ethniques facilitaient ce passage d’une culture à une autre. Je pourrais ajouter que finalement il s’agit pour lui d’une loi sociologique, un espèce de déterminisme social. Il s’agira alors de voir un peu plus loin les effets de politiques multi, pluri ou inter culturelles sur ce déterminisme.

Milton Gordon et les étapes de l’assimilation

Dans les années 60-70, Milton Gordon reprend à sa façon le modèle cyclique de Park et de l’École de Chicago. Il va disséquer le processus d’assimilation en le systématisant et en en identifiant plusieurs étapes. Il construit lui aussi un idéal type, c’est-à-dire un outil théorique qui nous permet d’analyser la réalité migrante. Il nous propose un modèle du processus d’assimilation en sept étapes :

  •  Assimilation culturelle (acculturation) qui consiste en un changement de valeurs.
  •  Assimilation structurelle : participation aux différentes structures du nouveau système social.
  •  Assimilation maritale : mariages interethniques.
  •  Assimilation d’identification : développement d’un sentiment d’appartenance à la nouvelle société en dehors de toute référence ethnoculturelle.

Puis suivent l’assimilation au plan des attitudes, des comportements et finalement l’assimilation civique, qui consiste en l’acceptation des normes civiques de la nouvelle société.

Dans l’idéal, les types d’assimilations devraient se succéder. Dans la réalité, il n’en est rien. Chaque cas est un cas d’espèce. L’assimilation maritale peut survenir avant les autres types d’assimilation. La structurelle peut précéder la culturelle. Dans les années 1970, les noirs américains étaient estimés partiellement assimilés sur le plan culturel, mais pas tellement structurellement. L’identification à la culture d’origine peut également persister longtemps. Chaque groupe a son propre cheminement. Mais au bout de la route, on aboutit encore au melting-pot ; c’est-à-dire à une fusion de plusieurs cultures, chacune ayant mis de l’eau dans ses valeurs. Cependant, et c’est là que Gordon nous intéresse, il existe un cadre de référence vers quoi vont converger ces cultures. Ce cadre est constitué de la « core society » (noyau dur, libre traduction) de la société d’accueil. Dans le cas des États-Unis, c’est la culture WASP qui constitue l’essentiel de ce noyau. Les nouvelles cultures sont ainsi fusionnées avec ce noyau dur. Elles se transforment, mais transforment, elles aussi, cette culture dominante. C’est un processus bilatéral comme dira plus tard S. N. Eisenstadt en parlant d’assimilation sociale. Les immigrants et leur descendance ne sont pas assimilés par la société d’accueil, ils s’assimilent avec elle. La distinction est de taille. Ils construisent et partagent une mémoire collective ; mais pour cela, il faut qu’il existe déjà des balises, non pas seulement civiques, mais aussi symboliques et historiques. Toutes choses qui sont radicalement absentes du discours multi et inter culturel.

Gordon soutient que l’histoire de l’évolution des groupes ethniques aux États-Unis répond à ce processus. Cela va plus ou moins vite selon les caractéristiques du groupe. Certaines variables peuvent bloquer le phénomène : si un groupe est spatialement isolé, comme les Amérindiens, ou économiquement écarté, comme les noirs. Les différences culturelles, selon qu’elles soient internes ou externes peuvent retarder le processus. Mais en fin de compte, la société est le résultat de cette fusion entre des éléments ethnoculturels d’origine, le noyau dur, et des cultures extérieures qui sont venues s’y greffer. Chacune est absorbée, mais chacune apportant sa touche particulière à ce grand ensemble [4].

Munis des outils et des intuitions que nous fournit la sociologie américaine et l’École de Chicago, revenons à la philosophie interculturelle sous-jacente à la démarche de la Commission sur les accommodements raisonnables et du même coup aux politiques multiculturelles canadiennes ainsi qu’à leurs petites sœurs québécoises ; je veux bien sur parler du pluri ou de l’inter culturalisme québécois.

3. Le multiculturalisme et la sacralisation des cultures

Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.

Charte canadienne des droits et libertés, article 27

À partir des années 1970, le paradigme « assimilationiste » bascule assez radicalement. Le concept d’assimilation sera même fortement diabolisé. Il est remplacé par une notion fourre-tout : l’intégration. Simultanément, l’ethnicité et les cultures immigrantes seront sacralisées. Un peu partout, la gestion de la diversité ethnoculturelle devient plus ou moins multiculturelle. Les facteurs à l’origine du « retour de l’ethnicité », comme certains l’ont qualifiée, sont divers. On a parlé des revendications des Afro-Américains dans les années 1960 ; elles auraient fait tache d’huile sur les autres communautés. La montée de l’État providence fut également mentionnée. Cela aurait en effet joué en faveur du clientélisme ethnique. Du même coup, certains leaders ethniques auraient vu dans la bannière ethnique l’opportunité de se tailler un instrument plus efficace de revendication et de pouvoir. Des chercheurs comme Herbert Gans ont même parlé d’ethnicité symbolique, ou romantique. Ce phénomène serait apparu chez les descendants d’immigrants, même après les deuxièmes et troisièmes générations, mais ne correspondrait à rien de vraiment profond. Le nouveau visage de l’immigration, plus morphologiquement et culturellement différente, a également été mentionné. Ainsi, alors que pour les théoriciens de l’École de Chicago la philosophie générale semblait être : l’égalité dans l’homogénéité culturelle, chez ceux du multiculturalisme elle devient : l’égalité dans la diversité culturelle. Du même coup, les champs d’études sur l’immigration et les relations interethniques ont connu un essor foudroyant. Certains cyniques ont même parlé de naissance de l’industrie du multiculturalisme tant les institutions et organismes rattachés à ce domaine ont proliféré : chaires de recherches, diplômes, traducteurs, spécialistes de toutes sortes, organismes d’aide subventionnés, mais non gouvernementaux, croissance exponentielle du nombre d’associations ethnoculturelles de toutes sortes (plus de 2 000 au Québec), expansion radicale de lieux de pouvoir « ethnique » et apparition d’un puissant lobby ethnoculturel.

Le Canada a été le plus loin dans cette logique multiculturaliste : il s’est défini, dans son essence même, non pas comme binational ou biculturel, mais comme multiculturel. Aucun pays, même ceux qui pratiquent un multiculturalisme avancé, ne va si loin. Autrement dit, il n’existe pas cette idée de noyau dur, chère à Gordon, qui devait baliser le processus d’assimilation des nouveaux arrivés. Curieusement, cette conception du pays a été acceptée au Canada anglais, mais pas au Québec français. J’ose soumettre alors l’hypothèse selon laquelle le Canada anglais a accepté relativement aisément la vision multiculturalisme de Trudeau à cause d’une certaine absence de noyau dur culturel. Il semble exister peu ou pas de capital symbolique canadien-anglais, ces mythes identitaires forts sur lesquels se constituent les nations. Il est de notoriété que chez les Canadiens anglais le sentiment identitaire canadien a commencé à vraiment se dessiner à partir du début du 20e siècle. À l’échelle des nations c’est peu. En revanche, chez les Québécois francophones, descendants des Canadiens français et même des Canadiens du 19e siècle, ces mythes fondateurs nationaux sont plus présents, le sentiment identitaire semble plus fort. Pas étonnant alors que les gouvernements du Québec aient, en théories du moins, repoussé le multiculturalisme comme type de gestion de la diversité. Je dis en théorie, car dans la réalité la philosophie de gestion est sensiblement la même, excepté bien sûr pour l’assimilation linguistique française qu’impose la loi 101 aux enfants d’immigrants ; assimilation d’ailleurs en partie freinée par l’encouragement verbal et financier de l’apprentissage de la langue de leurs parents pour les enfants d’immigrants. Multiculturalisme oblige (Bouchard-Taylor, p. 43).

On comprend mieux alors les difficultés que semblent éprouver nos deux commissaires à préciser leur modèle d’intégration et même, oserais-ajouter, à dire à quoi doivent s’intégrer les nouveaux venus. Bien sur, il y a langue française qui semble jouer le rôle de la fameuse « core society » de Gordon, le noyau dur. Qu’elle en constitue l’étape première, nul ne le nie. Mais le processus ne s’arrête pas là. Les commissaires nous disent que les immigrants doivent apprendre le français et participer à la vie culturelle, économique et politique de la société québécoise. En empruntant les approches de Park, Gordon et, plus proche de nous, d'Eseinstadt [5], nous pourrions leur répondre que lorsque les immigrants parlent la langue du nouveau pays, qu’ils participent aux activités culturelles, économiques et politiques, et bien ils sont en grande partie assimilés. En restant dans le même cadre analytique, l’on pourrait

ajouter que tout cela est fortement corrélé à un phénomène d’acculturation, c’est-à-dire du passage d’un axe culturel à un autre. Mais cela les commissaires ne le disent pas, ou ne veulent pas le dire. Ils préfèrent parler d’intégration, terme fourre-tout.. Ils sont peut-être eux aussi prisonniers du syndrome de sacralisation des cultures chers aux multiculturalistes. On peut alors deviner un modèle dans lequel les immigrants et leurs descendants participeraient à toutes les activités de leur nouvelle société, sans s’acculturer. Ils fonctionneraient alors à deux niveaux : celui de la « culture publique commune », chère à l’interculturalisme, et celui de la culture d’origine, avec toutes les discordances qu’elle peut présenter face à la culture environnante. Les immigrants et leurs descendants pratiqueraient alors une incessante alternance stratégique pour essayer de rendre cohérents des codes culturels qui ne le sont pas toujours [6]. Dans l’optique multiculturelle, cela serait quelque chose de souhaitable et de permanent. Les adeptes de la gestion multiculturelle ne semblent pas voir de danger de dysfonctionnement ou de ségrégation dans ce modus opérande. D’autre part, l’intégration interculturelle ou multiculturelle ne fait aucune référence au patrimoine symbolique québécois. Elle s’attache uniquement à des éléments civiques ou communicationnels : la démocratie, le droit, les « valeurs communes », la langue, le principe d’égalité des sexes, etc. La « core society » de Milton Gordon c’était plus que ça.

Les théoriciens de Chicago n’écartaient d’ailleurs pas cette hypothèse, mais ils voyaient cet état comme transitoire. Leur modèle était assez souple pour prévoir toutes sortes de scénarios. Ils ne prévoyaient cependant pas le cas où la crainte de l’acculturation, avec les dangers de marginalisation et de ségrégation qu’elle entraîne inévitablement, deviendrait politique officielle de l’État. Enfin, l’idée que l’on puisse participer culturellement à la nouvelle société sans s’acculturer leur aurait paru saugrenue.

Les commissaires auraient pu contourner la difficulté en précisant que l’intégration peut prendre plusieurs formes, mais qu’elle constitue une étape vers une fusion avec le noyau dur de la société québécoise et le partage, ou même l’appropriation, de la mémoire collective. Ils préfèrent nous parler de « culture publique commune » à partager…Peut-être par pudeur interculturelle… ?

Conclusion

L’idée de mon texte était de revoir quelques éléments du rapport de la commission Bouchard-Taylor à la lumière des théories sur les relations interethniques telles que développées par des sociologues inspirés plus ou moins directement par l’École de Chicago. Du même coup, et toujours à la lumière des intuitions de ces chercheurs, j’en ai profité pour revoir quelques idées centrales des philosophies de gestion de la diversité basées sur des visions multi ou inter culturalistes. Les deux procédant, à mon avis, d’un même paradigme pluraliste de la société. Bouchard et Taylor eux-mêmes n’ont jamais tenté de sortir de ce paradigme.

En lisant la version abrégé du rapport de la commission sur les pratiques d’accommodements me sont apparus deux « flottements conceptuels », deux imprécisions qui me semblaient lourdes de conséquences pour tout le reste du rapport : flottements sur la notion d’intégration et sur celle d’interculturalisme. Les commissaires eux-mêmes reconnaissent que l’interculturalisme reste encore à définir. Je soutiens d’autre part que l’inter et le multi culturalisme partagent la même propension à sacraliser les cultures d’origine, même dans un contexte de changement d’environnement culturel que constitue la migration humaine. Dans le même ordre d’idée, le rapport exprime d’une façon assez claire un préjugé défavorable avoué pour une certaine conception de l’assimilation et parle peu, ou pas, d’acculturation, notion pourtant centrale dans la sociologie de l’immigration.

J’ai tenté de démontrer que sociologiquement la notion d’intégration était difficilement opérationnelle ; à moins que, à l’exemple de S. N. Eisenstadt vu plus haut, on ne lui donne un sens précis : la participation de l’immigrant à tous les niveaux de la société. Avec l’acculturation et la dispersion, elle constitue un des trois indicateurs de l’assimilation sociale. Ce qui signifie que vouloir l’intégration sans l’acculturation est peut-être un non-sens. En langage populaire, je dirais « C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre ».

Cette intégration, puisque c’est le terme consacré, est rendue encore plus ardue par l’absence de références symboliques et historiques autour desquelles graviterait le processus de fusion des immigrants au Canada. Cette société se définit en effet fondamentalement par sa nature multiculturelle. Le Québec se rattache davantage à des mythes fondateurs, mais qui semblent absents de la dynamique interculturaliste, qu’endossent, dans son imprécision, les deux commissaires. À part la langue, tous les référents d’intégration sont de natures civiques et juridiques et pourraient s’appliquer à n’importe quelle société.

Finalement, la commission sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles, issues de la philosophie interculturelle de gestion de la diversité, descendant elles-mêmes de la conception multiculturelle de la société canadienne, aurait pu être une excellente occasion de questionner, dans son essence même, ce type de gestion. Il n’en a malheureusement rien été. Il faut constater qu’il existe un certain consensus au Québec pour ce multiculturalisme, façon québécoise (dixit Taylor) ; à moins qu’il s’agisse qu’il s’agisse d’une certaine pudeur interculturelle québécoise. Quoi qu’il en soit, vouloir l’égalité de tous dans la diversité culturelle est certes moralement très défendable ; dans la pratique cela risque d’aboutir à une balkanisation encore plus poussée de la société. Dans le cas du Québec, minorité dans le Canada et en Amérique du Nord, dont les capacités d’absorption et de résilience sont limitées, c’est certainement jouer avec le feu.

 



[1] Emprunté à Heinrich Jeff, Dufour Valérie, Circus québécus, Montréal, Boréal, 197 pages

[2] Malgré sa grande imprécision conceptuelle, nous sommes forcés de continuer à utiliser cette notion puisqu’elle est consacrée par l’opinion publique. Le terme d’insertion serait peut-être plus approprié.

[3] On retrouve cette idée dans l’ouvrage plus récent de Emmanuel Todd, Le destin des immigrés : assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris : Éditions du Seuil, 1994.

[4] Thomas Sowell a lui aussi abordé ces thèmes dans son magistral ouvrage : L’Amérique des ethnies, Lausanne : L'Age d'homme. - 326 p.

[5] Il existe, selon ce dernier, trois indicateurs de l’assimilation : 1. l’intégration, c.-à-d. la participation à tous les niveaux de la société, 2. la dispersion, professionnelle résidentielle et autre, 3. l’acculturation, c.-à-d. le changement de valeurs. Mais cela n’excluait pas que l’immigrant et ses descendants puissent encore participer à des activités reliées à son groupe d’origine.

[6] Ce phénomène a très bien été décrit par Carmel Camilléri dans Chocs des cultures…, L’Harmattan, 1991.

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