Le verrou religieux de la question nationale

Le rapport Bouchard-Taylor sur les « accommodements raisonnables » constitue une encyclique du conformisme politique : les commissaires-bergers y prêchent un laïcisme mou tout en morigénant la majorité québécoise. Ainsi, des prescriptions religieuses particulières menacent de devenir des contraintes étatiques pour l’ensemble des citoyens. Le « vivre-ensemble » des commissaires s’oppose donc au « vouloir-vivre » du peuple québécois.

I. La parturition du rien par le rien

La pataphysique du tandem escamote une clé de voûte du peuple québécois : d’abord reléguée à la limite du mandat, la langue française sombre dans la mystérieuse oubliette qui l’attend dans les recommandations finales.

Est‑il étonnant que les commissaires prétendent que le concept d’interculturalisme soit mal défini à l’heure actuelle ? (Pourtant, le rapport connexe [collectif] sur l’interculturalisme propose une définition – qui, il est vrai, inclut la langue française comme critère incontournable. De plus, les mémoires de l’automne dernier qui invoquaient l’interculturalisme affirmaient avec force que le français langue commune constitue une caractéristique essentielle de l’interculturalisme.) Démission intellectuelle de la part des commissaires ? Autocensure idéologique ? Stratégie bonne-ententiste inavouable ?

Nantis de leur néant conceptuel, les commissaires proposent que le Québec adopte la politique de l’interculturalisme, en opposition au multiculturalisme canadien : quelle audace aux yeux du lecteur « canadien-français » extasié ! Toutefois, celui‑ci déchantera : les commissaires concluent plus loin, sans s’expliquer, que de toute façon l’interculturalisme est peu différent du multiculturalisme (un « infléchissement » selon le commissaire Taylor). Bref, de l’esbroufe conceptuelle qui aboutit à faire de l’interculturalisme un jumeau « distinct » du multiculturalisme canadianissime. L’« interculturalisme » des commissaires-illusionnistes est un terme aussi vide de sens que le mot « nation » dans la bouche de Stephen Harper.

Les Québécois n’oublieront pas la paternité idéologique du multiculturalisme : c’est un virus anti-identitaire lancé par Pierre Elliott Trudeau dans le but de faire disparaître dans l’anonymat et l’insignifiance la nation canadienne-française déjà devenue la nation québécoise à son époque.

II. Devenir du peuple québécois

Récapitulation historique. Lorsqu’ils prirent conscience de former un nouveau peuple, les Français d’Amérique s’appelèrent Canadiens. La répression sanguinaire de la Révolte de 1837‑1838 par l’oligarchie britannique aboutit à la minorisation des Canadiens sur le plan de la représentation politique avec l’Acte d’union forcée du Haut et du Bas‑Canada (1840). Cette catastrophe historique força leur repli collectif dans le refuge religieux, qui allait durer plus de 120 ans. Afin de maintenir la spécificité de leur nation fondatrice, ils furent contraints de s’appeler Canadiens français. Inspirés par les mouvements de décolonisation dans le monde, ils sortirent de l’hibernation – c’est‑à‑dire de leur tabernacle sociétal – au cours des années 1960, se perçurent comme une majorité et se désignèrent eux‑mêmes Québécois. Les forces vives de la nation s’engagèrent dans la lutte linguistique, culturelle et politique contre la domination exercée par la nation d’expression anglaise du Canada. Cet élan libertaire approche de son terme logique, l’indépendance.

Or, c’est dans le contexte de la contre-offensive multiculturelle totalitaire que survient la problématique des « accommodements ». Cette dernière devient l’occasion de culpabiliser un peuple accueillant et compatissant, issu de la tradition catholique. La culpabilisation passera d’autant inaperçue que la dogmatique multiculturelle est habilement hypostasiée par les commissaires-prestidigitateurs en interculturalisme salvateur. C’est l’appel au retour inconscient de l’agneau divin refoulé, qui consent naïvement à l’immolation de son identité et de sa liberté au profit d’un régime négationniste.

Cet appel est martelé par l’alternance incantatoire des expressions moutonnières « Québécois canadien-français » ou « Québécois d’origine canadienne-française ». Recul d’un demi-siècle. Ces expressions minoritaires ne reflètent pas une innocente nostalgie identitaire, elles soutiennent la nouvelle formulation de la foi sociologique : le statut de minoritaire est décrété un « invariant ». Dans l’esprit des commissaires-pasteurs, ce peuple est né pour une hostie – un petit pain – identitaire, et son corollaire : la soumission.

III. De la nature de « Dieu »

La mention de Dieu dans le préambule de la Constitution canadienne n’est pas qu’un simple vestige folklorique sans portée juridique. Elle sert de caution absolutiste au rôle politico-religieux ultime de la royauté britannico-canadienne. (On peut en juger par le règne de la gouverneure générale Michaëlle Jean, qui a sombré dans le délire de représentation.) La monarchie parlementaire canadienne s’appuie depuis 1982 sur le canon et l’idolâtrie du messianisme multiculturel, qui n’est qu’une couverture pour mieux assurer la domination de l’élément anglais. En effet, l’article 27 de la Constitution impose le référent multiculturel, notamment dans les jugements de la Cour suprême. S’affirmant sans culture officielle et faisant mine de collectionner toutes les cultures, le Canada devient en réalité de plus en plus anglais.

Le programme assimilateur de lord Durham va bon train pour deux raisons. L’élément français a chuté à moins du quart de la population à l’échelle canadienne. Au Québec, puisque le quart des immigrants optent pour l’anglais – alors que la communauté anglophone représente 10 % de la population –, le français comme langue d’usage recule inexorablement. Le Québec lui‑même est donc menacé de louisianisation. Or, les commissaires attentistes et angéliques croient qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter tant que la catastrophe démographique n’est pas survenue au Québec… Par démission ou intérêt ?

Par ailleurs, la prémisse qui veut que les lois aient nécessairement des effets discriminatoires involontaires sur les minorités, d’où la nécessité des ajustements imposés par les tribunaux, est abusive en ce qu’elle suppose que le Parlement fait preuve d’un manque chronique de discernement dans la conception des lois. Or, une loi s’avérant imparfaite dans sa neutralité d’application doit être modifiée par nul autre que le pouvoir législatif. La propension du pouvoir judiciaire à se substituer au pouvoir légitime dans l’élaboration ou l’application des lois découle du coup d’État de 1982. La Constitution Trudeau a eu pour effet d’hypertrophier l’idéologie du chartisme et la judiciocratie (le « gouvernement des juges »), résultant en un modèle de pays légal plutôt que légitime. Par conséquent, la volonté du peuple québécois – et de son élite politique – issue de la délibération démocratique y est dramatiquement absente. Cette anomalie existentielle secoue les racines mêmes de la conscience collective : le malaise perçu par les commissaires est en réalité une profonde aversion des Québécois pour les usurpateurs de leur souveraineté citoyenne. Le pouvoir d’empêchement et de sabotage exercé par cette judiciocratie ne rappelle que trop la clique des « constitutionnels » et des « bureaucrates » des années 1830, qui s’opposait systématiquement aux choix et décisions de la Chambre des députés du Bas‑Canada.

De plus, la suspicion qui pèse sur la notion de majorité s’alimente au préjugé que le Canada ne serait composé que de minorités. Le commissaire Taylor fait miroiter que l’élément ethnique britannique lui-même serait devenu minoritaire au Canada anglais. Mais justement, c’est la langue d’usage et non l’ethnicité qui fait que le Canada est surtout un pays d’expression anglaise. Afin de justifier leur domination culturelle et politique, plusieurs anglophones prétendent donc à la supériorité morale et taxent d’ethnicisme l’attachement des Québécois à leur langue. Qui est dupe de l’hypocrite « multiethnicisme » canadian ?

L’assimilation des immigrants est légitime, l’assimilation des peuples contre leur gré est inacceptable. On cherche donc à culpabiliser les Québécois en frappant d’un interdit moral tant le premier que le deuxième type d’assimilation. Les commissaires font plutôt la promotion d’une « intégration » où la majorité ne serait qu’un gros groupe ethnoculturel parmi les autres, au nom d’un égalitarisme et d’un pluralisme absolus qui auraient la primauté sur le fait français. L’opération schizoïde du commissaire Bouchard vise la création d’une société à deux vitesses : d’abord, la reconnaissance immédiate d’un assemblage où tous les groupes ethniques possèdent une identité distincte éternelle ; dans un avenir imprévisible, l’avènement d’une nouvelle nation québécoise unie dans la pure abstraction, donc aussi imminente que la descente de la nouvelle Jérusalem ou de l’île volante Laputa.

Les apports migratoires d’origines diverses façonnent l’identité et la destinée québécoises depuis le début de l’aventure française en Amérique, à l’époque de la Nouvelle-France. Seuls les esprits obtus et nihilistes refusent le droit des peuples à perpétuer leur langue et leur culture en les transmettant non seulement aux générations suivantes, mais aussi aux nouveaux venus.

IV. Le phénomène religieux

Nos commissaires ne saisissent pas la signification et la portée du phénomène religieux, pourtant essentielles à la compréhension de l’évolution historique du Québec.

Le commissaire Bouchard suggère de permettre le port de signes religieux aux enseignants ou aux soignants, mais de l’interdire aux agents de l’État « qui ont un pouvoir de coercition », tels les juges ou les policiers (Maisonneuve, Radio-Canada, 24 mai 2008 et Le Devoir, 10 juin, p. A 7). Cette position est irrecevable : les Québécois se font une idée plus noble du rôle de l’État et de la notion de laïcité. Qui plus est, imagine‑t-on les enseignants responsables du cours d’éthique et d’enseignement culturel des religions portant une coiffe qui les identifieraient à une religion particulière ?

Tant l’indifférence que la complaisance envers les religions sont incompatibles avec le rôle efficace de l’État. D’une part, l’État et ses institutions – spécialement scolaires – doivent s’intéresser aux religions parce qu’elles sont un phénomène humain. D’autre part, la neutralité de l’État fournit naturellement aux citoyens une mise à distance du fait religieux, condition nécessaire au développement du discernement personnel.

Historiquement, les religions (ou les autres visions du monde) ont produit le meilleur et le pire : elles ont maintes fois fait l’ange puis la bête – et l’inverse, puisque les extrêmes suscitent le renversement des pôles de la conscience. Par ailleurs, force est d’admettre que les religions sont, sous maints aspects, incompatibles entre elles. Et aussi avec la laïcité. De même, les idéologies modernes séculières véhiculent leur lot d’aspirations nobles, mais aussi d’aberrations et de dérapages. Tant les unes que les autres doivent donc être soumises au crible de la pensée critique. La neutralité de l’État assure donc la liberté de conscience dans l’ensemble de la société.

Les religions peuvent s’organiser et s’exprimer dans l’espace privé et l’espace public. Toutefois, l’espace institutionnel, qui est le lieu de la rencontre civique, doit être dégagé de l’affichage partisan ou ostensible des signes religieux ou idéologiques.

Le rapport Proulx sur la place de la religion à l’école reconnaît la dimension spirituelle intrinsèque de la personne. Cependant, insistons : une authentique « laïcité ouverte » ne saurait se contenter d’un enseignement descriptif – c’est‑à‑dire passif – des religions, qui sont souvent incohérentes ou divergentes. Elle sera critique dans le but de former des citoyens autonomes et créatifs. Les religions ou les idéologies trop rigides devront s’adapter ou disparaître. Les crispations fondamentalistes ou intégristes seront spontanément combattues et finalement vaincues.

Les États anglo-saxons croient respecter la liberté de conscience en établissant comme prémisse la légitimité indiscutée de toutes les manifestations religieuses, au nom de la « sincérité de la foi ». Ainsi, ils s’interdisent d’examiner les mobiles fondamentaux des orthodoxies et des orthopraxies extrêmes. Cette attitude pudique ne convient pas à l’État québécois, qui n’est pas tenu à la neutralité par rapport à lui-même et doit pousser l’audace jusqu’à pénétrer dans le Saint des Saints du phénomène religieux. Tel est à notre avis le pari de l’enseignement non seulement culturel, mais philosophique des religions.

Une science des religions sensible et robuste saura alterner entre des sympathies inspirantes et des détachements iconoclastes.

V. Les ajustements

Précision : l’accommodement est un « règlement à l’amiable ». Tombé sous l’emprise judiciaire, le terme est maintenant dénaturé. (Le tribunal impose un « ajustement ».) L’« obligation d’accommodement » est donc une impropriété de langage et une notion absurde.

Si lesdits accommodements sont peu nombreux, ils sont spectaculaires parce qu’ils plongent leurs racines dans la psyché collective du peuple québécois. Tout à coup, le religieux lourd, borné et autoritaire dont on s’était défait dans les années 1960 ressurgit sous la forme de l’hydre multiconfessionnelle et menace les conquêtes de la modernité québécoise, qui est au diapason de la modernité mondiale fondée sur la triade révolutionnaire : liberté, égalité, fraternité. Dans le rapport des commissaires, la fine analyse des exagérations et des nuances entourant les « accommodements » révèle ceci : ce n’est que le début du harcèlement mené par les dogmatismes capricieux et tatillons dont l’intransigeance est encouragée par le relativisme démissionnaire d’une bonne partie de l’intelligentsia et de la classe politique.

L’autorisation du port du kirpan à l’école québécoise par la Cour suprême du Canada est un excellent exemple d’une tradition religieuse désuète récupérée par la plus haute institution judiciaire du Canada aveuglée par son propre prosélytisme multiculturel ostentatoire ainsi que les avocasseries d’adeptes du conformisme politique. Malgré sa finesse d’analyse sociojuridique, le rapport des commissaires ne remonte pas à l’origine de cette prescription religieuse, pourtant nécessaire à la compréhension et à la résolution appropriée du problème. Le port du kirpan date de l’époque où la religion sikhe fut persécutée au Pendjab, en Inde. Or, trois siècles plus tard, les croyants sikhs ne courent aucun risque à pratiquer leur religion au Québec. Ici, le kirpan est donc un objet religieux qui a perdu sa raison d’être. Même caché, le kirpan demeure une arme blanche menaçante pour la sécurité des écoliers. Cette dernière doit prévaloir. Et les écoliers ne sont pas moins importants que les passagers d’avion, même si le transport aérien est actuellement sous juridiction fédérale.

En revanche, il serait du plus haut intérêt humain d’enseigner ou de faire connaître la genèse de cette importante aventure spirituelle qu’est le sikhisme, né au point de rencontre des « plaques tectoniques civilisationnelles » de l’hindouisme et de l’islam.

La soumission aveugle et éternelle aux règles est une justification inacceptable. Perdurant à titre d’obsessions compulsives collectivisées, de nombreuses prescriptions religieuses – notamment alimentaires – disparaîtront progressivement par leur analyse généalogique et une éducation rationnelle.

VI. Résolutions

Réaliser l’indépendance du Québec, qui mettra fin à la sujétion politique. Idéalement, l’indépendance sera proclamée par une Assemblée nationale dont la majorité des députés seront indépendantistes.

En appui à la libre volonté du peuple québécois : créer une Constitution – incluant la Charte de la langue française en plus de la Charte des droits et libertés de la personne –, une citoyenneté et une Cour suprême québécoises. Insistons : ces trois instruments seront au service du peuple – et non l’inverse (qui est le chartisme). Si les instruments sont créés avant l’indépendance dans le but d’entraîner sa réalisation, ils seront dotés de la primauté juridique interne sur le territoire québécois. On les soutiendra par le recours systématique à la clause dérogatoire contre les inévitables envahissements par la judiciocratie canadienne. Les conflits de légitimité entre le peuple québécois et le régime fédéral qui s’ensuivront devront être tranchés par un ou des appels au peuple (référendums ou élections).

Ne plus subventionner les écoles privées. En la matière, le dérapage de la France – dont le laïcisme est « intégral » affirment faussement les commissaires – ne saurait servir d’exemple. De la cohérence S.V.P. : il est inconcevable d’envisager de subventionner les écoles privées confessionnelles après avoir déconfessionnalisé les commissions scolaires.

Afin de parachever le processus historique de la déconfessionnalisation : fermer toutes les facultés de théologie dans les universités et créer l’École des hautes études religieuses pour l’ensemble du Québec avec les octrois récupérés.

Malgré l’origine religieuse de plusieurs jours fériés actuels, tous sont des congés civiques. En conséquence, aucun congé payé ne sera accordé pour des raisons religieuses. (D’ailleurs, aucun arrangement calendaire ne pourrait satisfaire toutes les religions ou les sectes en matière d’exemption pour fêtes religieuses.)

Les lieux de culte doivent être interdits dans les écoles et les autres institutions de l’État – qui sont des sanctuaires laïques.

Interdire la récitation de prières lors des assemblées publiques du conseil municipal, puisqu’elle est contraire à la neutralité de l’espace institutionnel.

Dans les bureaux de scrutin, les citoyens s’abstiendront de porter des coiffes ou des signes religieux.

Aucun objet religieux obstruant durablement la voie publique ne sera toléré.

Il ne sera permis à aucune croyance religieuse de s’opposer aux soins requis pour guérir les patients, par exemple la transfusion sanguine.

Eu égard à la protection corporelle, il est interdit de remplacer le casque de sécurité par une coiffe religieuse.

Les immigrants doivent apprendre le français avant leur arrivée au Québec. La langue et la culture vivantes d’ici sont le trésor collectif transreligieux que nous voulons immédiatement partager avec les nouveaux venus. En contrepartie, la société d’accueil adoptera des mesures et des pratiques efficaces d’insertion, entre autres l’équivalence rapide des diplômes.

Action symbolique primordiale

Le crucifix doit être retiré de l’Assemblée nationale, puisqu’il reflète l’empire de la religion catholique à l’époque du premier ministre canadien-français Maurice Duplessis et ne représente pas la société québécoise actuelle ou future. La décision primaire des trois partis de maintenir le crucifix à l’Assemblée nationale n’est autre que de l’opportunisme irréfléchi et dénote un manque de vision.

On substituera une grande fleur de lys au crucifix. Elle symbolise l’enracinement, les déploiements et l’épanouissement de l’aventure française en ce coin d’Amérique. Le surmoi collectif québécois représenté par la fleur de lys doit surplomber la conscience des représentants du peuple.

Rebondir vers l’avenir

Tout groupe humain qui se veut durable se dote d’un surmoi collectif. Cette instance psychique éthique s’articule sur des valeurs façonnées dans le passé et des idéaux qui informent l’avenir. Un surmoi sain opère la mise à jour des orientations qu’il fournit au groupe. La fonction structurante et élévatrice du surmoi est légitime – et indispensable à la transmission de tout héritage collectif enrichi.

Dans son Portrait du colonisé (Gallimard, 1985 [1957], p. 121), Albert Memmi souligne que la religion devient une valeur refuge pour un peuple colonisé, « une des rares manifestations qui puisse protéger son existence originale. La société colonisée […], ne pouvant s’imaginer un avenir historique, doit se contenter de la torpeur passive de son présent ». En « réduisant sa vie pour la sauver », un tel peuple s’enferme dans le formalisme. « Réaction spontanée d’autodéfense, moyen de sauvegarde de la conscience collective, sans laquelle un peuple rapidement n’existe plus ». Après l’échec de la Révolte des patriotes, la nation québécoise s’enferma dans le cocon religieux catholique, dont elle sortit dans les années 1960.

Les chansonniers, les poètes et les autres créateurs de la Révolution tranquille furent les prophètes d’un nouveau surmoi collectif, surtout de type culturel. Les progrès éducatifs, sociaux et économiques accompagnèrent cette prise de conscience collective. Sur fond de contestation à l’échelle occidentale, la jeunesse lyrique québécoise s’adonna au désordre dionysiaque du « bon temps » : ce fut la récréation collective du ça (l’instance psychique du plaisir).

Or Memmi fait une mise en garde : « Dans les conditions de dépendance coloniale, l’affranchissement religieux […] comport[e] un risque grave de mourir à soi‑même ». Qu’est‑ce à dire ?

D’une part, l’épuisement de la contestation çaïque tous azimuts des dernières décennies a abouti au laxisme et à la décadence sur les plans linguistique, éducatif, social et politique. Ils sont implicitement encouragés par le relativisme absolu de la postmodernité, l’actuelle idole universitaire qui cautionne la tyrannie de l’individualisme narcissique et étriqué. Cette idéologie pandémique, qui se présente comme le stade ultime de la modernité, s’avère une fixation sur la dynamique aveugle de l’effondrement accéléré de toutes les hauteurs et de leurs repères. C’est l’appel du néant. Or, le nihilisme postmoderne n’est que la version actualisée de la résignation, cette antivaleur familière aux « Canadiens français ».

D’autre part, en réaction au souffle de liberté des années 1960 et 1970, les zélateurs fédéralistes du Canadian Rule, qui n’est que le successeur du British Rule des xviiie et xixe siècles, brandirent l’idole de la primauté de l’ordre économique et agitèrent, en complément compensatoire, le ça caricatural de la société de consommation hypertrophiée. Couronnant le tout avec son hypocrite Loi sur la clarté, le gouvernement fédéral imposteur et harceleur s’est présenté aux Québécois comme le surmoi légal ultime, indiscutable, immuable. C’est l’appel à la soumission. Précisément : l’obéissance à l’autorité fédérale de droit divin.

La nouvelle personnalité du peuple québécois en émergence est menacée de disparition.

Un ressaisissement radical s’impose. Le défi est double. Il faut éviter la restauration nostalgique – même distendue ou formelle – du surmoi catholique, qui est condamné à la désuétude à cause de sa fermeture absolutiste, conséquence de sa prétention à imposer une explication globale exclusive et définitive. Surtout, il faut mettre fin au « désordre établi » du surmoi siamois fédéral-provincial, qui alimente une polarité mortifère.

L’essentiel reste à accomplir. Il est urgent de compléter la création d’un surmoi collectif unique, original, infrangible et transcendant. Doté d’une armature philosophique. Ce surmoi, c’est l’État québécois souverain. Tout en perpétuant la prédominance de la culture d’expression française, il enrichira la nation des apports d’autres traditions culturelles ou spirituelles et explorera l’inconnu avec audace. De plus, il se créera des alliés en soutenant la mondialisation de la primauté de la pensée et de la culture sur l’économie. Une économie qui sera donc régie au service de l’humain.

Nous oserons la rupture en coupant le lien colonial fédéral. Après notre libération et la reconnaissance de notre indépendance par les peuples amis, nous avons rendez-vous avec un nouveau temps festif.

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