Chronique internationale: La guerre d'Afghanistan et le libéralisme offensif

Chercheur au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal

L’objectif de la mission afghane est beaucoup plus ambitieux que les missions de protection de la paix et les frappes militaires dissuasives auxquelles le Canada a participé dans les dernières décennies. Ces missions ont habitué les Canadiens et les Québécois à de modestes coûts humains et financiers. Puis nos médias parvenaient toujours à présenter l’implication canadienne comme l’action d’une force hygiénique récurant la souillure de l’humaine nature. Ainsi, nos souvenirs rwandais ont le goût amer de l’horreur hypocrite, une violence au cœur des ténèbres de la colonisation qui, non sans un certain succès cinématographique, a pourtant eu l’effet d’emprisonner nos consciences dans la sphère des pieux regrets et de l’impuissance réconfortante. Nos souvenirs en ex-Yougoslavie sont plutôt peuplés d’images de patrouilles blindées déambulant impassiblement entre les décombres et la désolation post bellum. Une guerre métaphorique, en somme, puisque aucune guerre n’est jamais assumée lorsque ceux qui la portent volent en CF-18 pour bombarder des abstractions satellisées, cibles autour desquelles femmes et enfants continuent pourtant de se faire broyer par la barbarie.

Ce que nous voyons au Téléjournal depuis 2002 détonne avec notre décor mental en matière militaire. Le bruit saccadé des fusils C-3 et des mitrailleuses lourdes accordées à l’unisson, l’explosion poussiéreuse des pièces d’artillerie, le rugissement des béhémoths chenillés prenant position en vue d’un nouvel assaut sur quelques collines rocailleuses… Sortis de l’ombre mythique des orages d’aciers du dernier siècle, voici les soldats canadiens agissant sur la scène de véritables combats ! Ainsi la guerre nous est-elle à nouveau dévoilée dans ce qu’elle a de plus réelle : le bruit et la fureur.

Le contraste est si saisissant, chez nous, que l’émotivité a parfois pris le pas sur la raison. Les images explicites de la violence télédiffusée nous aident toutefois à poser les questions existentielles : Que fabriquons-nous, au juste, en Afghanistan ? A-t-on changé le rôle du Canada (et donc celui des soldats québécois) sans nous prévenir ? Au fait, n’avons-nous pas toujours été des pacifistes ? Et notre passeport canadien ? Ne risque-t-il pas de devenir un symbole honteux de militarisme ? Les échanges de lettres d’opinion dans les journaux ont ainsi fait place à l’angoisse grandissante de ceux qui, prostrés confortablement dans la position de spectateurs impartiaux, doivent désormais prendre parti, troquant alors l’indifférence à l’inquiétude face au destin du monde. Et lorsque des cercueils couverts de feuilles rouges nous furent expédiés d’Afghanistan, l’angoisse est rapidement passée en mode indignation. « La guerre est une absurdité! », entendons-nous depuis…

Mais les Québécois sont immodestes lorsqu’il s’agit de parler de guerre. On les entend beaucoup disserter à qui veut les entendre sur les vertus du pacifisme[1]. Cette position confortable est celle de l’objecteur de conscience, qui subit les décisions des autres tout en conservant le droit au désaccord. Je l’accorde, c’est la posture normale du minoritaire qui tente de préserver sa dignité. Mais à quoi bon former un hypothétique « consensus national d’objecteurs consciencieux », puisque la décision demeure toujours, elle, canadienne ? Il en va ainsi même si une partie des blindés est payée par nos contribuables et qu’une part des membres sacrifiés en Afghanistan a grandi parmi nous. Toutefois, les bons sentiments font rarement une bonne politique. Il convient donc d’aller plus loin afin de mieux comprendre les motivations profondes de la politique canadienne.

La mission afghane et le libéralisme offensif

C’est un truisme de dire que l’intervention en Afghanistan découle directement des attentats de New York. Souvenons-nous que dès le lendemain de l’attaque organisée par Al-Qaïda, c’est-à-dire le 12 septembre 2001, le Conseil de sécurité des Nations Unies adoptait la résolution 1368 qui réaffirmait le droit d’autodéfense des États. Cette résolution interpellait également les différents États du monde qui hébergent des organisations terroristes sur leur territoire et leur octroyait une part directe de la responsabilité dans l’attentat contre le World Trade Center et le Pentagone.

Dès le 8 octobre 2001, le Canada conduisait ainsi l’opération Apollo en déployant des navires de guerre et des avions dans le golfe Persique et la mer d’Oman. Cette opération s’effectuait en concordance avec l’opération américano-britannique Eduring Freedom, qui consistait à bombarder l’Afghanistan dirigée alors par le gouvernement taliban. On sait le reste de l’histoire : l’Alliance du Nord entre à Kaboul, la capitale, le 13 novembre 2001 pour chasser les Talibans du pouvoir ; le Conseil de sécurité autorise (résolution 1386) la création d’une force de sécurité internationale, la FIAS, qui aura pour mandat de sécuriser le territoire afghan. Pendant que les États-Unis et la Grande-Bretagne se préparaient à envahir l’Irak, le Canada envoyait ainsi ses premiers 850 militaires au début de l’année suivante; ils allaient être 2 500 au début de l’année 2008. Au total, l’OTAN, qui prend alors en charge les opérations en Afghanistan, mobilisera, à partir de l’année 2004, 10 000 soldats pour poursuivre les opérations de pacification et de reconstruction prévues jusqu’en 2011. Grâce aux bon soins du parti libéral du Canada, les Québécois serons donc mobilisés dans ces opérations jusqu’à cette date.

Les critiques de la mission afghane ont raison de souligner que l’objectif présumé, celui de donner un État stable aux Afghans, ressemble à une mission impossible. Cette stabilité dépend de deux facteurs : le contrôle efficace des frontières et l’application de la loi à la grandeur du territoire. N’est-ce pas le même objectif utopique que poursuivent les Américains et leurs alliés britanniques en Irak, avec les résultats qu’on connaît ? Mais si la mission pèse sur nos consciences, elle pèse aussi sur nos poches. Jusqu’ici, les coûts financiers de la mission canadienne, pour la période qui s’échelonne de 2001 à 2007, ont atteint (officiellement) le chiffre de 6,1 milliards de dollars. C’est une somme considérable, et autant d’argents non distribués aux provinces affamées depuis douze ans.

Il vaut donc la peine de se pencher sur l’objectif allégué car les politiques, les médias et les simples citoyens nagent dans une mer de confusions et de procès d’intention à propos d’un sujet dont la vie de milliers de nos concitoyens dépend – sans parler des vies afghanes, dont nous avons bien sûr le devoir de prendre en considération. Heureusement, ces questions ne sont pas demeurées sans réponse. En 2007, le gouvernement Harper a mandaté un ancien ministre libéral aux affaires étrangères, John Manley, pour défendre la mission afghane auprès de la population. Comme nous allons pouvoir le constater, le rapport Manley est fort instructif [2]. En vertu de son mandat, il s’agissait pour lui (i.) d’expliquer les raisons et les responsabilités qui lient le Canada au destin de l’Afghanistan ; (ii.) de détailler les coûts et les objectifs de la mission sur les plans militaire et humanitaire ; (iii.) de consolider, enfin, l’idée que cette mission relevait de la responsabilité du Canada auprès de ses alliés et en tant que citoyen du monde.

Mais à y regarder d’un peu plus près, le rapport se révèle beaucoup plus ambitieux. On y constate que le Canada est véritablement en mission. Citons d’abord un large extrait du rapport Manley qui explicite la philosophie qui sous-tend l’interventionnisme canadien actuel :

Les efforts et les vies que le Canada a consacrés à Afghanistan [sic] sont l’incarnation des intérêts et des valeurs de notre nation. Les sacrifices consentis là-bas par des Canadiens ainsi que par leurs familles méritent tout notre respect. Ce que nous accomplissons en Afghanistan, ou ce que nous cesserons d’y accomplir, aura une incidence sur le peuple afghan, et peut-être aussi sur la sécurité du Canada, sur la réputation de notre pays à l’échelle internationale et sur notre influence dans le cadre des affaires internationales, en particulier les futures interventions internationales visant à aider des États fragiles ou défaillants qui courent des dangers ou qui subissent des privations. Le Canada est un pays prospère faisant partie du G8 ; notre richesse et notre renom nous confèrent à la fois le pouvoir et l’obligation d’intervenir dans les dossiers internationaux. (p. 41. Nous soulignons.)

Ces conclusions du rapport ont étonné ceux qui croyaient que des libéraux ne pouvaient appuyer une mission offensive. Mais la chose paraît moins étonnante maintenant que Stéphane Dion, après avoir réclamé à hauts cris le retrait des troupes, annonce finalement, à la fin de février, qu’il appuie le prolongement de la mission jusqu’en 2011. L’interposition de Manley dans l’affaire – qui démontre encore une fois l’habileté politique de Stephen Harper – n’est certainement pas étrangère à ce revirement. Elle marque aussi un tournant historique dans la politique étrangère canadienne.

Le rapport Manley affirme ainsi explicitement que le Canada participera à de « futures interventions internationales visant à aider des États fragiles ou défaillants ». Si on pose la question : Comment les Libéraux peuvent-ils se réconcilier avec une mission clairement offensive ? On peut répondre que si, actuellement, la témérité militaire canadienne tranche avec le pragmatisme doucereux de sa politique étrangère depuis les années Pearson, c’est que la politique canadienne a effectivement changé pour s’adapter aux réalités du XXIe siècle : elle est passée d’une conception libérale défensive, qui consistait à limiter nos interventions à des missions de paix, à une conception plus offensive qui nous engage aussi, nous autres Québécois, dans un véritable combat pour la libéralisation du monde.

C’est du moins tout le sens de l’intervention de John Manley dans ce dossier chaud. Notons que ces changements paraissent discrets ; leurs effets politiques concrets sont à tout le moins beaucoup moins perceptibles que les images stupéfiantes des bulletins de nouvelles en provenance d’Afghanistan. Les politiciens ne sont pas toujours parfaitement honnêtes non plus envers les citoyens au sujet de l’évaluation des engagements qui ont été pris. À vrai dire, depuis le 11 septembre 2001, les observateurs sérieux avoueront eux-mêmes que les pays occidentaux en sont encore à une phase d’improvisation. Le bourbier irakien en étant probablement l’exemple le plus flagrant et, aussi, le plus désolant…

C’est pourquoi, en particulier au Québec, nombreux sont ceux qui crient au complot impérialiste américain alors que d’autres, encore plus portés sur le cynisme, se contentent d’une version électoraliste du même acabit. Ces interprétations ne tiennent pas la route. La guerre est en effet extrêmement impopulaire au Québec et de moins en moins populaire dans le reste du Canada – ce que le rapport reconnaît d’ailleurs, mais pour s’en désoler ! Les gains électoraux qui découlent du militarisme ont toujours été ici très faibles et c’est encore plus vrai au Québec. Pour ce qui est de la servilité face aux Américains dans la « guerre au terrorisme », bien qu’il soit inutile de nier la connivence des conservateurs avec Washington, l’impérialisme ne saurait expliquer à lui seul la présence multinationale en sol afghan. Les attentats de Londres et Madrid devraient suffire pour comprendre pourquoi l’Allemagne (3100 soldats), l’Italie (2300 soldats), le Royaume-Uni (7700 soldats) et la France (1900 soldats) ont aussi consenti des efforts dans le cadre de cette mission de la FIAS qui est encadrée par l’OTAN et sanctionnée par l’ONU. Du moins en ce qui concerne la présence en Afghanistan d’une force « pacificatrice », il serait absurde de nier que la mission canadienne résulte d’une coopération internationale qui répond aux intérêts présumés d’une majorité parmi les démocraties occidentales.

Pour comprendre l’intervention en Afghanistan, il faut plutôt remonter à l’origine philosophique du changement de politique internationale. En effet, le Canada situe le cadre stratégique de la mission à l’intérieur du nouveau paradigme de la sécurité qui a été adopté par les pays occidentaux depuis 2001. Cette nouvelle doctrine, la « Responsabilité de protéger », affirme un devoir interventionniste considérable de la part des pays membres de l’OTAN[3]. On peut aussi, et à juste titre, qualifier ce nouveau paradigme de libéralisme offensif. C’est une nouvelle version de la politique libérale en matière internationale qui affirme, en plus d’un devoir d’intervention, une obligation de reconstruire les pays ravagés par la guerre afin que ceux-ci puissent disposer des moyens et ressources pour contrôler leurs frontières et pour demeurer indépendants, particulièrement face aux organisations terroristes et aux « États voyous ». Si cet interventionnisme bonifié est toujours justifié sur un plan humanitaire, on devine aisément que les objectifs et les opérations sont avant tout, elles, militaires. C’est de cette manière que Stephen Harper, cette année, a présenté les choses à la Chambre des communes : l’Afghanistan a besoin d’une restructuration qui dépasse les mandats classiques de pacification de conflits internes; en conséquence, le Canada doit faire le « nécessaire » pour mettre en œuvre les capacités du futur État afghan afin que celui-ci puisse éventuellement assurer un contrôle effectif sur l’ensemble de son territoire.

Le vrai débat porte donc sur la nature précise de l’objectif de la mission. Sur ce point, la consultation du rapport Manley se révèle extrêmement instructive. Celui-ci explicite d’abord l’obligation du Canada en regard de l’Afghanistan par notre nécessaire contribution à la sécurité internationale : il s’agirait en outre de contrevenir aux organisations illégales d’accéder à des ressources humaines et matérielles pour recruter et former des terroristes. Ensuite, le Canada aurait aussi une responsabilité morale envers le peuple afghan qui consisterait à lui fournir les conditions d’émergence d’un État fonctionnel permettant à ce peuple d’espérer un avenir meilleur. Dans cet avenir que le Canada a promis à l’Afghanistan, c’est au final le contrôle du peuple afghan sur son gouvernement qui donnerait tout son sens à la doctrine du libéralisme offensif. Mais cette deuxième responsabilité n’est pas du tout une évidence et suscite, à juste titre, plusieurs interrogations.

Exporter la démocratie?

Selon le rapport Manley, la mission actuelle serait en effet une mission de combat (la sécurisation du territoire afghan) doublée d’une mission humanitaire, c’est-à-dire la reconstruction d’un « État défaillant » (failed State). Il s’agirait donc, dans l’ordre opérationnel, de désarmer les insurgés sur le territoire – ceux que les médias comme les responsables politiques appellent indistinctement « Talibans » – pour être en mesure de reconstruire un État fonctionnel, capable d’assurer lui-même la sécurité de sa population (voir p. 11-41 du rapport).

Le rapport Manley, comme nous l’avons vu, situe ainsi la mission au carrefour d’une zone confuse entre la sécurité nationale et les obligations humanitaires du Canada. La première obligation découlerait des responsabilités contractées par le Canada à l’égard de l’OTAN et est justifiée, par le gouvernement canadien, eu égard à notre intérêt présumé en matière de « lutte mondiale contre le terrorisme ». Le Canada se trouvant dans la mire des terroristes islamistes, il est aussi tout à fait normal, selon le commissaire, qu’il fasse « sa part » dans la prévention contre les attentats futurs. La seconde obligation est toutefois plus complexe et dépend d’une évaluation sur les conséquences probables qui découlent des bénéfices envisagés pour les Afghans lorsque ceux-ci auront enfin un État stable et fonctionnel. Mais comment penser une intervention offensive, en forme de tutelle, dont l’objectif est pourtant la construction étatique d’une autonomie nationale ? Cet objectif paradoxal est-il réalisable ? Et à quel prix ?

L’évaluation qui est actuellement faite par le gouvernement canadien est la suivante : l’Afghanistan n’est pas en mesure d’exercer un contrôle sur son territoire parce qu’il existe un certain nombre d’insurgés, les « Talibans », qui détruisent, pillent et tuent librement sur le territoire. Cette résistance est en bonne partie financée par le narcotrafic (culture et vente du pavot) et par des ressources fournies par les réseaux terroristes islamistes, aidés par des « États voyous » comme l’Iran (voir la partie II du rapport, qui manque cruellement de détails). Selon les informations fournies par les services du renseignement, ces insurgés proviendraient à la fois du peuple afghan et de pays voisins, surtout le Pakistan. Ce dernier pays étant lui-aussi profondément instable et ses frontières considérables avec l’Afghanistan étant pour le moins poreuses, cela minerait considérablement le progrès du travail de « pacification agressive » effectué sur le terrain. D’où les nombreux morts canadiens et québécois…

Entre les lignes, on peut donc lire la réalité suivante : à l’extérieur de Kaboul, une partie significative (une majorité ?) des 32 millions d’Afghans n’ont aucune allégeance envers le nouveau gouvernement de leur pays. Ils sont plutôt habitués depuis des siècles à des structures féodales de loyauté tribales, qui leur font souvent préférer la justice particulière des seigneurs locaux à la justice générale des officiers de l’autorité centrale [4]. Et rappelons que l’Alliance du Nord, qui a renversé les Talibans sous le feu de l’OTAN, était aussi une alliance de seigneurs de guerre unis dans le seul objectif de renverser le gouvernement islamiste des Talibans pour établir leur suprématie; ce sont donc ces chefs tribaux qui font la loi dans les zones territoriales qu’ils contrôlent. Ces réseaux de solidarité et d’intérêts traversent aussi les frontières afghanes ; leurs ressources sont considérables, fort probablement plus considérables que celles de Kaboul.

Le rapport Manley est d’ailleurs étrangement discret sur cette distribution anarchique des forces. En fait, le rapport hésite aussi à poser les questions les plus évidentes. En effet, la nécessaire répression des forces insurgées « talibanes » n’est pas la seule qui devra être effectuée afin que l’État afghan ne soit plus « défaillant ». L’existence plus stable de pôles de force hostiles à l’autorité étatique afghane et aux troupes canadiennes représente aussi un obstacle de taille qu’il faudra bien, éventuellement, surmonter… Or, dans la mesure où chacun sait que ces seigneurs estiment qu’ils sont les « véritables libérateurs » de l’Afghanistan, ils n’accepteront jamais de se soumettre pacifiquement et d’un commun accord à l’autorité du gouvernement de Hamid Karzaï. Faudra-t-il leur faire la guerre à eux-aussi ?

Toute la cohérence du rapport Manley dépend encore une fois de l’évaluation de l’intensité de la violence qu’il sera nécessaire de surajouter aux faibles capacités coalisées par le gouvernement de Kaboul : si les troupes canadiennes offrent une capacité coercitive « temporaire » mais « essentielle » au faible gouvernement de Kaboul en attendant que celui-ci dispose de forces suffisantes et fiables pour persévérer, devrons-nous demeurer sur place, comme Canadiens, pour affronter directement les seigneurs de guerre ? Car sans les forces canadiennes pour appuyer la volonté de Kaboul, son gouvernement sera incapable de contrôler son territoire et l’État afghan naissant sera rapidement déchiré par des luttes de pouvoir intestines menées par les seigneurs de la guerre [5]. Puisque le sang et l’argent des Québécois sont fédérés et donc impliqués dans cette intervention, le gouvernement du Québec a le devoir de demander des comptes à Ottawa. Si une intervention de type humanitaire est en soi respectable, le libéralisme offensif qu’il préconise semble toutefois condamner les Québécois à participer à une croisade dont l’échec est prévisible.

On peut en effet comprendre la doctrine du libéralisme offensif comme une tentative téméraire (idéologique ?) pour conduire les « pays faillis » à traverser, en mode accéléré, deux étapes : il s’agit d’abord d’établir un monopole étatique de la coercition pour, ensuite, démocratiser ce monopole afin qu’il puisse servir les intérêts du peuple « libéré ». Sur papier, cela semble aller de soi. Mais lorsque l’on songe qu’il aura fallu près de cinq siècles aux États européens pour construire leurs monopoles respectifs sur la violence en éradiquant les capacités de leurs propres seigneurs de guerre, et que la démocratisation de ce monopole s’est par la suite réalisée progressivement, sur une période allant du XVIIe au XXe siècle, on peut alors considérer le libéralisme offensif comme une manifestation pathologique de l’optimisme ! D’où la question que l’on peut légitimement se poser : peut-on exporter la démocratie au moyen d’une violence vertueuse ?

Sans pouvoir répondre à une telle question ici, on peut néanmoins ouvrir la réflexion en usant d’une distinction faite par le sociologue Charles Tilly pour illustrer toute la difficulté de l’opération [6]. Le Canada se présente actuellement en sol afghan comme un redresseur de tort : la population lui accorde sa confiance parce qu’il protège les faibles contre les forts (i.e. contre la violence des Talibans et des seigneurs de guerre). Mais cette protection n’est pas perçue du tout de la même manière parmi le peuple afghan et parmi son oligarchie militaire solidement établie. Chez les oligarques tribaux, la force canadienne ressemble plutôt à un protecteur imposé, un rackette qui réduit certes la violence intertribale, mais qui bloque aussi la croissance de l’extraction économique que ces élites peuvent effectuer auprès de leurs clientèles traditionnelles. On peut donc prévoir – menace que Manley reconnaît comme réelle – que leur opposition risque d’augmenter en même temps et au même rythme que les capacités de l’État afghan. En résulterait une guerre civile dont il n’est pas certain que le gouvernement de Hamid Karzaï puisse sortir victorieux. En conséquence, l’Afghanistan ne pourra jamais se passer de son redresseur de tort canadien…

Bien sûr, le rapport Manley ne présente pas les choses de cette façon puisqu’il vise à nous convaincre que les milliards et les vies ont été bien investis en prévision du futur. La mission canadienne y est explicitement présentée comme un effort vertueux qui nous permettra de replacer l’histoire afghane sur la voie occidentale de l’étatisation et de la démocratisation. Il faudra pourtant que le gouvernement puisse nous convaincre que la doctrine du libéralisme offensif justifie le sacrifice des soldats canadiens et québécois. Or, cette justification s’appuie présentement sur des résultats espérés et non sur des faits probants. La réalité, elle, c’est qu’un soixante-dix-neuvième soldat canadien tombait au moment d’écrire ces lignes…

Conclusion

En refusant d’expliquer aux Canadiens et aux Québécois que la mission afghane était entièrement nouvelle et qu’elle s’inscrit dans un changement de paradigme en matière de relations internationales, les Conservateurs et les Libéraux ne peuvent espérer raffermir le consensus et l’appui populaires pour la mission afghane, surtout au Québec. Ils auraient dû clairement affirmer que le Canada entretient le vaste projet d’augmenter, puis d’exporter ses capacités coercitives à l’étranger pour en faire bénéficier d’autres États qui essayent désespérément d’exister. De cette manière, les Canadiens et les Québécois auraient pu se faire une idée plus exacte de l’enjeu véritable en se demandant si le fait de porter « nos valeurs » par les armes leur semblait être un bonne politique.

Mais cette nouvelle politique n’est pas sans précédents. Au cours de l’histoire, plusieurs peuples louaient leurs forces militaires à d’autres souverains pour que ceux-ci puissent se maintenir au pouvoir contre la volonté des populations qu’ils dominaient. On appelait cette activité « mercenariat », et il permettait à des régimes despotiques de se maintenir artificiellement contre l’assentiment du plus grand nombre. Mais, différence notable avec le mercenariat historique, le rôle de redresseur de tort joué par l’armée canadienne en Afghanistan constitue un service public gratuit, procuré par le Canada au nom du bien commun de l’humanité. Puisque le gouvernement canadien a officiellement adopté la doctrine du libéralisme offensif, il lui reste maintenant à nous convaincre que le bien n’a pas de prix. 

 



[1] On peut consulter par exemple les nombreuses sorties de Raymond Legault, du Collectif Échec à la guerre. On peut aussi consulter le pamphlet de Francis Dupuis-Déri : L’Éthique du vampire: De la guerre en Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007).

[2]  Voir le rapport officiel du Groupe d’experts indépendants sur le rôle futur du Canada en Afghanistan. On peut télécharger le rapport à l’adresse suivante : http://www.collectionscanada.gc.ca/afghanistan/index-f.html

[3] Voir le site du Centre de recherche pour le développement international (CRDI) et le rapport sur cette notion de « responsabilité de protéger »: http://www.idrc.ca/fr/ev-9436-201-1-DO_TOPIC.html

[4] Notons également les divisions ethniques entre Pachtous (42 % de la population) et les Tadjiks (27 %) et religieuses (80 % de la population serait sunnite alors que 19 % serait chiite).

[5] De l’aveu même du rapport, les forces nationales afghanes sont mal préparées et mal équipées. (Il faudrait également ajouter leur manque de loyauté envers l’autorité étatique en chantier, réalité que de nombreux journalistes et militaires ont eux-mêmes relevés sur le terrain.) Les chiffres fournis par le rapport parlent d’une armée en forte croissance qui devrait passer de 47 000 soldats (décembre 2007) à 80 000 soldats (mai 2010). Le rapport ne nous donne toutefois aucun estimé des forces adverses : À combien évalue-t-on le rythme de croissance des insurgés talibans ? Combien d’hommes et de ressources militaires les seigneurs de la guerre disposent-ils dans leurs régions respectives ?

[6] Voir le célèbre article de Tilly: « War Making and State Making as Organized Crime ». Le texte est disponible sur sur son site internet de l’université Columbia: http://www.sociology.columbia.edu/fac-bios/tilly/faculty.html

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