Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncoeur. L'écrivain et son lecteur

Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncœur
L’écrivain et son lecteur. Correspondance (1984-1997), Leméac, 2011, 446 pages

L’échange épistolaire s’amorce avec Paul-Émile Roy à titre de lecteur de l’écrivain Pierre Vadeboncœur, mais elle évolue lentement vers un respect et une admiration mutuels entre les deux penseurs. Plus, chacun deviendra le révélateur de l’autre. Le premier, un enseignant exemplaire, sait lire et faire connaître avec délectation (cf. son Pierre Vadeboncœur, un homme attentif) un artiste de l’écriture exploratoire.

Longtemps inspirée par celle de Charles Péguy, l’écriture de Vadeboncœur est une méthode d’affinement spiralé axée sur un inconnu inépuisable à prospecter. Il convient de lire dans cet esprit cette abondante correspondance (446 pages). Nous nous contenterons d’attirer l’attention sur quelques points que nous considérons comme des perches tendues aux Québécois voulant approfondir la réflexion collective.

Paul-Émile Roy est un lecteur-découvreur si efficace qu’il réussit à modifier la conviction intime de son correspondant : celui‑ci estimait que moins de dix pour cent de ses propres essais méritaient d’être retenus par la postérité. Trop humble, Vadeboncœur récuse longtemps la valeur de son vibrant et enthousiasmant essai intitulé Indépendances (1970). Il y décrivit avec sympathie le mouvement de la révolution culturelle de la fin des années 1960 et du début de la décennie suivante, mais en formulant plusieurs bémols — qui s’avéreront prophétiques. Aussi, on comprend que son rejet de cet essai phare l’ait mené à produire une autre œuvre clef, Les deux royaumes (1978), qui instaure un retrait (lequel s’avérera toutefois limité) du monde de l’action, pour entrer dans les domaines plus contemplatifs de l’amour et de l’art.

Personnellement, nous percevons trois périodes dans le parcours de Vadeboncœur : celle où la primauté était accordée à la cause indépendantiste et la suivante où la spiritualité devint plus importante ont été précédées par sa lutte contre le nationalisme clérical, à l’époque de sa participation à Cité libre (qui contribua à l’avènement de la Révolution tranquille). Notons qu’il s’est aussi distancé des écrits de cette première période ; toutefois, on y constatera (avec surprise ?) que plusieurs des travers importants qu’il dénonçait dans l’ancienne élite se retrouvent encore au sein de l’élite souverainiste ou intellectuelle (cf. Une tradition d’emportement : écrits [1945-1965], choix de textes par Yvan Lamonde et Jonathan Livernois). Il importait alors de liquider le passé devenu sclérosé, mais Vadeboncœur comprit dans sa dernière période qu’il fallait opérer la démarche inverse : récupérer la tradition pour se libérer. Puisque l’on ne bâtit rien sur le néant – qui n’est d’ailleurs qu’une illusion.

Tout au long de la correspondance, une dynamique ontologique s’exerce entre Vadeboncœur l’agnostique et Roy le croyant. Un paradoxe mutuel favorise un riche dialogue entre les deux hommes : tout agnostique qu’il soit, Vadeboncœur n’en demeure pas moins un mystique de la vie ; tout croyant qu’il soit, Roy s’est détaché de l’Église institutionnelle. Voici l’exemple le plus frappant : alors que Roy avoue qu’il est difficile pour un moderne de parler de « Dieu » (plus tard d’ailleurs, il exprimera le danger de transformer Dieu en idole si on en parle trop), Vadeboncœur réplique en citant l’expérience de conversion au christianisme de Paul Claudel, Maurice Clavel et André Frossard. On « objectera » que les expériences fulgurantes existentielles sont rapportées au sein de diverses traditions spirituelles ; encore, sont-elles bien interprétées par ceux qui les vivent ?

On imagine Vadeboncœur posant la question suivante : « Pourquoi y a‑t‑il de la joie, de l’enchantement et de la grâce malgré le malheur ? » À laquelle Roy répond : « Il suffit de consentir à l’Être ou l’être, qui conduit à la transfiguration ».

Certes, on sera dérouté par ce qui semble une émulation de pessimisme entre les deux penseurs. Lucidité, critique impitoyable de la question nationale du Québec et de la situation civilisationnelle de l’Occident ? Sans doute. Il importe de ne pas perdre de vue que le lecteur entre dans l’intimité des deux hommes. Et, d’une part, Roy ne manifeste‑t‑il pas une juste et saine colère ? D’autre part, Vadeboncœur ne rassure‑t‑il pas ceux qui se découragent dans son entourage militant ? Surtout, il fait de la résistance un devoir que nous dirions sacré (dans le sens étymologique d’« exister, être réel »). Finalement, malgré l’effondrement de la société, que Vadeboncœur qualifie d’« implosion », tous deux sont au diapason quant au projet — exprimé modestement, mais avec détermination —, de planter des semences spirituelles ayant le potentiel de féconder l’avenir de l’humanité.

Pour contrer l’inculture ambiante, Vadeboncœur incite à élever un « rempart », en précisant que « si l’on convoque la culture à la défense de la culture, la force et la solidité de cette défense deviennent énormes ». Il envisageait cette résistance s’étalant sur plusieurs siècles. Assurément, la lutte pour la lucidité et la liberté est perpétuelle. Mais n’assistons-nous pas en ce moment même à de soudaines prises de conscience collective que Vadeboncœur lui-même aurait saluées avec encouragement ?

Le mirage produit par la société postmoderne bêtement consumériste et culturellement déracinée, n’est‑il pas condamné à se dissiper ? Cette société, n’est‑elle pas en adoration inconsciente avec son propre néant qui la fait gesticuler inutilement ? Ne serait‑il pas stratégique de diligenter cet évanouissement en préparant avec résolution l’avènement d’une nouvelle âme collective à partir de la tradition infiniment renaissante de notre pensée et de notre créativité humanistes, animées par une pulsion d’affranchissement ? Le triomphe apparent des corrompus et des cupides qui ont phagocyté la sphère politique, les fédérastes au Québec ou les oligarques à l’échelle du monde, ne sera‑t‑il pas éphémère — parce que l’illusion entretenue par ces primates privés d’existence authentique est par définition sans assiette, ni clef de voûte ?

Un deuxième volume de la correspondance des deux penseurs est annoncé : nous avons hâte de continuer la conversation intérieure avec Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncœur, qui sont et demeureront spirituellement vivants.

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