Jacques Cartier, découvreur du Québec

Il est très probable que les lointains ancêtres asiatiques des Amérindiens furent les premiers humains, à l’époque de la dernière glaciation, à fouler le sol de notre continent. C’était trente ou quarante mille ans avant les Irlandais, les Vikings et Christophe Colomb. Ces lointains ancêtres seraient les vrais découvreurs de l’Amérique. Ils auraient traversé par la Béringie, c’est-à-dire par la région de l’actuel détroit de Béring, alors qu’elle constituait une large bande de terre ferme entre la Sibérie et l’Alaska. Le passage à pied sec était possible parce que le niveau de la mer était beaucoup plus bas qu’aujourd’hui en raison de la grande captation d’eau par les glaciers.

Les vrais premiers découvreurs de la région des Montagnes Rocheuses, ce furent ces humains qui, venus par la Béringie, descendirent petit à petit vers le centre des Amériques avant que le passage fût bloqué au nord par l’expansion continue des glaciers. Les vrais découvreurs du Québec, ce seraient les populations nomades originaires du sud qui, lors de la fonte des glaciers, il y a environ 10 000 ans, ont migré vers le nord pour explorer et habiter notre pays.

S’il y a un sens à dire que Christophe Colomb a découvert l’Amérique, que Cabral a découvert le Brésil et que Ponce de Léon a découvert la Floride, c’est du point de vue de l’histoire de la civilisation européenne et dans le cadre de ce qu’on a appelé « les Grandes Découvertes » des 15e et 16e siècles. Ces découvertes faites au nom de l’Espagne, du Portugal, de l’Angleterre et de la France sont très importantes pour la suite des choses : elles sont à l’origine de colonisations de peuplement qui ont donné naissance aux grandes nations du Nouveau Monde. Ayant exprimé ces nuances, on peut dire que nos découvreurs officiels, ceux de nos manuels d’histoire, méritent tout de même leur titre de découvreurs. À condition d’attribuer la bonne découverte au bon découvreur, de ne pas se laisser prendre au piège des mots.

Nos historiens canadiens-français, désireux de valoriser la contribution des francophones à l’histoire du Canada, ont longtemps revendiqué pour Jacques Cartier le titre de découvreur du Canada alors que les historiens canadiens-anglais attribuent toujours ce titre à Jean Cabot, explorateur italien au service de l’Angleterre, venu en 1497 explorer le golfe St-Laurent. Le désaccord ou le malentendu vient de ce que le mot « Canada » a signifié des réalités très différentes avec le temps. Il a d’abord, au 16e siècle, désigné une petite région de l’Iroquoisie laurentienne sur la rive gauche du Saint-Laurent dans les environs immédiats de Stadaconé. Quand Champlain vient fonder Québec en 1608, le Canada iroquoïen n’existe plus. Le toponyme sera repris ensuite pour désigner la partie de la Nouvelle-France correspondant en gros au Québec d’aujourd’hui. Après la conquête, ce qui avait été le cœur de la Nouvelle-France devient la Province de Québec ; les habitants francophones continuent de s’appeler Canadiens pour se distinguer des nouveaux venus anglophones. À partir de 1791, l’Ontario et le Québec seront désignés respectivement Haut-Canada et Bas-Canada, avant d’être fusionnés en 1840 sous le nom de Province du Canada puis d’être intégrés à la fédération de l’Amérique du Nord britannique, qui pendra à son tour le nom de Canada.

Il est donc pertinent de se demander de quel Canada on parle quand on affirme que Jacques Cartier l’a découvert. Si on parle du Canada iroquoïen du 16e siècle, il faut reconnaître qu’il a eu une existence éphémère et qu’il n’a constitué qu’une petite partie des découvertes de Cartier. Si ce n’est pas ce Canada-là qu’on veut désigner, il faut sans doute que ce soit le Canada tel qu’il est aujourd’hui constitué avec sa façade atlantique. Et alors, il faut bien reconnaître que Cartier a été devancé de beaucoup par Jean Cabot (Terre-Neuve) et ensuite par les Portugais Corte Real et Fagundas (Nouvelle-Écosse).

Est-ce à dire que Cartier n’a joué qu’un rôle secondaire et sans grande importance ? Certes pas. Dans le premier volume de son Histoire de la Nouvelle-France (Fides, 1963), l’historien Marcel Trudel écrit ceci :

Même si depuis 1867 Cartier n’a plus droit au titre de découvreur du Canada…, il se situe parmi les grands noms du seizième siècle : il est le premier à faire un relevé des côtes du golfe Saint-Laurent, il est le premier à faire connaître dans le détail la vie indigène du nord-est de l’Amérique du Nord ; surtout (et c’est bien là son plus grand mérite) il découvre en 1535 le fleuve Saint-Laurent qui sera le grand axe de l’empire français d’Amérique […] Découvreur d’un des grands fleuves du monde, Cartier est au point de départ de l’occupation française des trois quarts du continent. (p. 117)

Les découvertes de Cartier que personne ne lui conteste, ce sont la Gaspésie, la Baie des Chaleurs, l’île d’Anticosti, la Côte-Nord, l’embouchure du Saguenay, l’Île d’Orléans, Stadaconé, le Saint-Maurice, l’archipel d’Hochelaga et toutes les îles du Saint-Laurent. Il a découvert les terres qui allaient servir d’assise au développement de la nation québécoise. Le titre de découvreur du Canada ne lui convient sans doute pas ; il mérite certainement le titre non moins glorieux de découvreur du Québec.

 

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