Lionel Groulx et réseau indépendantiste des années 1930

Mathieu Noël
Lionel Groulx et le réseau indépendantiste des années 1930, Montréal, VLB Éditeur, 2011, 144 pages

Lionel Groulx a été l’intellectuel canadien-français le plus productif du XXe siècle. Son œuvre n’est pas que considérable, elle est aussi incontournable. La pensée de Groulx a été décriée ou adulée, et certains, comme Gérard Bouchard, ont admis ne pas la comprendre.

On sait de Groulx qu’il était un grand nationaliste canadien-français. Or, on s’est souvent questionné sur son rapport à la question du statut politique du Québec. Comment l’annonciateur de « l’État français » pouvait-il effectivement souhaiter une rupture de la province de Québec d’avec le reste du Canada, forçant ainsi à l’abandon d’une partie de la nation canadienne-française ? Les recherches les plus plausibles nous laissent entendre que Groulx a connu trois « moments » d’indépendantisme : au début des années 1920, où ses collaborateurs et lui prônaient vaguement l’arrivée d’un nouvel État autours des rives du fleuve St-Laurent ; en 1937, où, dans un discours qui marque encore notre imaginaire collectif, Groulx a annoncé qu’en dépit des volontés des uns et des autres la création d’un État français adviendrait inexorablement ; finalement, vers la fin de sa vie, où Groulx admettait dans ses Mémoires que l’indépendance du Québec (parlant donc enfin de son entité politique et territoriale) était inévitable de par les lois de l’histoire et de la géographie. Craignant pour la survie du peuple canadien-français s’il devait rester dans la Confédération, Groulx souhaitait la création d’un pays québécois mais estimait qu’elle serait de la responsabilité de la génération suivante, estimant qu’il fallait préparer cette dernière par le grand redressement national auquel il a appelé tout au long de sa vie.

Bien que parfois nuancé ou contesté, il s’agit généralement du récit le plus plausible pouvant être tiré de la pensée groulxienne par rapport à la question constitutionnelle. Pour en saisir toutes la complexité, une dimension était malheureusement peu exploitée par les historiens : celle du Groulx stratège et de ses rapports face à un réseau militant faisant ouvertement la promotion du projet indépendantiste. Par son premier livre, « Lionel Groulx et le réseau indépendantiste des années 1930 », le jeune historien Mathieu Noël comble un certain vide existant dans notre historiographie nationale.

Le livre de Noël, qui est issu de son mémoire de maîtrise, est un très court ouvrage tenant dans moins de cent-trente pages. La qualité et la rigueur du contenu ne sont donc aucunement reliées à la longueur requise pour en faire une lecture adéquate. Excluant l’introduction et la conclusion, il contient quatre chapitres.

Les convictions indépendantistes de l’auteur ne sont pas un secret. Il va de soi qu’il réaffirme néanmoins, dans son introduction, la neutralité et la scientificité de ses travaux. Cependant, dans le Québec politique actuel, le choix de son sujet d’étude peut sembler être en lui-même une certaine prise de position dans la mesure où il place la question nationale au cœur du cadre du débat québécois, et pas seulement en ce qui a trait à son passé (p. 7). Mis à part de remonter aux origines de l’idée d’indépendance pour mieux la comprendre, l’autre grand objectif du livre est, nous explique l’auteur, de nous rappeler que ce projet n’est pas né dans les années 1960. Il est effectivement digne d’intérêt de se souvenir que si l’affirmation nationale qui venait avec la Révolution tranquille a favorisé la transformation de l’idéal d’indépendance en projet concret, cette dernière existait bien avant sa confiscation par une certaine gauche.

Le premier chapitre est consacré à la dimension conceptuelle et à la méthodologie. Noël nous décrit les trois notions clés qui servent de cadre théorique à l’ensemble de son analyse : nationalisme, groulxisme et indépendantisme. Dans le cas du nationalisme canadien-français des années 1930, l’auteur nous explique que « [l]e nationalisme n’est pas un sentiment inné, mais le résultat d’une pression sociale qui instaure un imaginaire collectif, dans ce cas national, chez l’individu. Cette représentation imaginaire d’appartenance à une collectivité oriente et renforce encore aujourd’hui les sentiments nationaux. Nous pourrions ainsi qualifier de « nationaliste » tout individu désirant la sauvegarde et la défense de sa nation. Toutefois, nous retrouvons différents degrés de nationalisme qui sont déterminés par la place qu’occupe la nation dans la hiérarchie des valeurs que défend un individu » (p. 9). Nous y reconnaissons bien le nationalisme canadien-français comme résultat d’un peuple distinct sentant son existence menacée. On s’en doutera, si plusieurs articulations de ce nationalisme sont possibles, le groulxisme en constituait l’expression intellectuelle la plus importante. Au sein du groulxiste, certains se classaient comme autonomistes et d’autres comme indépendantistes, à une époque où on ne pouvait penser l’indépendance sans le nationalisme qui la porterait. Chacun de ces deux sous-groupes groulxiens estimaient être ceux qui saisissaient le mieux le sens profond de l’œuvre de leur maître à penser.

Comme Mathieu Noël l’annonce, l’aspect innovateur de sa démarche est de ne pas simplement énoncer l’existence d’indépendantistes au cours de cette période mais de rechercher la dynamique d’influence et d’interrelation qui les unissaient, d’où le concept de « réseau » qui constitue la thèse majeure de son livre. Un réseau sur lequel Lionel Groulx exerçait un ascendant indéniable. Les chapitres suivants lui donnent raison, alors qu’il expose l’évolution de ce mouvement, relevant de la logique sociologique des réseaux.

Le chapitre II fait état de l’existence de certains jeunes indépendantistes qui gravitaient autour du groupe des Jeune-Canada entre 1932 et 1936. Leur noyau dirigeant est restreint mais tient de par une forte solidarité entre ses membres (p. 39). Groulx entretenait d’intimes relations avec plusieurs d’entre eux. Selon Groulx, il serait lui-même à l’origine de la création de leur groupe de par ses suggestions. Chose certaine, ces militants gravitaient autour de lui et son Action française. Les indépendantistes sont alors avant tout contestataires et revendicateurs (p. 43), mais leur « réseau » reste somme toute marginal et entretient des relations conflictuelle avec une importante organisation d’inspiration groulxienne, l’Action catholique de la jeunesse canadienne-française. Leurs idéaux reprennent globalement le projet de redressement de Groulx, tout autant social qu’économique. Pour eux, nationalisme et indépendance sont intimement reliées. L’essor du Canada-Français ne peut avoir pour effet que de l’amener à être pleinement maître de sa destinée, ce qui représente même pour eux la seule chance de survie de leur « race ». Bien entendu, l’indépendance ne pouvait alors à l’époque qu’être pensée comme une cause nationale, visant l’épanouissement et l’achèvement suprême d’un certain peuple. Aujourd’hui, on se demande d’ailleurs comment la création d’un nouveau pays peut signifier autre chose…

Les années 1936-37, traitées dans le chapitre III, témoignent de la grande dérive du réseau. Les groupes monopolisant l’idée d’indépendance sont le plus souvent racistes, antisémites ou s’inspirent à tout le moins des fascismes européens –notamment de par leur adhésion au corporatisme économique tel que mis en place par Mussolini en Italie. Ayant érigé un certain ordre dogmatique en guise de modèle et reprenant la rhétorique fascisante, ils voyaient la démocratie comme étant la cause de la déchéance nationale des canadiens-français. Ainsi, une forme de totalitarisme était souhaitable pour mener le « peuple » (notion toujours utilisé étrangement par l’extrême-droite) là où elle devait être menée dans un contexte où la crise économique s’additionne à la situation nationale déjà peu enviable des canadiens-français… Tout comme les tenants de la vague précédente, ces indépendantistes admirent grandement Groulx, mais ce dernier ne se reconnaissait pas dans leur militantisme fascisant (p. 97). Par ailleurs, l’auteur semble déceler dès 1936 le début du déclin du réseau de par leurs divisions en plusieurs chapelles idéologiques rivales.

Le chapitre IV traite quant à lui de la déchéance finale du réseau en question, après 1937, alors que ce dernier peine à se trouver un nouveau souffle. C’est alors que l’indépendantisme quitte le terrain du militantisme pour se déplacer sur celui de la production intellectuelle. Plusieurs abandonneront d’ailleurs leurs convictions à cet effet, voyant désormais l’indépendance comme une utopie irréalisable à courte terme et se mettant alors à se pencher sur des solutions plus « immédiates » pour le peuple canadien-français. Cela n’est pas sans nous rappeler ce que nous vivons présentement…

L’œuvre de Mathieu Noël est un double succès : si elle nous permet de revisiter une facette peu connue de notre histoire et du personnage fascinant qu’était nous historien national, elle classe son auteur du côté des jeunes historiens prometteurs. Il est à parier que d’autres ouvrages innovateurs porteront sa signature dans les prochaines années. Sa contribution à notre devoir de mémoire ne peut qu’être bénéfique au mouvement indépendantiste de 2012, lequel a à faire face au désabusement et au cynisme de la population.

Puisque le passé est très souvent garant de l’avenir et que l’histoire fait de nous ce que nous sommes, la connaissance de cette dernière reste un pré-requis essentiel pour ne pas errer comme nos ancêtres ont erré, et pour réussir comme ils ont réussi. En cela, les enseignements du premier indépendantisme réellement constitué nous rappellent que deux maux ont causé son éclatement : les divisions internes ainsi que le détournement du sens profond de la charge existentielle du projet de pays par une idéologisation néfaste causant sa dérive.

Un parallèle avec la situation contemporaine est à dresser : L’indépendantisme des années 30 s’est radicalisé à droite de la même manière que le souverainisme des années 2000 s’est radicalisé à gauche. Dans un cas comme dans l’autre, il ne peut en résulter que sa marginalisation. Si l’histoire ne se répète pas, on est porté à dire qu’elle a tendance à bégayer.

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