Éditorial - Ne plus rien souhaiter du tout

Que peut-on souhaiter de bon pour le Québec en ce début de l’An nouveau ? La question a été ressassée mille et mille fois dans les fêtes de famille. Un grand ménage, une commission d’enquête sur l’industrie de la construction, sur le financement des partis politiques, sur le délabrement de la démocratie municipale ? Un regard plus exigeant sur le simulacre de démocratie scolaire ? Une bonne volée de bois vert à la Conférence des recteurs des universités? La mise à mort des PPP du CHUM, le renoncement à celui du MUHC ? Le redressement des rapports minorité/majorité et la reconfiguration des institutions pour donner un financement équitable aux universités françaises, pour mettre fin aux passe-droits dans les garderies confessionnelles et au financement des écoles du même statut ? Pour abolir les écoles-passerelles ? Le retour à une loi 101 aussi incertaine que la détermination qui nous relègue dans l’éternelle résignation minoritaire ? L’affirmation d’une conscience nationale forte chez une élite velléitaire ?

Les médias, toujours en mal de copie durant la période des Fêtes nous auront servi la recette classique : un sondage sur une question hypothétique comme disait le très honorable Jean Chrétien ! Et le public sondé a répondu: des élections ! C’était vraiment la trouvaille du siècle. Qu’est-ce qu’il en a à faire des élections notre premier sous-ministre ? Il est bien en selle, soutenu par un parti aussi muet qu’à son congrès disposant d’une proposition de commission d’enquête. Il ne quittera qu’une fois la besogne terminée à la satisfaction de ceux qui l’emploient. Il est question ici de verrouiller un carcan.

Les affaires de la province font de mauvais hors-d’œuvre. Il n’a plus manqué que le projet de société pour achever d’épuiser le sac de souhaits entre les croquignoles et la tarte au sucre !

Le Québec n’est pas malade de cynisme, il souffre d’une logorrhée chronique. Voilà des siècles que les abus de rhétorique tiennent lieu de parole publique. Hormis quelques épisodes aussi brefs que mémorables, le peuple québécois reste enfermé dans les « temples de parole » (Félix Leclerc) où ses élites de la dépendance officient avec l’hypocrisie des encanteurs animant des enchères bidon. Hier le fer de la Côte-Nord, aujourd’hui le vent du Nord, le gaz, les gisements miniers, les ressources hydrauliques et ce qu’il reste des forêts. Demain, ce qui reste de projets en perpétuel devenir, ce qui traîne au fond d’une espérance qui se refuse, ce qui se cramponne dans une persévérance devenue sourde à ses propres élans.

Il faut arrêter de se souhaiter quoi que ce soit. Le langage ici ne sert plus que d’engrais à jeter en vain sur la terre brûlée. Il n’y pousse déjà plus que des chimères et des alibis. Exit les discours compensatoires, les envolées oratoires pour exister par procuration. Il faut désormais pratiquer une surdité active, se faire les artisans d’un silence subversif. Laisser le babillage aux amuseurs qui n’ont pas encore compris. Retourner contre les bonimenteurs, le bruit de fond d’un big bang de la soumission inaugurale. Il faut exiger.

Exiger l’intransigeance. Refuser la complaisance. Exiger le service de l’idéal. Rompre avec la perpétuelle minimisation des pertes. Exiger de chacun. Partout, toujours. Refuser de plier l’échine. Exiger de la vie. Défaire la résignation. Ne plus jamais pactiser avec l’impuissance apprise. Agir sur la moindre parcelle du réel pour élargir le champ de notre liberté. Semer les couacs dans l’ordre canadian, ouvrir partout des fronts. Il n’y aura pas de pays sans confrontation. La crainte de la chicane est le paravent des faibles. Il est ici question d’un combat national, pas d’un chamaillage provincial.

Il ne sert plus à rien de se peaufiner les argumentaires, de s’épuiser dans les mises à jour qui ne serviront qu’à regarnir de peaux de chagrin les derniers vestiges de ce qui fût naguère un grand dessein. La classe politique du souverainisme éventuel ne comprend pas que c’est sa parole même qui est atteinte. Elle ne trouve plus les mots parce qu’elle n’a pas su tenir sa place. On ne déçoit pas impunément. La hauteur de vue ne se décrète pas. Le courage se prouve.

Il faut en finir avec les souhaits parce qu’ils ne servent qu’à retourner l’impuissance contre elle-même. La pratique politique qui s’impose désormais, c’est celle de l’économie de mots, de la clarté du langage et de la droiture du raisonnement. Les astuces rhétoriques, les formules creuses qui donnent de si beaux clips au téléjournal ne servent plus à rien d’autre qu’à faire perdurer le carnaval des insignifiances. La pratique politique qui s’impose désormais n’est pas d’abord celle des politiciens, c’est celle du combat de chacun. De qui refuse de se faire exproprier de ses propres idéaux.

Il ne faut plus rien souhaiter. Il faut passer aux actes. Partout, en tout lieu, chacun à sa manière, au plus loin de sa portée. Il faut se remettre en mouvement, en finir avec l’hébétude catatonique. Il faut recommencer à saper le régime, en cessant de tolérer l’imposture pour casser ses alibis. Il faut briser le silence dans lequel s’enveloppe l’acceptation de l’ordre canadian et ne plus rien laisser d’espace à ceux qui le servent ou l’excusent et qui par leur bavardage lui permettent de se prolonger et d’étendre son emprise. Le fonds de commerce des souhaits ne vaut plus rien. Le peuple québécois en a eu plein sa besace des superlatifs, des grandes envolées pour des victoires morales, des projets de société et des utopies messianistes recyclées dans les délires variables selon les engouements du moment. Il faut défaire la défaite.

Passer aux actes pour ne réaliser que le millième de ce qui a été souhaité en vain donnerait déjà un programme politique si radical que la classe politique elle-même ploierait sous le fardeau des grands gestes sans cesse reportés. Il ne faut plus rien souhaiter. Seulement se comporter dans l’intransigeance de ce qu’il faut faire pour être. Ce sont les actes qui nous tiendront loin de l’hydre de la survivance résignée.

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