Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique

Marcel Martel et Martin Pâquet
Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique, Montréal, Boréal, 2010, 335 pages

On a beau connaître l’histoire des rapports de forces linguistiques au Canada, il y a de quoi être glacé à la lire en concentré ainsi que nous l’offrent ici Martel et Pâquet. Que de haine contre le français, les Acadiens, les Québécois et les francophones de partout en ce pays, une haine ancienne et malheureusement toujours neuve !

Les ouvrages sur les questions de langue et de politiques linguistiques sont innombrables. Aidés de plusieurs assistants de recherche, les deux auteurs, professeurs respectivement à l’Université York et à l’Université Laval, ont préparé cette synthèse absolument nécessaire des lignes de fond qui balisent l’histoire. Fort bien écrit, le livre se lit comme un roman. Les aînés se souviendront de plusieurs des épisodes de cette guerre contre nous qui souvent tait son nom, mais que ses généraux les plus radicaux ont bel et bien revendiquée comme une guerre sans merci. Les autres en apprendront beaucoup, sans doute avec un certain effarement. Comme les auteurs l’indiquent tout à la fin, « la mémoire de la parole est celle qui ouvre l’avenir » : il faudra bien que ce livre ravive en nous tous non seulement une éthique de vigilance, ce qui serait déjà un mieux, mais aussi une nouvelle ardeur à défendre notre langue, notre culture, et en fin de compte notre existence nationale. Ce que Martel et Pâquet, à la suite de Cameron et Simeon, appellent le vouloir-vivre collectif.

Le livre se divise en six chapitres qui couvrent près de cinq siècles, mais à vrai dire environ 60 % du contenu porte sur les cinquante dernières années.

Le chapitre 1 traite de la période sise entre la promulgation du premier édit en matière linguistique par le royaume de France, en 1539, et le coup d’éclat de Louis-Hyppolite Lafontaine en 1842, grâce à qui, malgré Durham, l’usage du français aura droit de cité au Parlement du Canada-Uni. Les auteurs y rappellent le tournant majeur qui survient au cours de cette longue période: à partir du XVIIIe siècle et de manière toujours plus nette par la suite, la langue remplace la religion comme outil d’homogénéisation du territoire et d’expression de la nation par le pouvoir politique, notamment en Grande-Bretagne puis en France, ainsi que dans leurs colonies. Le devoir-vivre collectif (Cameron et Simeon), tel que déterminé par l’État, passe désormais par l’imposition d’une langue commune dans chacun des territoires sous contrôle. À propos : c’est une loi de 1731 votée en Angleterre, loi intégrée au droit colonial de la Colombie-Britannique, que la Cour suprême du Canada a évoquée en juillet 2013 pour obliger les francophones de cette province, dans une cause qui vise la protection de leurs droits linguistiques, à déposer tous leurs documents en anglais devant les tribunaux. Imposition d’une langue commune, homogénéisation du territoire et expression de la nation, « canadian » cette fois, c’est bien de cela qu’il s’agit, non ?

« Premières secousses linguistiques » : un euphémisme tient lieu de titre au chapitre 2 qui rapporte comment, de 1848 à 1927, des politiques systématiques d’assimilation des Canadiens français ont été appliquées et comment ceux-ci y ont réagi. Ces pages rappellent tous les contours du slogan orangiste en vigueur à l’époque « One country, one nation », ce qui passe par une langue, l’anglais et une religion, le protestantisme. En conséquence, on assiste de la part du gouvernement fédéral et des gouvernements des provinces anglophones à des actions incessantes en vue de cantonner le français et le catholicisme dans la seule province de Québec. Ces années sont celles des conflits scolaires dans les provinces anglophones ; de la répression des Métis et de leurs droits ; ainsi que des politiques fédérales d’immigration et de colonisation de l’Ouest résolument hostiles à l’élément français. Les Canadiens français du Québec et d’ailleurs, ceux qui forment la société civile, y réagissent activement, élites en tête.

De son côté, l’État québécois prend quelques mesures : une politique de colonisation pour freiner l’exode vers les États-Unis, des motions de l’Assemblée législative pour appuyer les combats des communautés canadiennes-françaises minoritaires, quelques pressions à l’occasion sur les gouvernements provinciaux. En 1910 est même votée la première loi imposant à plusieurs compagnies privées de services publics de traduire leur documentation en français, loi que n’accompagne cependant pas l’appareil administratif nécessaire pour la faire appliquer réellement. Au terme de cette période, le Règlement XVII est abrogé en Ontario en partie à la suite des pressions du Vatican, qui s’est décidé à intervenir à partir de 1918 devant la menace, rarissime, d’une rébellion des évêques canadiens-français. La conscience collective canadienne-française a été aiguisée par des décennies de lutte contre l’assimilation et pour la création d’un réseau institutionnel propre.

Il est surprenant que les auteurs placent le chapitre 3 sous le signe de la « bonne-entente ». « Rien à signaler sur le front », écrivent-ils. Entre 1927 et 1963, l’offensive assimilatrice du gouvernement fédéral et des gouvernements des provinces anglophones est moins totale que dans la période antérieure, c’est vrai ; ceux-ci semblent avoir compris que la nation canadienne-française ne disparaîtra pas à brève échéance et que « désormais, l’idée d’homogénéiser l’ensemble canadien sous l’ordre de la nation britannique est caduque » (p. 93). Est-ce ce fait qui explique le titre ? Il reste que durant ces quatre décennies les Canadiens français échafaudent des stratégies de reconquête de leurs droits linguistiques, comme le montrent bien les auteurs. La mobilisation ne faiblit pas, mais elle prend de nouvelles formes, qu’ils jugent « timorées » (p. 20) : revendications pour une meilleure représentation dans l’appareil fédéral, luttes pour davantage de bilinguisme au niveau fédéral (ce qui rencontre une opposition viscérale dans la société civile canadienne-anglaise), mobilisations pour l’obtention de médias en français. Les pages qui racontent ces luttes rappellent l’intense effort de mobilisation requis sur près de dix ans simplement pour obtenir que le gouvernement fédéral se dote de chèques bilingues, ou comment le Ku Klux Klan s’agite contre toute présence du français sur les ondes radiophoniques en dehors du Québec ! Non, tout n’est pas tranquille sur le front.

Parmi les nouveautés de la période, l’afflux massif des immigrants non anglophones y compris dans les provinces centrales. Au Canada, ils contribuent à ce que s’attiédisse l’attachement à l’Empire britannique, qui faisait partie de l’identité des Canadiens anglais ; ceux-ci devront bientôt trouver d’autres symboles pour marquer leur différence avec le voisin américain. Au Québec, les immigrants ne mettent pas longtemps à constater que la voie de l’ascension sociale passe par l’anglais, ce qui les éloigne des Canadiens français et de leurs institutions, dont l’école. Cependant, l’époque est aussi celle de la consolidation du réseau institutionnel canadien-français (écoles, coopératives économiques, organismes culturels, médias) et d’une recrudescence des campagnes de rehaussement de la qualité de la langue utilisée au foyer et dans l’espace public. Dans les années 1950, les études du jésuite Richard Arès exposent le recul du français et des communautés francophones partout au pays, y compris au Québec, ce qui ravive l’inquiétude. Du coup, les premiers dirigeants du mouvement indépendantiste considèrent que le français doit devenir la seule langue officielle du Québec et que pour cela, l’État doit légiférer. Un comment vivre ensemble (Cameron et Simeon) moins menaçant pour les Canadiens français de cette province passe par une telle législation.

À partir des années 1960, l’enjeu linguistique ne cesse plus d’occuper l’espace public canadien. Selon les auteurs, les années 1963-1969, en pleine Révolution tranquille, sont celles de la prise de parole citoyenne. Au Québec, bien sûr, mais aussi en Acadie et ailleurs, la société civile analyse désormais la situation des Canadiens français comme celle d’une nation en situation de colonisation culturelle, un mal accentué par l’anglicisation massive des immigrants. Les revendications, qui s’expriment parfois dans des manifestations violentes (McGill français, Saint-Léonard), exigent la revalorisation du statut du français. « Pour canaliser cette parole citoyenne et réduire les risques sociaux », l’État fédéral fait surveiller les promoteurs de l’unilinguisme français au Québec ; il se lance aussi dans la commission Laurendeau-Dunton. Or, il doit composer avec toutes sortes d’interférences bien organisées et finalement passablement influentes. Par exemple, l’opposition farouche des élites de la communauté ukrainienne contre le bilinguisme et le biculturalisme promus par la commission Laurendeau-Dunton ; celle du Congrès juif canadien contre l’idée des deux peuples fondateurs ; celle du maire de Moncton, Léonard Jones, qui se fait le porte-parole de nombreux groupes d’intervenants anglophones en proposant ni plus ni moins que l’abolition des écoles françaises au Nouveau-Brunswick ; celle d’organismes tels que Voice of Canada League, qui rejettent absolument tout bilinguisme institutionnalisé au Canada ; et celle de la société civile et des élites ontariennes qui font de même pour l’Ontario.

Pendant ce temps, le gouvernement Bertrand utilise lui aussi la commission d’enquête pour tenter de calmer le jeu de la société civile ; ce sera la commission Gendron. Pourtant, le vote de la loi 63 qui consacre le libre choix de la langue d’enseignement au Québec met le feu aux poudres. À la fin de cette période, les minorités francophones et le Québec divergent fortement à propos de la création d’un ministère fédéral de l’Éducation : la division de l’ancienne nation canadienne-française est en train d’être consommée. Les communautés culturelles ont réussi à faire avancer l’idée que le Canada doit promouvoir le multiculturalisme. Les résistances au bilinguisme institutionnel, même celui de l’État fédéral, continuent d’être franches. Et au Québec, la question linguistique est plus vive que jamais ; elle divise la population selon les lignes ethniques ; elle divise aussi les Québécois francophones. Que fera Pierre Elliott Trudeau, qui devient premier ministre en 1968 ? Quelle sera sa solution pour homogénéiser la population sur le territoire canadien ?

Entre 1969 et 1982, le Canada et le Québec se dotent de lois linguistiques. Avec la Loi sur les langues officielles, en 1969, l’État fédéral adopte le bilinguisme institutionnel. La Charte de la langue française fait du Québec une terre d’unilinguisme français, en 1977. Ailleurs, les gouvernements provinciaux, aux prises avec des communautés francophones qui revendiquent de manière décidée, votent juste ce qu’il faut de mesures administratives pour tenter de les satisfaire sans risquer de déchaîner leurs électeurs anglophones. Seul le Nouveau-Brunswick, poussé par des Acadiens mobilisés, finit par se proclamer officiellement bilingue. Des victoires, donc, sur le front de la langue dans les années 1970 ? S’il y en a, c’est à la vigueur du mouvement nationaliste au Canada français et à la menace de l’indépendance du Québec qu’on les doit. Mais la résistance que certains groupes canadiens-anglais et issus des communautés culturelles (les Ukrainiens surtout, de nouveau) opposent au bilinguisme institutionnel du gouvernement fédéral imposé par Pierre Elliott Trudeau est tout de même acharnée, même si par ailleurs Trudeau réduit la langue à un simple droit individuel sans lien avec la culture du peuple canadien-français et qu’il continue de faire surveiller tout ce qui bouge au Québec par la GRC.

Il faut passer par plusieurs années de conflits linguistiques intenses et de divisions malsaines entre les francophones et les communautés culturelles avant que, sous l’égide du ministre Camille Laurin, le gouvernement du Québec vote finalement la loi 101 en 1977. Il y a là une solution au comment vivre ensemble qui pourrait rassurer les Québécois francophones tout en assurant des droits équitables à la communauté anglophone et un traitement égal aux immigrants qu’ils soient issus de communautés anciennement ou nouvellement établies, qu’ils soient ou non anglophones. Mais cette loi est d’une telle portée symbolique qu’elle sera immédiatement contestée par les anglophones qui refusent d’avoir désormais à se considérer comme une minorité au Québec ; et cette communauté anglophone peut compter sur le gouvernement fédéral. Sera aussi torpillée, là encore avec l’aide du gouvernement fédéral, l’offre de réciprocité faite par le premier ministre René Lévesque à ses homologues des autres provinces et qui aurait permis d’obtenir pour les communautés francophones minoritaires les mêmes droits dont jouissent les anglophones du Québec. Le résultat du référendum de 1980 met fin au rapport de force qui a permis les quelques avancées du français, des communautés francophones minoritaires et des Québécois francophones durant les années 1970.

La Constitution est rapatriée et transformée en 1982 sans l’accord du Québec. Trudeau y fait enchâsser une charte des droits et libertés. Dès lors s’impose ce que les auteurs appellent « le règne du droit ». La Charte canadienne est un puissant instrument d’imposition du devoir-vivre collectif aux mains du gouvernement fédéral. Et ce d’autant plus que les tribunaux font de celle-ci leur outil privilégié pour construire le Canada comme pays multiculturel donnant priorité aux droits individuels et nier, voire effacer, sa réalité plurinationale qu’il n’a jamais acceptée.

Au reste, il faut savoir gré aux auteurs d’avoir tenté autant que la littérature savante le permet (et malheureusement elle est encore indigente sur ce point) de rendre compte de l’expérience des peuples autochtones en matière de langue et politique. Tout comme le français et les communautés francophones, les langues autochtones et les peuples qui les parlent ont fait l’objet de tentatives d’éradication, on le sait. Sous l’empire de la charte, les tribunaux sont de plus en plus souvent saisis afin de déterminer les modalités du comment vivre ensemble au Canada. S’ils acceptent à la limite de reconnaître quelques droits collectifs bien circonscrits aux communautés francophones des provinces anglophones, ils rejettent avec constance toute tentative du Québec de faire reconnaître le français comme langue publique commune et exclusive sur le territoire québécois. La loi 101 subit des assauts constants de la part de citoyens, d’associations, voire du Parti libéral lorsqu’il est au pouvoir, qui tous érigent le libre choix de la langue comme droit individuel suprême au détriment des aménagements collectifs en faveur de la primauté du français. Or, ils peuvent compter sur l’appui continu de la Cour suprême depuis plus de trente ans. Il s’ensuit non seulement une perte de vitalité de plus en plus apparente du français au Québec, mais également une judiciarisation de la question nationale qui ne pourra être remise en question que lorsqu’une mobilisation de la société civile suffisante réussira à reconstituer la langue comme enjeu politique et expression du vouloir-vivre collectif (p. 271). Sinon, les tendances à l’oeuvre au Canada depuis deux siècles et demi ne sont pas prêtes à s’estomper : l’homogénéisation du territoire canadien par la langue anglaise est encore bel et bien au programme !

Le livre de Martel et Pâquet ne rappelle que des faits. Avec certaines nuances que l’on rend moins bien dans le format restreint d’un simple compte rendu, les auteurs se sont donné l’objectif de rassembler dans une monographie bien documentée une masse d’informations dispersées et d’en dégager le sens. Il faut leur en savoir gré. Voilà une lecture qui s’impose.

Lucia Ferretti
Université du Québec à Trois-Rivières

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