L’œuvre de Camille Laurin. La politique publique comme instrument de l’innovation sociale

Jean-François Simard (dir.)
L’œuvre de Camille Laurin. La politique publique comme instrument de l’innovation sociale, Presses de l'Université Laval, 2010, 240 pages

À l’heure de l’adoption de la loi 115 sous le bâillon et des manifestations qui en découlent, le collectif L’œuvre de Camille Laurin. La politique publique comme instrument de l’innovation sociale tombe à point. Il nous permet de constater l’ampleur du fossé entre le courage politique du psychiatre et la naïveté coupable du gouvernement actuel en matière linguistique.

Sous la direction de Jean-François Simard, ex-ministre péquiste et professeur à l’Université du Québec en Outaouais, le livre reprend principalement les actes d’un colloque qui s’était tenu au printemps 2009 dans la foulée des activités soulignant le dixième anniversaire de la mort de Camille Laurin. Les auteurs sont pour la plupart d’ex-collaborateurs du père de la Charte de la langue française.

Disons-le d’emblée : il s’agit là d’une œuvre de qualité. Ne s’agissant pas d’une biographie de l’homme, nous n’en voyons pas moins, au fil de la lecture, se dessiner un portrait de l’homme politique complémentaire à la magistrale biographie de Camille Laurin par Jean-Claude Picard (L'homme debout, Boréal, 2003) et de l’intéressant portrait de Robert Fillion (Une saison chez Camille Laurin, Isabelle Quentin, 2005).

Le pari était en cela audacieux, le livre tente de jouer sur trois fronts : faire comprendre la logique de Laurin en tant qu’individu, faire saisir l’ampleur et la pérennité des transformations profondes dont il fut le père, et mener à une réflexion plus large sur le rôle du ministre dans la mise en place des politiques publiques et leur acceptation au caucus, dans l’opinion publique, etc.

Nous sentons également que les concepteurs du collectif semblent s’être imposé le défi de nous faire connaître d’autres dimensions du bilan politique de Laurin que la simple Charte de la langue française.

L’ouvrage est divisé en huit chapitres : une introduction explicative, une description de la logique psychanalytique du Dr Laurin, quatre chapitres décrivant les principales politiques mises en place par Laurin (ainsi que leur genèse) et deux témoignages personnels. Pour terminer, nous avons droit à une bibliographie détaillée des écrits de Laurin, pour ceux qui souhaiteraient approfondir leur connaissance du personnage.

Le chapitre d’introduction, signé par Jean-François Simard, nous expose sa théorie de l’administration publique québécoise faisant de l’acteur politique le personnage central dans la conception des différentes mesures gouvernementales. Partant de cette logique, l’idéologie personnelle et les caractéristiques individuelles du ministre sont logiquement des facteurs clés dans l’élaboration et la planification stratégique d’une politique. C’est pourquoi Simard survole ensuite l’itinéraire intellectuel de Camille Laurin, lequel fit déboucher le docteur sur une pensée intégrant des éléments provenant à la fois du nationalisme groulxien et de l’anticolonialisme. Ainsi, la double influence de Lionel Groulx et d’Albert Memmi fut des plus importantes, à l’instar de la formation médicale et psychiatrique de Laurin. Par ses études et sa pratique, il en vint en analyser la société québécoise à travers une logique psychanalytique offrant à l’anticolonialisme une caution intellectuelle solide et au nationalisme une certaine dose de modernisme. Le nationalisme de Laurin en est un d’affirmation : reprenant la thèse de Groulx selon laquelle la Conquête est le point de rupture fondamental de l’histoire du Québec, il estime que le Québécois a par la suite intériorisé les complexes du dominé et du vaincu. Pour le libérer de lui-même, une thérapie de choc provenant de l’État est vitale. Cependant, contrairement à d’autres illustres anticolonialistes, cette libération ne doit pas se traduire par la négation de la culture historique du peuple colonisé, mais au contraire par son affirmation (ou sa libération).

Simard conclut son chapitre par un survol des grandes politiques réalisées sous la gouverne de Laurin.

Relevons cependant un procédé malhonnête, utilisé dans le but de justifier la thèse la moins convaincante du chapitre, voulant que le nationalisme civique de Laurin diffère du nationalisme ethnique de Groulx. Simard utilise une citation affirmant que la langue « est l’âme d’une nation » et « est la capitalisation du travail symbolique d’une nation ». Tout d’abord, non seulement cette citation ne peut tout simplement pas renvoyer à une différenciation fondamentale entre la pensée nationale du chanoine et celle du psychiatre, mais ce passage « qu’aurait facilement pu signé [sic] Camille Laurin » (p. 36) n’est pas de ce dernier, mais de l’abbé Wilfrid Morin.

Ce détail mérite d’être relevé, car il vient entacher l’ensemble du procédé scientifique de l’auteur. Il aurait été beaucoup plus judicieux de s’intéresser à l’évolution du nationalisme groulxien, passant de canadien-français à québécois, et d’éviter les étiquettes caricaturales d’ethnique et de civique. Le nationalisme de Laurin ne serait-il pas l’adaptation du nationalisme groulxien à travers les paramètres du Québec moderne post-Révolution tranquille ? Voilà une question qui mériterait d’être analysée en long et en large et qui pourrait être l’objet de futures études qui seraient des plus intéressantes.

Le chapitre suivant est signé du célèbre sociologue Guy Rocher, qui, avec son étudiant Fernand Dumont, a travaillé de près avec Camille Laurin dans la conception de ce qui deviendrait par la suite la loi 101. Contrairement à ce qu’on aurait pu être porté à croire, Rocher ne traite pas de la genèse de la politique linguistique du gouvernement péquiste, lui qui en fut un témoin privilégié, mais bien de la pensée de Laurin et de la logique derrière elle. Si Simard nous l’expliquait brièvement dans son introduction, Rocher pousse la réflexion beaucoup plus loin, se basant principalement sur les écrits de Laurin. Pour ce dernier, il n’y avait pas de barrières entre les domaines socio-économique et identitaire, pas plus qu’il n’y en avait entre langue et culture. Pour Laurin, la langue était l’expression de la culture, elle-même héritée du passé ; une approche similaire à celle qui traversa l’œuvre de Fernand Dumont.

Or, le peuple canadien-français était, comme nous l’avons dit, victime à la fois d’une situation sociale et économique et des réflexes psychologiques auto-imposés qui en découlent. Permettre l’affirmation de la culture française consisterait à libérer les individus qui y adhèrent, enclenchant ainsi la réduction constante des inégalités socioéconomiques qui prévalent entre francophones et anglophones. C’est pourquoi l’épanouissement culturel est derrière l’ensemble des mesures mises en place par Laurin tout au long de sa carrière ministérielle, comme nous l’explique Guy Rocher.

Les quatre chapitres suivants traitent des quatre grandes politiques dont Laurin fut le maître d’œuvre. Tous se livrent à une fine analyse de l’élaboration de la politique constituant le sujet du chapitre. Dans l’ensemble de ceux-ci, nous voyons Laurin comme un ministre méthodique et rigoureux, s’entourant de gens qualifiés, compétents et brillants pour enquêter tout d’abord sur la situation, puis pour concevoir la politique salvatrice.

C’est Jean-Claude Corbeil qui est en charge du chapitre sur l’illustre Charte de la langue française. Le texte est certes intéressant, nous livrant la conception qu’avait le docteur Laurin de la Chartre (qui la voyait comme une thérapie de choc), nous décrivant la démarche et le rôle personnel que le ministre joua dans son élaboration (dirigeant activement les travaux des Rocher et Dumont) et se terminant par un bilan de la loi 101 après 30 ans de transformations imposées par la Cour suprême du Canada. Cependant, aucune mention n’est faite de l’opposition initiale de René Lévesque. Il aurait été intéressant, surtout pour un ouvrage qui aspire à nous mener à une réflexion plus large sur les politiques publiques, de pouvoir analyser cette situation, mettant en scène un ministre qui réussit à obtenir gain de cause (avec quelques compromis) malgré le refus de son chef. Le chapitre est également relativement court comparativement aux autres.

En dépit de la volonté ressentie de nous faire découvrir d’autres aspects de la carrière politique de Laurin que la simple loi 101, cette dernière n’est pas étudiée à sa juste valeur. Nous aurions pu nous attendre à un chapitre plus détaillé sur la question. C’est là une autre déception de l’ouvrage.

Yvon Leclerc est en charge du chapitre portant sur la politique québécoise de développement culturel. On retiendra entre autres que, bien que Laurin ne niait aucunement le droit à la diversité des différentes composantes de la société québécoise, la culture française devait en être une de « convergence » au sein d’un interculturalisme qui n’a rien à voir avec le sens que revêt ce mot aujourd’hui. Leclerc explique justement que le rapport Bouchard-Taylor a oublié une donne fondamentale, celle de l’intégration à une culture majoritaire, ce qui était pourtant considérée comme étant la distinction entre interculturalisme et multiculturalisme.

On retiendra également de ce texte le rôle fondamental de l’État dans la relance et dans la protection de cette culture nationale, conception devant se traduire dans l’ensemble des actions gouvernementales.

Le chapitre suivant, signé par Alain Bergeron, porte sur la politique de la recherche scientifique. Le texte est passionnant à bien des égards, notamment parce que le lecteur habituel des sciences sociales n’est que rarement porté à se pencher sur le domaine scientifique. Il nous permet ainsi d’en apprendre sur des questions sur lesquelles nous nous penchons rarement. On retiendra notamment que l’initiative québécoise en cette matière s’inscrivait tout autant dans une logique de rattrapage international que dans un objectif de réappropriation de la science comme bien culturel.

Pierre Lucier traite quant à lui de la question de l’éducation et de la vaste réforme que Laurin tenta d’implanter. Si certaines dispositions n’aboutirent tout simplement pas, d’autres ont des portées encore bien réelles aujourd’hui. Le ministre voyait l’éducation comme une richesse collective dont l’ensemble de la société était responsable. L’éducation devait être centrée sur l’exploitation des qualités du jeune, impliquant discipline et effort, dans le but de conjuguer le développement de l’esprit critique avec la transmission du savoir.

Puis, les deux derniers chapitres, plus brefs, sont des témoignages personnels.

Le premier, de Fernand Daoust, où ce dernier rappelle l’action de la FTQ lors de la mise en place de la loi 101.

Le second, d’Arthur Amyot, se traduit par un portrait du psychiatre en dehors de la vie politique.

Se dessine à travers cet ouvrage le portrait d’un Camille Laurin guérisseur de l’âme québécoise et d’un agent initiateur et proactif ouvrant un grand nombre de chantiers partout là où il est passé, chacun d’eux s’inscrivant dans une logique de redressement national dont ils constituaient les pierres à poser. Une vision également d’un État dont les citoyens sont responsables collectivement, et qui est leur reflet et leur outil le plus précieux.

Psychiatre et analyste de la condition québécoise, il devint finalement l’instigateur des changements profonds qu’il imaginait. Le penseur devint acteur.

Cependant, il ne faudrait pas voir en Laurin un des pères de l’État thérapeutique au Québec dans ses dimensions les plus dirigistes et ses prétentions à l’omniscience : si la logique de Camille Laurin était bel et bien thérapeutique (ce qui est indéniable), sa conception de la psychiatrie consistait justement à soutenir l’individu à acquérir l’autonomie nécessaire pour s’accomplir pleinement. De plus, sa vaste entreprise de transformation sociale n’allait pas de le sens d’une réingénierie identitaire, mais au contraire dans celui de l’affirmation de l’identité nationale réelle du peuple québécois. Le véritable État thérapeutique est né au Québec dans les années 1980 et 1990 lorsque les élites québécoises se convertirent à un multiculturalisme qui n’en porte pas le nom. Nous sommes en mesure de dire que les constructeurs de l’État thérapeutique furent justement les débâtisseurs de l’œuvre de Laurin.

Nous pouvons relever une fois de plus un thème qui mériterait d’être approfondi dans des travaux ultérieurs sur Camille Laurin, un des rares hommes politiques du Québec contemporain à s’être véritablement construit une pensée intellectuelle authentique. Un homme dont le peuple québécois ne se rappelle pas à sa juste valeur.

Il s’agit néanmoins d’un livre utile à notre mémoire collective, et plus particulièrement à celle qui renvoie à un passé rapproché.

Pour qu’on n’oublie pas qui furent les vrais bâtisseurs.

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