Les yeux grands fermés. L’immigration en France

Michèle Tribalat
Les yeux grands fermés. L’immigration en France, Éditions Denoël, 222 pages

La démographe française Michèle Tribalat flirte bien malgré elle avec la controverse. Son attitude critique envers l’immigration en France a fait d’elle la bête noire des chantres de l’immigration tous azimuts. Bien qu’elle soit directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED), Tribalat travaille chez elle, hors unité et sans budget : « mes articles ne sont même pas cités dans les publications de la maison » se désole-t-elle. Certains de ses livres sur l’immigration, tels Faire France et De l’immigration à l’assimilation, ont soulevé les passions et c’est dans cette lignée que s’inscrit son plus récent ouvrage Les yeux grands fermés, publié en France aux éditions Denoël au printemps 2010. L’ouvrage reçut un accueil mitigé, situé quelque part entre l’enthousiasme retenu des uns qui, comme Tribalat, dédaignent l’obscurantisme ambiant et les hauts cris outrés des autres qui regimbent dès lors que l’on met de côté la langue de bois. En France comme ici, la question de l’immigration est explosive.

Les yeux grands fermés s’articule autour d’une grande thèse : l’immigration en France, désormais sacralisée, doit être positivée en tout lieu et en toute occasion par les élites médiatiques et politiques, quitte à saboter les collectes de données et les analyses, ou bien à rendre impossible l’accès au contenu des variables à caractère « ethnique », dites sensibles. L’objectif avoué est d’éviter à tout prix que les données servent de carburant dans la machine de rhétorique raciste et xénophobe des élites populistes. Cet état d’esprit véhiculé en haut lieu a inévitablement fini par torpiller les organismes responsables de la statistique officielle, organismes dont le manque de rigueur dans la documentation et l’analyse du phénomène de l’immigration est devenu patent : absence de données longitudinales, questions d’enquête manquantes ou ambigües, indicateurs douteux ou erreurs d’analyse suspectes. En conséquence, le discours sur l’immigration en France est devenu vaporeux, éthéré, et flotte dans l’atmosphère étouffante des bons sentiments et de la rectitude politique, faute de données fiables sur lesquelles prendre appui. Tribalat ajoute même : « Ce livre met en évidence une certaine préférence pour l’ignorance. » C’est tout dire.

D’entrée de jeu, Tribalat expose la déficience des outils statistiques pour évaluer l’ampleur de l’immigration sur le territoire français. On ne connaît même pas l’importance des flux migratoires en France ! Les ministères et organismes gouvernementaux naviguent à vue, la plupart ayant refusé d’aligner leur définition de l’immigration sur celle de l’ONU. Chacun y va de ses propres hypothèses et de sa propre méthode de calcul. Les estimations varient ainsi du simple au double, selon le ministère ou l’organisme de référence. L’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a quant à elle choisi d’avoir recours au solde migratoire net qui correspond à la somme des entrées des immigrants moins la somme des sorties des émigrants. Pour calculer ce solde migratoire, on doit donc être en mesure de dénombrer à la fois ceux qui entrent au pays et ceux qui en sortent. Or, l’INSEE ne possède pas de données fiables sur les sorties des individus hors du territoire français. Le solde migratoire est donc condamné d’avance à être un indicateur bancal, une donnée essentielle, soit le flux d’émigration, demeurant incertaine, voire inconnue. Pourquoi l’INSEE n’a-t-il pas rapporté les seules données fiables à sa disposition, soit les flux d’entrées des immigrants au pays ? Cherche-t-on à masquer cette donnée en la dissimulant dans un indicateur composite ? Le solde migratoire net, en plus d’être hautement approximatif, occulte une autre réalité : ceux qui sortent du pays ne détiennent pas forcément les mêmes caractéristiques que ceux qui y entrent. On soustrait des Français « de souche », proportionnellement plus nombreux à quitter la France qu’à y entrer, à des immigrants fraîchement arrivés. On annule « statistiquement » l’arrivée d’un immigrant par le départ d’un Français. Comment s’y retrouver dans une telle confusion des genres ?

Ainsi, selon toute vraisemblance, les flux d’immigration en France sont sous-estimés. La démographe met toutefois le lecteur en garde : même révisés à la hausse, les flux d’immigration ne seraient pas nécessairement plus élevés que ceux qu’a connus la France au cours du XXe siècle. Ce qui a drastiquement changé, en revanche, ce sont les motifs sous-jacents à l’immigration. Beaucoup moins d’immigrants qu’auparavant entrent en France spécifiquement pour trouver du travail. En 1970, pour chaque immigrant qui entrait pour motif familial, près de deux immigrants entraient pour motif de travail. En 2007, la situation était complètement renversée : pour chaque immigrant qui entrait pour motif de travail, 11 entraient pour motif de réunification familiale.

Tribalat poursuit au chapitre suivant en expliquant pourquoi la politique migratoire française échappe au débat démocratique et en montrant comment certains changements légaux ont contribué au passage d’une immigration économique à une immigration de regroupement familial. Elle dénonce le glissement de la politique migratoire hors de la sphère politique vers la sphère juridique via la Cour européenne de justice ou la Cour européenne des droits de l’Homme. La scientifique déplore le manque de rigueur dont fait preuve la France en matière d’immigration, manque de rigueur ne provenant pas à coup sûr des contraintes imposées par les règles de l’Union européenne. En l’occurrence, certains pays sont plus rigoureux dans leur politique migratoire, en dépit de leur appartenance à l’UE. Aux Pays-Bas, par exemple, les enfants d’immigrants qui souhaitent rapatrier un époux d’origine étrangère doivent, entre autres, assumer eux-mêmes les coûts liés à l’apprentissage du néerlandais. Pour la France, les immigrants doivent plutôt faire un test linguistique à l’étranger. Le demandeur qui échoue au test voit l’État français lui payer un cours de langue et de citoyenneté. Personne n’est refusé : l’important, c’est de participer. En somme, Tribalat déplore que l’élite politique adhère aveuglément à une idéologie progressiste transnationale où l’immigration est systématiquement présentée comme un phénomène gagnant-gagnant. Les États deviennent impuissants : ils s’ajustent à l’univers globalisé du migrant au lieu de le contraindre ou le réglementer.

L’auteure délaisse les lacunes de l’appareil statistique et politique français pour s’attaquer le temps de deux chapitres à ce qui apparaît comme deux des plus grands mythes liés à l’immigration. Elle déboulonne d’abord un premier mythe, de nature démographique, selon lequel l’immigration contribuerait à maintenir sur le marché du travail une proportion suffisante de citoyens pour payer les retraites et les programmes sociaux d’une population vieillissante. Cette croyance est fausse, dit la démographe. D’abord, l’immigration est incapable de stabiliser le rapport de dépendance, indicateur qui mesure le nombre de citoyens inactifs, supposés bénéficiaires des programmes sociaux, relativement au nombre de citoyens actifs qui paient des impôts. Le maintien du rapport de dépendance à un niveau constant requerrait l’apport annuel de plusieurs millions d’immigrants, ce qui représente une charge insoutenable pour une société d’accueil comme la France.

En outre, les volumes d’immigration ne racontent pas toute l’histoire. L’efficacité économique des flux migratoires est assurée par les taux d’emplois des immigrants et non par leur nombre. Pour payer des impôts, un individu doit d’abord travailler. Dans un système social-démocrate de redistribution de la richesse, les moins nantis bénéficient des programmes sociaux, alors que les travailleurs les plus qualifiés y contribuent. Or les taux d’emploi des immigrants sont beaucoup plus faibles que ceux des natifs. Privilégier uniquement une immigration hautement qualifiée serait une solution intéressante, mais difficilement applicable dans le contexte français. En fait, selon Tribalat, il serait peut-être plus efficace d’instaurer des programmes de réinsertion des natifs non actifs plutôt que de compter sur une main-d’œuvre immigrante mal adaptée.

Au final, selon tous les scénarios et les hypothèses envisagés, l’impact fiscal, ou la contribution nette des immigrants aux programmes sociaux, est probablement faible, voire nul. Ce qui fait dire à Lee et Miller, chercheurs américains cités dans l’ouvrage : « La conclusion peut-être la plus importante et sur laquelle la plupart des analystes sont d’accord est que l’effet global d’un changement de volume de l’immigration sur les finances publiques ne devrait pas être un enjeu politique majeur ».

Le second mythe mis à mal par la démographe stipule qu’un apport de l’immigration à la force de travail est indispensable aux économies des pays aux prises avec une forte dénatalité. Ce deuxième mythe s’avère plus complexe à démonter. D’abord, les théories économiques sur la question manquent encore de cohérence. Ensuite, les vérifications empiriques des modèles économiques sont difficiles à effectuer. En France, les études empiriques sur le sujet sont rarissimes, puisqu’aux défis techniques s’ajoute le tabou entourant l’immigration. Faute de données et d’études pour la France, Tribalat doit donc se rabattre sur une revue de la littérature internationale sur l’apport des immigrants à la prospérité économique, littérature particulièrement abondante pour les États-Unis et certains pays d’Europe.

Tribalat se penche d’abord sur l’effet de l’immigration sur le produit intérieur brut (PIB), indicateur représentant la richesse créée par un pays durant une année. La doxa « immigrationniste » affirme que l’on doit recourir à une main-d’œuvre immigrante pour assurer la croissance du PIB des pays aux prises avec une forte dénatalité. Le raisonnement est simple : moins d’enfants, moins de travailleurs, moins de richesse. L’injection d’une main-d’œuvre immigrante abondante augmente la population, stimule la création de richesse et tire à la hausse le PIB. Toutefois, même si la logique interne de ce raisonnement est indéniable, celui-ci rate carrément la cible. L’augmentation du PIB total n’est pas ce qui détermine la véritable richesse des individus. Pour ce faire, il faut plutôt se tourner vers l’augmentation du PIB par habitant. Ce n’est pas la grosseur de la tarte qui compte, mais bien la grosseur de la part à laquelle chacun aura droit. Or, lorsque l’on se penche sur l’impact de l’immigration sur le PIB par habitant, la plupart des études ne sont pas concluantes. Dans un important rapport sur l’impact de l’immigration en Grande-Bretagne, la Chambre des Lords concluait en 2008 qu’à l’instar de l’impact de l’immigration sur la fiscalité, l’impact de l’immigration sur le PIB par habitant était faible ou nul. Selon de grossières estimations, en bout de compte, l’immigration n’apporterait que quelques pence par semaine aux citoyens britanniques.

Qu’en est-il de l’effet de l’immigration sur les salaires et l’emploi ? Selon Borjas, expert incontournable de l’économie de l’immigration dont les travaux sont cités abondamment par Tribalat, « la théorie économique prédit, sans ambiguïté, que l’effet à court terme de l’immigration sur les salaires sera négatif et numériquement important ». Les immigrants augmentent l’offre de main d’œuvre et la compétition entre les travailleurs, tirant ainsi les salaires à la baisse. Lorsque l’immigration est peu qualifiée, ce sont les travailleurs les moins nantis qui souffrent de la compétition sur le marché du travail, alors que les plus qualifiés bénéficient de la baisse des salaires par une augmentation de la marge de profit. Borjas souligne qu’un travailleur américain ayant gagné 25 000 $ au début de l’an 2000 avait vu son salaire réduit d’approximativement 1800 $ en raison de la compétition provenant des travailleurs immigrants. En contrepartie, des travailleurs immigrants plus qualifiés abaisseraient le salaire des plus riches, réduiraient les inégalités et contribueraient aux finances publiques, retombées que plusieurs pourraient considérer comme souhaitables. Mais encore faudrait-il que les immigrants qualifiés trouvent un emploi à la hauteur de leurs compétences. La déqualification est malheureusement un phénomène courant chez les travailleurs immigrants.

Par ailleurs, l’immigration s’avère impuissante à enrayer les pénuries de main-d’œuvre. Selon Borjas, l’idée que la main-d’œuvre immigrante occupe les emplois dont les natifs ne veulent pas est un mythe qui a la couenne dure. Croire cela, c’est ignorer les règles de base d’une économie de marché. Que les natifs ne veulent pas d’un emploi signifie simplement que les salaires offerts sont trop bas. Dans une économie de marché, les pénuries de main-d’œuvre constituent un phénomène normal et contribuent au mécanisme de hausse naturelle des salaires, d’innovation et d’incitation à la formation de haut niveau. En ayant recours à l’immigration pour combler des pénuries conjoncturelles, les gouvernements, de mèche avec les employeurs, empêchent l’ajustement des marchés et la hausse des salaires. À ce sujet, il est ironique que les milieux d’affaires, généralement plus libéraux, réclament avec insistance l’intervention du gouvernement pour augmenter les flux d’immigration.

Bon pour l’économie, l’immigration ? On ne sait pas vraiment. Tout dépend des caractéristiques des immigrants et de l’économie dans laquelle ils s’insèrent. À ce propos, Tribalat rappelle qu’il ne faut pas confondre l’immigration d’aujourd’hui avec les grandes vagues d’immigration du début du XXe siècle : le marché d’aujourd’hui n’est pas le même, les besoins en main-d’œuvre peu qualifiée sont moins importants et les programmes sociaux sont plus développés. Le contexte actuel augmente grandement la charge fiscale des immigrants mal intégrés économiquement.

Tribalat réserve tout un chapitre au très important thème de la concentration spatiale des immigrants et du peuplement des territoires. Encore une fois, elle s’insurge au passage contre le manque de données ethnoculturelles en France comparativement aux pays scandinaves ou aux Pays-Bas. En France, même quand les données sont disponibles, leur signification est ambigüe ou imprécise. Dans certaines bases de données, par exemple, on enregistre le pays de naissance, mais pas la nationalité : il est donc impossible de distinguer les rapatriés des véritables immigrants. Certaines autres contiennent la nationalité de naissance, mais pas l’origine des parents : on peine donc à identifier les enfants d’immigrants. Officiellement, pour les autorités, les données sur l’origine ethnique et la nationalité ne doivent servir qu’une seule fin : la lutte à la discrimination. Utiliser des données ethnoculturelles pour étudier la ségrégation spatiale et les enclaves ethniques, comme le souhaite Tribalat, apparaît donc inacceptable pour plusieurs organismes, dont la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Le simple fait de dénombrer est jugé d’emblée comme préjudiciable.

Malgré ces obstacles, la démographe réussit à dresser un portrait de la répartition spatiale des jeunes âgés de zéro et 17 ans avec antécédents migratoires à l’aide du fichier SAPHIR, une base de données remplie d’informations, mais peu valorisée par l’INSEE et amputée de nombreuses variables pertinentes dans sa version publique. Tribalat étudie entre autres la répartition de la population d’origine étrangère en Île-de-France. Au premier chef, elle constate que la composition ethnique a beaucoup changé de 1968 à 2005 : la proportion d’immigrants en provenance d’Afrique et de Turquie a sensiblement augmenté. Ensuite, la concentration des immigrants est en croissance : pour l’Île-de-France, la proportion d’immigrants est passée de 16 à 37 % de la population en 37 ans. Localement, la concentration peut atteindre des proportions encore plus élevées, allant jusqu’à 57 % dans le département de Seine-Saint-Denis. Ces données nous rappellent une réalité importante : l’évolution modérée de l’immigration au niveau national occulte des évolutions territoriales importantes. Les immigrants sont concentrés localement, l’assimilation spatiale est inopérante.

La concentration des personnes d’origine étrangère dans les grands centres urbains ne serait-elle pas due à la fuite xénophobe des natifs hors de la ville, fuite analogue au « white flight » qui fut observé aux États-Unis il y a quelques décennies ? Il semblerait que non. Les natifs n’ont pas une propension plus élevée à quitter les grands centres urbains lorsque la concentration des immigrés augmente. Par contre, ils ont moins tendance à revenir s’y installer. La concentration ethnique résulte non pas d’une fuite, mais d’un phénomène d’évitement. Les gens aiment vivre avec leurs semblables, qu’ils soient immigrants ou natifs. Selon Tribalat, il serait naïf de croire que l’élimination totale de la discrimination enrayera par magie la ségrégation spatiale. Par ailleurs, la ségrégation spatiale peut émerger de choix rationnels exempts de discrimination raciale ou de pensées xénophobes. La démographe fournit à titre d’exemple le choix d’une école par les parents. Il a été amplement démontré que la réussite scolaire des jeunes dépend aussi des capacités des autres étudiants qui les entourent. Il apparaît donc « rationnel » que les parents soucieux du succès scolaire de leurs enfants cherchent à les inscrire dans les meilleures écoles. Or, ces institutions sont souvent difficiles d’accès pour les clientèles immigrantes en difficulté. La ségrégation peut ainsi résulter de simples calculs individuels rationnels, cela dit sans nier l’apport de la discrimination et de la xénophobie. Plusieurs forces sont à l’œuvre et la réalité ne se résume pas simplement à un vice moral atavique de la population native. Alors, quelle solution apporter à la ségrégation spatiale ? La conclusion de Tribalat est claire : il faut limiter les flux des immigrants familiaux dont l’intégration économique et spatiale est particulièrement difficile. Comme dans les cas de l’économie et de la fiscalité, une main-d’œuvre qualifiée doit être privilégiée.

Au chapitre final, Tribalat mène une charge à fond de train contre les sondages annuels sur le racisme de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (CNCDH). Selon la démographe, ces sondages au contenu non scientifique n’ont d’autres objectifs que de débusquer les racistes réels ou présumés et d’améliorer l’image de l’immigration en édifiant des stéréotypes positifs. « La dénonciation des stéréotypes dépréciatifs peut conduire, en l’absence de connaissances précises, à recourir à des stéréotypes motivés par une bonne intention visant à positiver l’image des victimes de stéréotypes négatifs. » Or, un stéréotype, même positif, demeure une idée toute faite. Le sondage du CNCDH, fondé sur les bons sentiments plutôt que sur des comportements réels, comporte mille et une lacunes qui le rendent pratiquement inutilisable à des fins scientifiques. Même le sous-comité Sondage du CNCDH avait recommandé la suspension de cette enquête sur le racisme. Sa recommandation fut rejetée par le conseil d’administration.

Les tares de l’enquête sont nombreuses. La définition du racisme est floue. Certaines questions sont fortement orientées, comme celle qui sonde le répondant sur son appréciation du nombre d’immigrants : y en a-t-il « pas assez », « juste comme il faut » ou « trop » ? Que veut dire « trop » ou « juste comme il faut » ? Comment comparer la réponse d’un individu qui vit à Seine-Saint-Denis entouré d’une importante proportion d’immigrants à celle d’un autre qui vit dans un endroit où la concentration est moins forte ? Autre exemple : les questions du sondage sont les mêmes pour tous, immigrants ou natifs. On demandera donc à tous les répondants, chrétiens ou musulmans, leurs opinions par rapport aux pratiques religieuses des musulmans. Quelles informations nous apporte l’opinion d’un musulman sur ses propres pratiques religieuses et sur sa propre culture ? Il est pourtant possible de faire mieux. Aux Pays-Bas, un sondage semblable, mais mieux ficelé fait varier les questions en fonction des caractéristiques du répondant (musulman ou natif). En procédant ainsi, les sondeurs ont pu montrer qu’une majorité de natifs n’aiment pas la manière dont sont traités les enfants et les femmes dans la culture musulmane, mais que la réciproque est également vraie. Les préjugés ne sont pas l’apanage des populations d’accueil.

En guise de conclusion, Tribalat rappelle une réalité trop souvent oubliée : l’immigration est un enjeu de société dont il est impératif de débattre ouvertement et démocratiquement. Elle doit cesser d’être un objet sacralisé et intouchable. L’immigration avec un grand « I », présentée comme un tout indifférencié bon-en-soi, est une illusion, un mirage. Il est crucial de pouvoir discuter la tête froide des bons et des mauvais côtés de l’immigration sans craindre l’opprobre du racisme.

Ce livre de Tribalat est fort intéressant, quoique aride par moment. On reprochera à Tribalat d’avoir parfois manqué d’esprit de synthèse. L’auteure se lance à quelques reprises dans de fastidieuses énumérations de statistiques (comme dans le chapitre sur la ségrégation résidentielle) ou de résultats d’analyses récoltés dans la littérature scientifique (comme dans le chapitre sur l’économie) sans qu’il s’en dégage une structure claire. Autant de chiffres ne sont pas faits pour être insérés dans le corps même d’un texte. Pourquoi ne pas les avoir organisés en tableaux synthèses ?

Tout au long du livre, l’enchevêtrement de deux propos nuit parfois à la bonne compréhension des idées. D’un côté, Tribalat dénonce l’absence ou la mauvaise qualité des études et des données françaises sur l’immigration. De l’autre, elle critique les mythes liés à l’immigration à l’aide d’études parfois étrangères, parfois fondées sur des données françaises partielles ou difficilement accessibles. On finit par s’embrouiller. Quelles sont les données manquantes ? Quelles sont celles qui sont inaccessibles ? Pour quelles périodes ? Il aurait été préférable que Tribalat sépare clairement sa critique de l’appareil statistique français de sa critique de la politique d’immigration comme telle.

Malgré ces quelques défauts de forme mineurs, Les yeux grands fermés constitue une véritable manifestation de courage et de persévérance dans l’adversité. En dépit des accusations de racisme, de xénophobie et de « Front nationalisme », Tribalat persiste et signe, au nom de la science. Pour mieux comprendre le sort qui lui est parfois réservé, il faut avoir vu le débat surréaliste entourant son livre à l’émission L’objet du scandale sur France 2. Alors que la démographe, placide, tentait d’expliquer l’importance de disposer de variables claires afin d’étudier l’intégration des enfants d’immigrants à la société française, Gérard Miller s’offusquait que lui, enfant d’immigrants polonais parfaitement intégré, ne soit pas considéré comme un pur Français. « Combien de temps me rappellera-t-on que je suis un enfant d’immigrant ? », disait-il, le ton pleurnichard. Tribalat avait beau expliquer que le fait d’être un enfant d’immigrant dans les statistiques ne l’empêchait nullement d’être un « vrai Français », rien n’y faisait. Le « débat » atteignit le paroxysme du délire quand, devant une Tribalat visiblement excédée, Gérard Miller déclara que la véritable donnée manquante, c’était le nombre d’étrangers morts pour la France lors de la Deuxième Guerre mondiale ! Voilà donc le grand mérite de Michèle Tribalat : avoir su durant toutes ces années garder le cap de la raison dans les eaux troubles de la rectitude politique française.

Au Canada, pays où l’identité nationale s’articule fondamentalement autour du multiculturalisme et de la Charte des droits et libertés, l’immigration est sacralisée au même titre qu’en France. Néanmoins, les situations des deux pays diffèrent sur un point crucial : contrairement à la France, le tabou qui sévit dans le débat public au Canada n’a pas empêché la statistique officielle de faire son travail. Beaucoup de données pertinentes sont disponibles dans le recensement et dans les différentes enquêtes de Statistique Canada. Plusieurs études de bonne qualité ont été réalisées. Il est vrai qu’en général les médias laissent surtout filtrer les résultats positifs sur l’immigration ou ceux mettant en évidence les comportements discriminatoires des natifs. Néanmoins, des voix critiques s’élèvent lentement et remettent en question les objectifs d’immigration annuels (quelque 250 000 par année au Canada) ainsi que la politique de sélection des immigrants. En 2008, un ouvrage collectif de l’Institut Fraser (The Effects of Mass Immigration on Canadian Living Standards and Society) a eu le mérite d’aborder de front la question de l’immigration au Canada, mais souffrait à plusieurs égards d’un déficit de qualité et de crédibilité. Quant au Québec, aucun ouvrage majeur n’a remis en question les politiques d’immigrations. Il y a ici de la place pour un sérieux débat. Les yeux grands fermés version Québec reste encore à écrire : espérons qu’il ne tardera pas.

Patrick Sabourin
Candidat au doctorat, Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique.

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