Charles Xavier Durand. Une colonie ordinaire du XXIe siècle

Charles Xavier Durand
Une colonie ordinaire du XXIe siècle, Éditions modulaires européennes, Bruxelles, 2010

La verve, la vigueur, voire la fougue de Charles Xavier Durand, sont impressionnantes. L’énergie qu’il déploie est abondante. Le texte donne très souvent l’impression d’avoir été écrit d’un seul grand coup. Le ton est cru, tranchant et irrévérencieux, c’est vivifiant. Les redites, inévitables en l’espèce, dérangent cependant un peu.

La ponctuation grandiloquente, la typographie grossière (les pages sont régulièrement tapissées de grasses), la mise en page inexistante, l’absence de table des matières, d’index, de bibliographie unifiée, la présence de nombreuses références douteuses à Internet, l’impression numérique à gros pixels de la couverture, autrement dit, l’édition bancale de ce livre ne fait évidemment pas honneur au propos ni aux nobles objectifs de l’entreprise. L’on ne saurait d’ailleurs dire s’il s’agit d’un ouvrage à compte d’auteur ou pas. Un sérieux travail d’édition, nécessaire, saurait certainement prolonger la vie d’un tel livre et en assurer une beaucoup plus large diffusion. Un éditeur québécois devrait très sérieusement s’y intéresser, d’ailleurs. Il y a de quoi à faire là.

L’idée de Durand est simple. Au titre, il s’agit de décrire l’Empire, dans le détail des modalités qui lui sont propres. La France, comme tant d’autres satellites, est une « colonie ordinaire » de l’Empire étasunien. La langue est le premier, le principal, le plus évident des moyens utilisés pour conquérir, annexer, soumettre, inféoder les colonies. Les très nombreux arguments de Durand à l’appui de cette hypothèse la transforment en constat. C’est l’évidence.

Les mauvaises langues frétillantes le traiteront de « conspirationniste », ce que les quelques références (maladroites) à Thierry Meyssan ne manqueront pas de provoquer, soit. Il n’en demeure pas moins que la liste foisonnante de tous les arguments de Durand, à défaut d’être vraiment très bien organisée, est extraordinairement riche.

Le livre est décoré de quelques fioritures qui ne sont cependant pas sans intérêt. En guise de lettrine psychologique, l’on apprend que Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa est le nom qui figure sur l’acte de naissance du Président de la République (p. 5). Le tréma en question sera repris tout le long du livre comme s’il s’agissait d’une tache au visage, une tare, ce qui n’est pas sans amuser. L’usage délibéré et systématique de cet artifice graphique par l’auteur lui sert à marquer symboliquement le Nom du Père pour illustrer la perversion qui en est faite. Ce Sarközy n’est en effet que le pantin d’un pouvoir étranger :

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin prononça son fameux discours au Conseil de sécurité des Nations unies, pour se démarquer de la position étasunienne à propos de l’Irak et l’on vit, dans les semaines qui suivirent, des milliers de jeunes affluer dans les bureaux de l’Alliance française, partout dans le monde, désireux de s’inscrire à des cours de français. Ce succès fut néanmoins de courte durée. La France rentra rapidement dans le rang et, à partir de 2007, Sarközy se chargea même de lui faire réintégrer l’OTAN. On est très loin des ovations réservées à De Gaulle dans les années 60, en Amérique latine, au Québec et ailleurs, et du prestige qu’il incarnait ! Au forum de Davos, le 27 janvier 2010, le discours musclé de Nicolas Sarközy, clamant la nécessité d’un nouveau Bretton Woods, suscita quelques applaudissements, mais aussi les sourires amusés et moqueurs d’une partie de l’auditoire car, depuis son avènement à la présidence, ce dernier aligne systématiquement la position de la France sur les intérêts des États-Unis. Les vaines rodomontades et prétentions de Sarközy ne sont plus un secret pour personne sur la scène internationale (p. 23).

La table est mise. Sans céder quoi que ce soit, sans le moindre compromis, Durand charge. Tout y passe, systématiquement. Le fil de fer avec lequel Durand tisse la toile de son propos est solide : la langue. De très nombreuses pages sont consacrées à débâtir, poutre par poutre, le temple sacré du tout à l’anglais. Les démonstrations à ce sujet, toutes plus convaincantes les unes que les autres, se succèdent dans une longue suite de rafales tourbillonnantes auxquelles aucune approche contraire ne peut raisonnablement résister un seul instant.

L’anglais, langue de la science ; l’anglais, langue internationale ; l’anglais, langue plus simple ; l’anglais, langue des affaires ; l’anglais, langue du bilinguisme ; l’anglais, langue de l’ouverture ; l’anglais, langue la plus parlée ; l’anglais, langue plus expressive ; l’anglais, langue de la culture mondiale. Durand n’a aucune merci. Pour reprendre Miron, il nous « arrache » littéralement l’« anglais de la gueule ». La démonstration est limpide. Une langue, en soi, profite à ceux dont c’est la langue maternelle d’abord, aux autres ensuite.

Même si elle n’est pas acquise dès la naissance, l’appartenance au groupe fondée sur la pratique d’une culture et d’une langue communes fait naître des liens intimes, irrationnels, intériorisés et infiniment plus fiables à long terme que la coopération fondée sur les seuls intérêts économiques ou sur l’acceptation rationnelle de principes explicites de fonctionnement (p. 56). 

Le « monde bilingue »

Durand règle le cas du bilinguisme avec lequel on se fait constamment rabattre les oreilles. En une couple de coups de cuillère à pot, il règle le dossier sans la moindre éclaboussure :

La connaissance d’une ou plusieurs langues étrangères est toujours enrichissante. Elle permet de saisir l’identité des peuples et d’avoir un accès aux connaissances qu’ils ont accumulées, en plus de la possibilité de communiquer avec eux de la manière la plus directe possible. Cependant, ce que ‹ Le monde bilingue › prône est différent. C’est l’acquisition, au minimum, d’une langue étrangère qui doit être maîtrisée au même niveau que la langue maternelle et qui doit rentrer dans le cadre des activités de tout un chacun, au sein de sa propre société, de sa naissance à sa mort. Cela n’a rien à voir avec la connaissance d’une ou plusieurs langues « étrangères » qui, comme ce qualificatif nous le rappelle, sont à utiliser dans un cadre étranger (p. 106).

Le Québec

Durand a vraisemblablement vécu au Québec. Il en est en effet question à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Durand y voit généralement, pour la France, l’illustration de ce qui l’attend à terme si elle ne se dégourdit pas vigoureusement. Encore là, le bilinguisme :

Le bilinguisme est pourtant une impasse. Il est curieux que Jean-Marie Bressand ignore à ce sujet l’expérience considérable acquise dans ce domaine par les Canadiens et dont on peut prendre facilement connaissance en France. Le vrai bilingue est une situation intenable car, tôt ou tard, il basculera automatiquement vers la langue dominante, qui est généralement aussi celle qui lui semblera la plus utile. Le vrai bilingue doit constamment stocker et utiliser un patrimoine linguistique double du monolingue pour des situations dans lesquelles une seule langue pourrait en principe suffire. Cette gestion est toujours assez lourde et constitue une raison de plus pour le bilingue de simplifier sa propre situation sinon celle de sa descendance en cessant de lui imposer une contrainte qui demeure, somme toute, assez artificielle (p. 106).

Durand semble avoir une connaissance suffisante du Québec pour lui permettre de dépasser (largement) la vulgaire anecdote. Dans un passage soutenu, il cite M. René Marcel Sauvé (qui nous est familier) avec un à propos singulier concernant la recherche scientifique et il serait proprement pécher de ne pas le reproduire ici :

L’anglais est une taxe sur la recherche scientifique

René-Marcel Sauvé (Canadien français à la retraite du ministère de la Défense, auteur du livre Géopolitique et avenir du Québec) a parfaitement expliqué comment un monopole linguistique constitue l’équivalent d’une taxe sur la recherche scientifique en rendant beaucoup plus facile le transfert illicite ou le plagiat de découvertes scientifiques par les membres des comités de lecture des articles soumis à la publication, lorsque ces articles sont écrits dans leur propre langue par des scientifiques extérieurs à leur communauté. À ce titre, les avides de « reconnaissance internationale » pour chercher à publier immédiatement leurs articles dans des revues de langue anglaise. Par exemple, le gène responsable de la sclérose en plaques fut découvert par Lap Tchi Tsoi, un chercheur de Hong Kong. Peu après la diffusion en anglais de cette découverte, un chercheur américain et son partenaire anglais manœuvrèrent pour se l’approprier, mais Lap Tchi Tsoi avait pris ses précautions, en publiant initialement sa trouvaille en chinois et il n’eut aucun problème pour prouver l’antériorité de sa propre découverte. Lorsque les Russes commencèrent à produire les turbines Sukhoi pour propulser leurs avions, leur conception avait déjà été protégée par brevet. Les avions Gulfstream, produits aux États-Unis, sont équipés de Sukhoi authentiques et non pas de copies illicites. Si l’institut Pasteur réussit, au tribunal, à prouver l’antériorité de sa découverte, en 1983, du virus du sida au détriment de l’équipe de Robert Gallo, Dominique Stehelin n’eut pas autant de chance lorsque, en 1989, Michael Bishop et Harold Warmus reçurent le prix Nobel pour le travail qu’il avait effectué sur les rétrovirus prouvant qu’ils sont oncogènes. Alexandre Grothendieck, un mathématicien qui reçut la médaille Fields (en 1996), déclina de recevoir le prix Crafoord, en 1988. Dans sa lettre à l’Académie royale des sciences suédoise, il dénonça vigoureusement le pillage des résultats de la recherche faite par ceux qui ont le moins la possibilité de se défendre. Le désir d’être publié dans ce qu’ils pensent être des revues scientifiques réputées fait que, souvent, les chercheurs oublient de prendre quelques précautions élémentaires pour éviter que leurs découvertes soient volées. Comment l’obscur petit chercheur, qui vient d’avoir une brillante idée, pourra-t-il prouver que Joe Blogg, un professeur d’une grande université étasunienne a volé son idée et sa découverte lorsqu’il a envoyé à ce même professeur le texte de l’article relatant cette découverte, pour qu’il en approuve la publication, après que Joe Blogg – anonyme au moment de l’évaluation de l’article – lui eut signifié que son article n’avait aucune valeur et qu’il ne serait pas publié ?

Le manuel

Même si ça n’était que pour avoir chez soi la belle petite collection de citations de Gustave le Bon (une citation précède chaque chapitre), ce livre doit trouver place dans votre bibliothèque.

Aussi, l’ouvrage est parsemé de quelques morceaux d’une étourdissante lucidité, d’une éclatante lumière.

Désormais, ce n’est plus le réel qui produit l’information, c’est l’information qui produit le réel. La véritable réalité des choses, c’est l’idée qu’on s’en fait. Dans l’Histoire, l’apparence a toujours joué un rôle beaucoup plus important que la réalité (p. 124).

Ou encore :

L’espagnol s’étudie sans Cervantès, l’anglais sans Shakespeare. Désormais, on communique, c’est-à-dire que l’on ânonne, puisque apprendre une langue sans étudier la civilisation qui la parle, c’est se couper de tout ce qui fait sa richesse, sa substance même. C’est le langage moins la fonction référentielle (p. 160).

L’ouvrage de Durand constitue, sans l’ombre du moindre doute, malgré la grossièreté de sa facture, le parfait manuel du nationalisme républicain. Toutes les notions fondamentales s’y retrouvent détaillées, arguées, étayées, déployées dans leur plus magnifique splendeur militante. L’on en était sérieusement rendus à se demander si une pareille dose de gaullisme était encore possible, la lenteur en moins. Enfin. C’est un exercice vigoureux. Cette lecture est obligatoire.

 

Article de Charles Xavier Durand dans L'Action nationale

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