Éditorial - La servitude et les valeurs

2013octobre250Dans une société normale, le débat sur la laïcité repose d’abord et avant tout sur des enjeux démocratiques, sur la façon dont les citoyens conçoivent la neutralité des institutions et la place du religieux dans la vie publique. Les réponses varient d’un État à l’autre, chacun tenant ses singularités, arbitrant le partage des domaines en fonction de sa tradition historique, de ses clivages sociaux et des choix fondamentaux touchant la place et l’aire d’extension de l’intervention de l’État.

Les choses ne sont guère, non plus, fixées une fois pour toutes, les modèles évoluent en fonction des transformations sociales. Et ces transformations marquent particulièrement les sociétés occidentales dont les repères sont plus ou moins embrouillés par la montée en puissance de l’islam politique en particulier, mais également par des manifestations diverses de montée des fondamentalismes dont le Tea Party américain n’est pas le moindre exemple.

Le Québec et le Canada n’y échappent pas. L’on sait la sympathie qu’inspirent au gouvernement Harper les sectes protestantes, fortement implantées dans l’Ouest, on sait la force des muses multiculturalistes à Toronto où il a été sérieusement question de faire une place à la charia dans le système juridique, on sait aussi la force des lobbies pro-vie, leur influence sur les programmes d’aide internationale et l’on ne retient pas suffisamment l’innovation que représente la création du Bureau de la liberté de religion du Canada. Le Canada fait ses choix. Le Québec les subit et en plus, il les finance.

Mais le Québec ne peut pas tenir sa propre démarche de révision des rapports État et religion sans s’attirer la réprobation, le mépris et la calomnie qui remplissent les pages des éditoriaux de Calgary, Toronto ou Ottawa et nous valent la morgue de l’intelligentsia, de la classe politique et de tous les donneurs de leçon de vertus canadian. Car le Québec n’est pas une société normale : sa vie démocratique a été mise en tutelle, son Assemblée nationale est tenue en laisse par la Charte canadienne, la Cour suprême et l’ordre constitutionnel imposé.

Le débat sur le projet de charte peut bien faire couler des flots d’encre, mobiliser des énergies folles, il n’en restera que poussière inoffensive. Point n’est besoin d’être prophète ou docteur en droit constitutionnel pour en connaître le sort. Même amendé, même réduit à la caricature la plus inoffensive, le projet de charte sitôt adopté subira des assauts juridiques qui n’en laisseront que des lambeaux. Thomas Mulcair, fidèle à ce qu’il a été et fait à Alliance Québec, a déjà sonné l’hallali. Le fait qu’aucun député québécois du NPD n’ait eu le courage de démissionner pour dénoncer une telle outrecuidance en dit long sur leur courage sans aucun doute, mais surtout sur leur consentement à la minorisation. Ce sont des forces d’érosion de la réalité nationale qui font carrière là. Et nous n’avons rien à faire de leurs bons sentiments. Ils travaillent objectivement contre notre intérêt national. Pis encore, ils jouent les vierges offensées, nous donnant du pathos devant l’obscène.

Et l’obscénité, c’est moins le projet de charte québécoise lui-même que le scandale de s’en prendre au caractère sacré, fondateur de la Charte canadienne et du multiculturalisme dans l’imaginaire et les institutions canadian. L’opposition au multiculturalisme ne renvoie pas seulement qu’à une discussion sur le modèle d’intégration, elle frappe au cœur de la logique identitaire canadian. Elle prend l’allure d’une profanation et se dresse dès lors comme une menace, une attaque frontale justifiant la mobilisation de tous les moyens disponibles pour mâter ce qui est perçu comme un véritable dévoiement de l’ordre institutionnel. D’où l’extrême virulence des propos. D’où, également, la formulation de ripostes qui dressent l’ordre canadian comme un bouclier contre ces Québécois qu’il faut protéger d’eux-mêmes. On l’a vu lors des manifestations, les invocations à la Charte et les menaces de recourir aux tribunaux canadian sont brandies comme des boucliers pour protéger les adhérents au multiculturalisme des assauts du gouvernement du Québec. On ne peut voir plus belle illustration de la concurrence des modèles d’intégration qui, faut-il le rappeler, ne visent pas seulement les immigrants, mais bien l’ensemble des citoyens appelés à participer à la vie nationale en souscrivant à la primauté d’un ensemble de règles communes. L’identité et la culture québécoises sont des fondations, pas des éléments d’ambiance ou des pièces de décor pour sertir la mosaïque canadian.

Les minorités religieuses qui s’activent à implorer Ottawa de les protéger du Québec et de ses séparatistes revendiquent de fait le droit de s’exclure de nos institutions et de fonctionner dans une logique de développement séparé. Il était éminemment maladroit d’inclure un droit de retrait dans la proposition, cela laissait une brèche dans laquelle les opposants se sont engouffrés allègrement, affirmant dans les faits une logique partitionniste répugnante. Sous les hauts cris, c’est la démarche québécoise elle-même qui a été jugée irrecevable. L’opposition Montréal/régions est une illusion, un clivage frelaté pour masquer l’antagonisme canadian et la soumission minoritaire.

Le matraquage médiatique avait d’abord pour but de censurer le débat, de tout faire pour qu’il n’ait pas lieu. Sous prétexte qu’il n’y aurait pas « crise », il faudrait s’abstenir de réfléchir aux moyens d’éviter qu’il n’en lève une. Le sensationnalisme et le traitement anecdotique n’ont pas d’autres fonctions : saper le bien-fondé de la démarche en déplaçant le regard des institutions vers les situations. Bien servi par l’individualisme actuel, ce déplacement évite d’avoir à poser la question de la légitimité d’une intervention reposant sur un autre code que celui qui existe, celui du multiculturalisme canadian. C’est une preuve que l’inculcation idéologique a été efficace. Ce multiculturalisme est désormais intériorisé chez beaucoup de gens qui ne voient guère en lui qu’un instrument d’aménagement des rapports avec les minorités sans faire le lien avec la logique et le régime qu’il sert et consolide. L’adhésion, souvent enthousiaste d’une part importante du groupe social qui s’active dans les médias, au mondialisme martelé comme lieu commun du néolibéralisme accroît l’efficacité de cette inculcation. Le multiculturalisme est la doctrine de l’économisme apatride. Au Canada, sa prégnance comme doctrine d’État renforce cette idée que le soutenir vous place immédiatement à la pointe de l’évolution humaine…

Le gouvernement du Québec a mal évalué la résistance du Canada. Il mène le projet comme s’il s’agissait d’une affaire interne seulement, refusant même de considérer comme pièces au débat toutes les déclarations et tous les signes de mise en tutelle. Il participe ainsi à la minimisation des contraintes imposées par l’ordre constitutionnel illégitime. De fait, c’est parce qu’il estime qu’il peut faire ce débat et adopter sa charte sans ouvrir le conflit des légitimités qu’il renonce par avance à la disposition de dérogation et qu’il fait semblant de ne rien entendre de ce qui vient du Canada. Le rappel sera brutal.
Car en un mot comme en mille, s’imaginer contourner la Charte canadienne et lui préférer une alternative, c’est s’illusionner gravement sur ce qui est en jeu. Ce n’est pas d’abord une affaire de neutralité de l’État, ce n’est pas non plus seulement une affaire d’intégration des immigrants et d’encadrement des rapports avec les confessions religieuses en général et les groupes fondamentalistes, c’est d’abord une affaire de normalisation de la province de Québec.

Il faut éviter d’en faire une simple affaire de rapport aux immigrants. C’est vrai que le multiculturalisme est au fondement d’un modèle d’intégration des nouveaux arrivants et que ce modèle fait concurrence au modèle québécois (une langue officielle au Québec, deux au Canada, pas de culture de référence au Canada, une culture québécoise à partager, etc.). Mais plus globalement, le multiculturalisme est d’abord un dispositif de marginalisation de la nation québécoise et de sabotage de sa dynamique identitaire. Faut-il rappeler qu’il a été adopté comme doctrine d’État dans un refus catégorique du bilinguisme et du biculturalisme, c’est-à-dire dans le rejet du Québec comme nation ? Dans un tel contexte, le recours à la disposition de dérogation (clause nonobstant) s’impose. Il n’évitera pas la guerre juridique et les assauts politiques visant une éventuelle loi, mais il aura le mérite de poser ouvertement et dans la sphère politique le conflit des légitimités. Le Québec ne doit pas renoncer à compléter sa modernisation institutionnelle sous prétexte qu’elle le conduirait à troubler un ordre que d’aucuns souhaiteraient indolore et inoffensif.
À cet égard, le débat aura peut-être le mérite de faire revenir la question nationale au centre de la vie politique en faisant prendre conscience à bien des Québécois qui refusent de le reconnaître ou d’en tirer les conséquences qu’il y a un fort prix à payer pour vivre sous l’empire d’un ordre constitutionnel illégitime et conçu pour casser toute expression conséquente de leur volonté d’exister autrement que sous le joug d’un Canada qui ne respecte rien de ce qu’ils sont et, surtout, de ce qu’ils veulent être. Quant à ceux-là qui justifient leurs réticences en invoquant que le combat pour la laïcité risque d’aliéner d’éventuels appuis à la souveraineté, ils errent aussi bien sur le plan politique que conceptuel.

Sur le plan conceptuel d’abord, parce que la définition des institutions du Québec indépendant ne saurait s’inscrire dans le prolongement de la tradition de la monarchie constitutionnelle canadian, mais bien dans une logique républicaine qu’il faut commencer de définir et de s’approprier en cours de combat pour l’indépendance. Les efforts pour laïciser ont un effet pédagogique certain. Sur le plan politique ensuite, parce que l’adhésion au projet d’indépendance ne saurait se négocier sur des compromis démissionnaires et des astuces de séduction. Il y a des limites à avoir peur de ne pas être aimé. Le Québec indépendant doit susciter une adhésion sur un projet inédit et non pas seulement être présenté comme celui d’une province améliorée, porteuse d’un multiculturalisme inavoué pour ne pas avoir à asseoir sa construction nationale sur une culture québécoise forte, accueillante des influences et capable d’en faire une synthèse audacieuse qui donnera ses traits au visage de l’État nouvellement érigé. Nous voulons un État moderne pour le Québec indépendant, un État laïc et républicain.

Il faut donc aller de l’avant avec ce projet de charte. Mais il faut foncer sans illusion. La servitude volontaire est encore solidement implantée dans les esprits de ceux-là qui vivent dans le déni du politique et de l’ordre constitutionnel et c’est elle qui nourrit la peur panique du conflit. Il faut se mesurer pour se dépasser et les « chicanes » sont nécessaires pour s’arracher. Le consentement à la minorisation ne conduit qu’au ratatinement des libertés. Une constitution est une vraie affaire, un instrument assez puissant pour encadrer les codes vestimentaires ou les menus de garderie aussi bien que pour limiter la liberté démocratique du Québec. Le débat aura peut-être fait sortir des limbes ceux-là qui pensent encore que le peuple du Québec peut être source du droit. Le Canada nous tient sous une burqa juridique et ceux-là qui le défendent voudraient nous faire croire que le grillage du voile ne nous empêche guère d’embrasser l’horizon.

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