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Le multiculturalisme de droit divin

Un régime nouveau est toujours impatient d’affermir son autorité en détruisant les fondements du régime ancien (Raymond Aron).

L’incroyable virulence d’une frange significative des partisans du multiculturalisme et souvent, leur fanatisme idéologique en dit beaucoup sur la singularité de la doctrine à laquelle ils adhèrent, sans toujours assumer cette étiquette, d’ailleurs. On l’a vu ces dernières semaines, encore, les idéologues du multiculturalisme ont l’insulte facile et diabolisent aisément ceux qui ne partagent pas leur vision du progrès. Convaincus de porter une cause absolument juste, ils n’hésitent pas à jouer du « qui n’est pas avec nous est contre nous » et à transformer la politique en croisade qui doit conduire à la défaite complète de leurs adversaires. Leur fanatisme est d’autant plus dangereux qu’il prétend s’avancer sous l’étendard de la vertu.

Évidemment, la politique enflamme les passions et toute doctrine monte à la tête de ceux qui n’ont pas assez d’esprit critique pour éviter de l’absolutiser. Il y a des excités dans chaque parti et toute philosophie peut se radicaliser exagérément. Mais est-ce seulement de cela dont nous parlons ? Ou n’y a-t-il pas une part plus sombre dans l’idéologie multiculturaliste qui explique sa tendance au fanatisme ? Le multiculturalisme, dans ses différentes appellations, ne doit-il pas être inscrit dans l’histoire bien singulière des religions politiques qui ont traversé la modernité et qui sabotent toujours, pour peu qu’on prenne la peine de les étudier, les fondements la démocratie libérale ?

En fait, le multiculturalisme repose sur une révélation, ou si on préfère, sur une vérité révélée : l’heure serait venue, dans les sociétés occidentales, de « l’ouverture à l’autre » s’accompagnant de la reconnaissance du « droit à la différence ». Étrange slogan qui en est venu à dominer la politique contemporaine et qui ne tolère pas la discussion ou l’examen tant il se présente comme la plus évidente de toutes les évidences. Cette révélation devrait changer intérieurement les êtres qui sont illuminés par elle (ils devraient désormais « accueillir la différence ») et les sociétés qui devraient se transformer profondément en poussant le plus loin la « valorisation de la diversité » (elles devraient se reconstruire selon les exigences du multiculturalisme d’État). La révélation multiculturaliste ouvre le chemin d’une transformation inégalée des sociétés occidentales.

Ouverture à « l’autre » ? Mais qui est « l’autre » ?

Mais de quoi cette « ouverture à l’autre » est-elle le nom ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce slogan qu’il suffit trop souvent de répéter pour se donner l’impression de réfléchir tout en s’installant bien confortablement dans le camp du bien ? On pourrait dire de cette révélation qu’elle apparait dans la deuxième moitié des années 1960, quand la civilisation occidentale commence à développer une profonde crise de confiance – d’ailleurs, on parlait à l’époque d’une « crise de civilisation » qui frappait intimement les mécanismes les plus profonds de la transmission culturelle, comme en témoigne l’émergence de la contre-culture, qui portait bien son nom. Cette révélation clive profondément l’histoire entre un « avant » et un « après ». Avant elle, les sociétés occidentales auraient été caractérisées par la discrimination, la xénophobie, le racisme et, plus largement, par l’intolérance. La révélation multiculturaliste permet de prendre conscience de cette histoire coupable, elle balise le chemin d’une indispensable repentance, engendrant la fameuse honte de soi des sociétés occidentales, et d’une transformation sociale sans précédent au nom du « droit à la différence » à partir duquel il faudrait désormais réinterpréter les droits de l’homme. Cette vision de l’histoire est indispensable au multiculturalisme dans la mesure où elle ouvre un chantier de transformation sociale conforme à sa tentation démiurgique. Plus les institutions « du passé » sont rejetées, plus l’ingénierie sociale à venir sera considérable.

Cette révélation distingue ceux qui ont été illuminés par elle et ceux qui sont encore dans les ténèbres. On travaillera alors à les convertir (d’où l’importance de « l’éducation à la diversité ») ou à les combattre (il s’agit alors de les stigmatiser socialement). C’est ainsi que la grande alternative politico-idéologique que le multiculturalisme propose a une portée religieuse : nous sommes appelés à passer du repli sur soi à l’ouverture à l’autre. Nous devrions passer d’une vision de l’être humain à une autre et le multiculturalisme n’est pas étranger à la mystique de l’homme nouveau, que l’on définira comme l’homme sans préjugés, délivré de toute appartenance historico-culturelle particulière, et prêt à s’ouvrir à toutes les différences, quelles qu’elles soient. Il s’agit alors de se délivrer du mal que l’on nommera désormais « intolérance », terme vaste et imprécis et couvrant un territoire de plus en plus vaste, comme en témoigne la multiplication des « phobies », mais servant généralement à désigner le motif réel de toute opposition significative au multiculturalisme et aux propositions qu’il met de l’avant).

Le multiculturalisme agira à la manière d’une utopie expiatoire. C’est parce qu’il aurait beaucoup péché historiquement que l’Occident devrait se repentir et réécrire son histoire en en renversant les termes. Une société coupable doit se mortifier et se reconnaître dans le portrait le plus sévère qu’on fera d’elle, pour désirer se métamorphoser et renaître à partir une nouvelle idée d’elle-même. L’Occident ne doit plus assumer son histoire, avec ses grandeurs et ses misères, mais s’en extraire, pour repartir à neuf, en faisant table rase du passé, en rompant peu à peu toutes les amarres avec lui. C’est à partir du multiculturalisme et en son nom qu’il serait enfin possible de bâtir une société juste et ouverte à la pluralité des identités, se réclamant philosophiquement d’un paradoxal universalisme diversitaire. La justice sociale, aujourd’hui, serait par définition ouverte au multiculturalisme et travaillerait de nombreuses manières à sa promotion active.

Mais qui est « l’autre » de « l’ouverture à l’autre » ? De quel « autre » s’agit-il ? Cette question est mal posée et celui qui la formulerait ainsi se retrouvera vite dans une impasse. Elle se situe sur un registre empirique, sociologique, historique. Elle laisse croire qu’il s’agit d’une catégorie concrète et qu’il nous serait possible de distinguer un « autre » d’un autre « autre ». Alors que « l’autre » dont il s’agit dans l’idéologie multiculturaliste est une catégorie quasi « religieuse ». L’autre, c’est le rédempteur, c’est l’exclu qui vient de « l’extérieur » de la conception traditionnelle de la civilisation occidentale (une conception que l’on dira exclusivement au service de la « majorité »), qui la force à se transformer et qui permet de faire le procès de notre supposée fermeture à la différence. « L’autre », c’est celui qui n’a pas eu sa place dans l’histoire occidentale et qui aujourd’hui, la réclamerait. « L’autre », c’est celui qui permet d’apercevoir de l’extérieur une société fermée et qui révélerait par effet de contraste les grandes tares qui la caractériseraient. Il s’agit, si on préfère ce terme, de « l’exclu ». D’une certaine manière, l’exclu reprend la place qu’occupait la classe ouvrière dans la théologie marxiste. On l’appréciera parce qu’il révélerait par la revendication de son droit à la différence notre propre intolérance. Dans la mesure où « l’autre » nous forcerait à nous ouvrir et à nous déprendre d’une logique discriminatoire, sa présence est bénie en soi.

C’est ce qui explique qu’il y a souvent un écart entre « l’autre » fantasmé et « l’autre » réel, dans la mesure où il arrive souvent que les « autres » se contredisent entre eux (pour la simple et bonne raison que les cultures sont distinctes les unes des autres, et que le multiculturalisme regroupe dans une même catégorie des groupes bien différents), tout comme il arrive qu’on prête à « l’autre » des désirs qu’il n’a aucunement (comme on l’a vu récemment avec la question des élections à date fixe quand le PLQ s’opposait à la date retenue pour des élections à date fixe parce qu’elle coïncidait avec une fête de la communauté juive, alors que les représentants de cette communauté n’avaient jamais demandé un tel accommodement), ou lorsqu’on permet aux représentants les plus fanatiques d’une religion d’en devenir les représentants « médiatiquement consacrés » dans l’espace public. Car c’est justement dans la mesure où ils ne veulent pas faire de compromis qu’ils sont admirés et sacralisés, parce qu’ils incarnent alors pleinement la « diversité » historiquement refoulée qui reprendrait ses droits. De ce point de vue, les idéologues du multiculturalisme ne veulent de « l’autre » que dans la mesure où il joue le rôle qu’on attend de lui politiquement et philosophiquement.

Cela n’est pas sans effets politiques paradoxaux. On laisse ainsi souvent les radicaux prendre en otage la communauté dont ils se réclament, mais ce détail ne semble pas déranger outre mesure les idéologues du multiculturalisme. De la même manière, on attise souvent bien malgré soi les tensions en laissant les franges les plus radicales de certaines communautés prendre une place majeure dans le débat public, comme on l’a vu par exemple avec le débat entourant la criminalisation du blasphème, qui permettrait aux radicaux de chaque religion de définir les limites du pensable et de l’impensable dans l’espace public, alors qu’une société libérale est plutôt fondée sur l’idéal d’un libre examen de tous les points de vue, quelle que soit la charge critique (ou moqueuse) de cet examen. Le multiculturalisme conduit ainsi à une société segmentée qui perçoit de moins en moins ce qu’elle a en commun, sinon une « culture des droits » qui se réduit finalement au culte de la diversité pour elle-même et à la sacralisation des chartes qui permettrait sa libre expression dans l’espace public.

Quoi qu’il en soit, et contrairement à ce qu’ils soutiennent généralement, les idéologues du multiculturalisme ne pourfendent aucunement la logique du « nous » et du « eux » qu’ils croient avoir repéré dans l’histoire, et qu’ils prétendent officiellement vouloir déconstruire en assurant un recoupement complet entre le principe de citoyenneté et le principe d’humanité, une communauté politique ne pouvait apparemment plus distinguer entre ses membres et ceux qui n’en sont pas. Les idéologues du multiculturalisme maintiennent plutôt cette alternative, mais en en inversant les termes : « nous » sommes toujours coupables. « Nous » ne sommes jamais assez ouverts. « Nous » faisons honte à ceux qui ne supportent plus de vivre dans une société ne s’ouvrant pas assez à « l’autre ». Mais le « nous » et le « eux » ainsi reformulés ne correspond plus à une distinction entre une communauté politique et une autre, également légitimes dans leurs aspirations historiques, mais entre une société occidentale toujours coupable et un exclu toujours dans ses droits. On aura compris ici que le multiculturalisme ne fait pas affaire avec des sociétés réelles et complexes, où les rapports sociaux ne se laissent pas réduire à des rapports de domination, mais plaque plutôt sur elles un fantasme idéologique qui est appelé à les recouvrir et qui développe une culture politique victimaire.

D’ailleurs, comme toute religion politique, le multiculturalisme croit possible d’accomplir politiquement le paradis sur terre. Ce paradis, c’est celui de l’universelle communion des différences se reconnaissant les uns les autres dans un grand enrichissement de l’humanité. Il s’agit du stade final et achevé de l’humanité qui culminera dans l’abolition des frontières culturelles et politiques. La simple idée que les cultures ne soient pas que des amas de coutumes folkloriques contribuant seulement à la formation de l’identité personnelle de chacun et qu’elles puissent être fondatrices de différences politiques significatives est désamorcée. Et dans la mesure où le politique est là pour réguler les différends substantiels entre les groupes humains et pour permettre à certaines communautés historiquement constituées d’agir collectivement, il pourra aisément se dissoudre dans le droit. Lorsqu’il y a une tension entre deux groupes humains, le multiculturalisme laisse croire qu’il suffirait que ces groupes se comprennent pour démonter leurs différends. Il ne vient jamais à l’idée des multiculturalistes qu’il est justement possible que deux groupes se comprennent, mais qu’ils ne veuillent pas cohabiter, puisqu’ils feraient la découverte d’un désaccord profond, ce qui ne veut pas dire, évidemment, que cette différence assumée doive virer à l’hostilité. Mais le fait est là : le réalisme n’a plus ses droits dans l’utopie de la grande réconciliation universelle.

L’excommunication multiculturaliste

La société parfaite ne tolère pas ses contradicteurs, évidemment, et ceux qui se croient en possession de la vérité quant à la définition du progrès endurent bien mal l’idée qu’on puisse exprimer publiquement un désaccord avec eux. Ils ne croient pas que le bien commun s’aperçoive à partir d’une pluralité de points de vue, les grands principes politiques devant être soumis à leur perpétuelle remise en question, pour éviter de s’absolutiser. Car comment peut-on sérieusement s’opposer à l’idéal enfin révélé d’une société réconciliant parfaitement l’humanité dans sa diversité et son unité ? Si le multiculturalisme représente un progrès authentique et incontestable dans l’histoire humaine, comment peut-on s’y opposer sans témoigner de sombres pensées ou de troublantes inclinaisons ? L’opposition au multiculturalisme s’expliquera alors par le dérèglement psychiatrique (par exemple, lorsqu’on parle de « peur de la différence ») ou par un dérèglement sociologique (par exemple, une société en crise cherchant chez « l’autre » le bouc-émissaire idéal à persécuter et contre lequel elle pourrait refaire son unité). Il ne faut pas oublier non plus ceux qui seraient simplement de mauvais humains et qui seraient animés, comme on dit souvent, par la « haine de l’autre ». Dans tous les cas, la contradiction en profondeur du multiculturalisme est irrecevable.

Pourtant, des contradicteurs, il y en a et si on prend la peine de les écouter et de les lire, ils ne correspondent pas vraiment à cette caricature. Il y a ceux qui craignent les dérives communautaristes d’une société féodalisée où le droit à la différence masque une fragmentation complète de la citoyenneté. Il y a ceux qui craignent une humanité aseptisée où les pays perdent leur singularité sous la double pression d’un relativisme général et d’un individualisme radicalisé. Il y a ceux qui craignent que l’égalité des droits ne soit compromise dans une société où les règles valables pour tous sont perpétuellement ajustées selon la pression des communautarismes qui parviennent à faire entendre leurs doléances dans l’espace public. On pourrait en nommer d’autres, évidemment.

Mais on ne les entendra pas : on invite plutôt à se méfier d’eux, en cherchant à mettre en lumière les sentiments haineux qui les animeraient. Il n’est pas permis de remettre en question la révélation multiculturaliste et le dogme qui la consigne politiquement. Ceux qui le feront seront considérés comme de dangereux personnages, animés par des sentiments et des émotions condamnables, dont la simple présence dans la cité et l’espace public témoignerait du fait qu’il resterait « beaucoup de chemin à faire » sur la voie de l’acceptation universelle des différences. Les idéologues du multiculturalisme reconstituent ainsi un « nous » et un « eux » infiniment plus dangereux que celui naissant des frontières nationales et culturelles, qui ne trient pas l’espèce entre bons et mauvais humains, mais plutôt, qui reconnaissent la diversité des manières d’y appartenir collectivement. Le « nous » et le « eux » des multiculturalistes distingue ainsi ceux qui auraient été illuminés par sa révélation et les autres. C’est le « nous » du parti de l’inclusion, qui prétend avoir le monopole de l’humanité de l’ouverture, et le « eux » du parti de l’intolérance, ce qui donne au premier le droit d’exclure du débat public le second, en l’accusant d’œuvrer contre l’humanité.

Il s’agira d’exclure les douteurs hors de l’espace public à travers de sophistiquées et brutales méthodes d’excommunication. On cherchera à les refouler dans les marges de l’espace public pour les y enfermer. On les censurera implicitement ou explicitement ou alors, on ne parlera d’eux qu’en leur associant les pires étiquettes, comme s’il fallait régulièrement prévenir la population de la présence du démon de l’intolérance dans la cité, pour éviter qu’il ne les contamine. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy ou David Cameron ont été, ces dernières années, accusés de basculer dans la xénophobie parce qu’ils prétendaient constater empiriquement l’échec du multiculturalisme à garantir la paix sociale et la cohérence culturelle des sociétés où on l’applique. On accusera ainsi régulièrement de racisme ceux qui critiquent le multiculturalisme, ce qui peut même sembler relever de l’exorcisme, le vocabulaire utilisé pour en parler faisant régulièrement référence aux odeurs « nauséabondes » qu’ils dégageraient, comme s’ils puisaient dans les passions les plus basses et les plus honteuses du genre humain.

L’idéologie multiculturaliste suspectera particulièrement ceux qui entendent fonder l’identité nationale sur l’histoire. D’ailleurs, on se méfiera particulièrement de ceux qui remettent en question la grande césure historique proposée par le multiculturalisme entre les jours sombres de l’intolérance et les années radieuses de la reconnaissance diversitaire. On se méfiera de ceux qui voient dans le passé non seulement une matière dont on doit s’arracher, mais bien un matériau indispensable à la définition de l’identité collective. L’histoire est dangereuse, parce qu’en cherchant à tisser un lien fructueux entre le passé et le présent, on chercherait à faire survivre dans la société multiculturelle des formes identitaires et des valeurs qui n’auraient pas été filtrées par la révélation diversitaire. Dans la perspective multiculturaliste, la seule manière d’évoquer l’histoire consistera alors à la présenter comme un musée des horreurs, en racontant la lutte pour l’émancipation des différentes « minorités » exclues jusqu’à tout récemment du « nous ».

Si le multiculturalisme tolère et valorise la diversité des styles de vie, il ne tolère pas la diversité des opinions politiques en ce qui a trait à ses principes fondamentaux. S’il peut envisager qu’on applique avec des nuances distinctes son programme, il ne tolère pas qu’on examine et qu’on critique en elle-même la révélation sur laquelle il repose. La démocratie pose problème, évidemment, dans la mesure où elle repose justement sur la valorisation de la pluralité des points de vue sur la chose commune. Mais surtout, la démocratie pose problème parce qu’elle repose sur la souveraineté populaire. Cette dernière ne masquerait-elle pas tout bonnement la « tyrannie de la majorité » ? De ce point de vue, il faudrait s’en déprendre le plus complètement possible. On favorisera donc le développement du gouvernement des juges à la manière d’un despotisme éclairé gardien de l’orthodoxie chartiste et du consensus multiculturaliste. Quant au peuple, il devra être rééduqué par de grandes campagnes de sensibilisation visant à développer chez lui un « nouveau rapport à la diversité ». Car on constate régulièrement, évidemment, que la majorité de la population exprime de profondes réserves envers une idéologie politique en train de devenir religion d’État.

Le multiculturalisme contre l’identité nationale

On comprend donc une chose : les idéologues du multiculturalisme ne veulent pas seulement approfondir et étendre le sens de l’hospitalité occidentale, mais ils veulent abolir l’idée de société d’accueil, à moins de réduire celle-ci à de simples règles de droit universellement valables et seulement bonnes à encadrer la libre expression de la diversité. L’idée qu’une citoyenneté soit liée à un substrat historico-culturel leur est absolument intolérable. Ils ne veulent pas seulement que l’intégration des nouveaux arrivants soit facilitée par des mesures conciliatrices : ils veulent inverser le devoir d’intégration en vidant la citoyenneté de sa charge historique pour mieux réduire la communauté politique à un ensemble de principes abstraits généralement associés à la « philosophie des droits ».

Ce que les idéologues du multiculturalisme rejettent, fondamentalement, c’est l’idée qu’un « nous » historique et culturellement consistant soit fondateur d’une communauté politique et que les nouveaux arrivants doivent en prendre le pli pour s’y intégrer. La citoyenneté devrait plutôt se recomposer en s’extrayant de l’identité nationale – elle devrait, à plusieurs égards, se dénationaliser. C’est un programme sans fin, bien évidemment, qui ne tolère pas les compromis historiques et qui cherche toujours à pousser plus loin la valorisation de la « diversité », même si cette diversité est un concept ne parvenant pas à saisir véritablement la richesse véritable de la pluralité des cultures par lesquelles l’humanité exprime ses possibilités.

D’ailleurs, derrière l’idée d’une culture substantielle, les idéologues du multiculturalisme croient généralement repérer le racisme, comme si la seule alternative possible était entre une citoyenneté exclusivement fondée sur les droits de l’homme et une citoyenneté fondée sur la race, comme si la culture et l’identité collective n’étaient pas la réponse à la nécessité d’épaissir la communauté politique sans pour autant la « naturaliser ». Ils oublient, ou feignent d’oublier que le génie de la culture, c’est qu’elle est une réalité historique et sociologique. Elle est transmissible au-delà des frontières « ethniques », ce qui témoigne justement de sa compatibilité fondamentale avec l’idéal démocratique qui ne refuse pas les appartenances collectives, mais qui entend justement les traverser d’un élan universaliste. L’assimilation de la culture « substantielle » à la race, et par là au racisme, déstructure complètement l’imaginaire politique des sociétés occidentales, qui a déjà appauvri l’idée démocratique et qui risque de l’abimer encore davantage en laissant croire que toute forme d’identité collective historiquement nouée conduirait inévitablement à des dérives défigurant cruellement l’idée même de démocratie, et même celle d’humanité.

Un piège idéologique

Le multiculturalisme désire donc refonder l’État sur de nouvelles croyances collectives et contraindre la société à s’y convertir. Le multiculturalisme instaure un nouveau régime politique avec une religion d’État. De ce point de vue, nous sommes parfaitement en droit de parler du multiculturalisme de droit divin. Nous sommes en droit de nous demander ce qui peut survivre de la démocratie dans une société où une foi conquérante transforme de plus en plus notre rapport à l’État. Il est pourtant nécessaire de sortir de l’orthodoxie multiculturaliste et de critiquer la valeur de sa révélation. Il l’est tout autant de rappeler que l’histoire occidentale et celle de ses nations ne ressemblent en rien à la détestable caricature qu’on en fait, tout comme il est indispensable de rappeler qu’une société ne saurait tenir exclusivement sur le culte des droits et qu’elle doit consentir à sa propre culture et la placer au cœur de l’espace public pour véritablement fonder un espace public permettant d’approfondir l’idéal démocratique.

Évidemment, dans la société contemporaine, qui naturellement, valorise la courtoisie et le dialogue, ce que nous saluons tous, plusieurs sont piégés par leurs bons sentiments. Ils ne voient jamais les « demandes d’accommodement » que de manière individuelle, sans comprendre qu’elles ont souvent une signification politique, et ils s’imaginent qu’il suffit de faire preuve d’un peu de bon « voisinage » ou de bonne foi pour résoudre les problèmes qu’elles pourraient soulever. Il y en a d’autres qui se laissent tout simplement intimider par le politiquement correct qui met en place un dispositif inhibiteur. S’ils ont un malaise avec l’inversion du devoir d’intégration, ils sont conscients que leur bonne réputation médiatique ou professionnelle peut souffrir d’une dissidence trop affichée avec la nouvelle foi. Ils préfèrent donc se taire et afficher un cosmopolitisme sophistiqué de bon aloi qui est garant de bonne compagnie mondaine.

On peut comprendre que l’horreur absolue que nous inspire naturellement le racisme en amène plusieurs à se méfier des fondamentalistes de chaque culture et de chaque religion, qui entendent l’enfermer dans l’idolâtrie du même et qui risquent par-là de la faire mourir d’asphyxie. Mais préserver une culture ne veut pas dire la muséifier et un nationalisme raisonnable n’a rien d’un fondamentalisme culturel. Surtout, on ferait une erreur immense de rabattre l’histoire de l’État-nation à celle du racisme et à croire que la défense décomplexée de l’identité nationale relèverait de l’intégrisme. L’idée d’une communauté politique se définissant à partir d’une communauté de mémoire et de culture est au fondement de l’expérience démocratique moderne et on aurait tort de croire que l’idéal d’une participation civique véritable pourrait survivre à sa disparition. L’idée qu’un pays ne se laisse pas exclusivement définir comme un espace juridique ou comme un espace administratif ne fait finalement scandale que chez ceux qui refusent l’idée même de pays et qui n’ont plus une idée riche de la profondeur de chaque culture par lesquelles s’exprime la diversité humaine.

Si l’hospitalité est une valeur fondamentale, elle suppose quand même la reconnaissance des us et des coutumes de la société d’accueil, et vient avec le fait que sa culture ne saurait être qu’une culture parmi d’autres dans un grand bazar. Si l’ouverture est une vertu, on ne peut toutefois la pratiquer intelligemment si on ne fait pas à partir de quoi on s’ouvre. Si l’universalité est une idée phare de la modernité, héritière à bien des égards du christianisme, il faut éviter de la confondre avec une indifférenciation généralisée des cultures, qui deviendraient toutes parfaitement interchangeables, comme si chacune ne représentait pas une forme d’accès unique, et pour cela précieuse, à notre commune humanité. Autrement dit, le multiculturalisme n’a aucunement le monopole de l’hospitalité, de l’ouverture, de l’universalité ou de la tolérance. Il en propose plutôt une vision déformée qui déstructure progressivement les conditions mêmes d’une vie en commun dans la cité.

On peut en tirer une leçon politique. Si on veut répondre au multiculturalisme, il faudra éviter de se contenter de réponses strictement gestionnaires et timorées et s’opposer clairement à la vision de la société et de l’expérience historique occidentale qu’il met de l’avant. Il ne faudra pas, autrement dit, évoluer dans ses catégories et il faudra s’affranchir de son imaginaire politique, devenu hégémonique au fil du dernier demi-siècle. Cela suppose que les adversaires du multiculturalisme comprennent la nature des dangers que cette idéologie fait peser sur la démocratie occidentale et qu’ils sachent pour cela situer sa critique à la bonne hauteur : nous sommes devant une querelle portant sur la définition même de la démocratie et de l’émancipation humaine. Nous sommes dans une querelle portant sur la signification de l’expérience historique occidentale.

Mais les critiques du multiculturalisme ne devront pas se définir de manière exclusivement critique, toutefois. Cela suppose aussi que les adversaires du multiculturalisme sachent la valeur de ce qu’ils défendent et qu’ils se reconnectent aux sources les plus fécondes de la tradition politique occidentale. Cela implique de renouer avec une conception plus riche et plus nuancée de l’histoire de la civilisation occidentale, ce qui ne veut pas dire qu’elle sera pour autant exclusivement laudatrice. Cela implique d’en revenir à l’idéal de la démocratie et de la souveraineté populaire qui la fonde et qui connecte l’homme à la cité en lui permettant de faire l’expérience du monde commun. Cela implique d’en revenir à l’État-nation, qui en est le fondement indispensable et qui associe intimement la citoyenneté démocratique et l’identité nationale. Cela implique d’en revenir aux exigences de la tolérance libérale, qui permet à une diversité humaine foisonnante de s’exprimer de manière foisonnante sans passer par l’ingénierie sociale et identitaire. Cela implique aussi de renouer avec une vision authentiquement créatrice du cosmopolitisme qui cherche à lier les cultures entre elles à partir de l’élan universel qui les traverse chacune plutôt qu’en étouffant ce qui fait leur singularité.

Cela implique, autrement dit, d’en revenir aux sources nombreuses d’une civilisation avec laquelle il faut renouer et dont la renaissance est impérieuse.

 

Cahiers de lecture - Automne 2017

2017automne250

Le numéro d'Automne 2017 des Cahiers de lecture se penche sur Montréal à l'occasion de son 375e anniversaire et cherche à comprendre les féminismes actuels. Aussi dans ce numéro, des recensions portant sur les juifs au Québec, sur la politique, sur le cinéma, bref, comme chaque fois, les Cahiers nous relancent dans la lecture de notre monde.

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