Énergie éoliennne : Hydro-Québec doit rester maître

La filière éolienne connaît un développement exceptionnel partout dans le monde. Sa puissance installée est passée de 2500 mégawatts (MW) en 1992 à plus de 59 000 MW en 2005. C’est une fois et demie la puissance de toutes les installations du Québec. En 2005, l’industrie mondiale a mis en service près de 12 000 MW supplémentaires. Cette croissance s’explique par le boom technologique de la filière. L’électricité produite par les éoliennes coûte de moins en moins cher. C’est pourquoi cette alternative est déjà implantée dans plusieurs pays, où le coût de production d’électricité est beaucoup plus élevé qu’au Québec.

Le leader mondial en la matière est le Danemark. C’est le plus important fabricant d’éoliennes. À cause de sa petite taille, il arrive cinquième en puissance installée. Le premier est l’Allemagne qui accapare plus de 31 % des éoliennes du monde. L’Espagne arrive deuxième avec près de 17 % des éoliennes. Le sud des États-Unis est troisième avec un peu plus de 15 %, l’Inde est quatrième avec 7,5 %, et le Danemark récolte 5,3 % des éoliennes.

Le principal fabricant est l’entreprise danoise Vestas. Elle a fabriqué près de 37 % des éoliennes, évaluées selon leur puissance. Le numéro deux est Enercon. Cette société allemande accapare 14,8 % des éoliennes. Suit l’espagnole Gamesa qui présente 13,5 % du marché, vient en quatrième place l’américaine General Electric avec 11,2 %. Le numéro cinq est aussi danois. L’entreprise Siemens a installé 8,1 % des éoliennes.

Côté éoliennes, le Québec suit la tendance mondiale. Notre retard en la matière relatif aux pays susmentionnés s’explique par nos faibles coûts de production d’électricité découlant de nos grands complexes hydroélectriques. Au Québec, la filière éolienne commence à peine à être intéressante au niveau du prix. Nos nouvelles installations hydroélectriques coûtent de plus en plus cher, et l’éolien revient de moins en moins cher. L’European Wind Energy Association (EWEA) affirme que le coût par kWh produit par l’éolien a diminué en moyenne de 3 % par année entre 1989 et 2001, en raison du rapide développement technologique. Cette tendance devrait continuer. En 15 ans, les coûts de la filière ont été coupés de moitié. Les éoliennes sont de plus en plus grosses et de plus en plus rentables. Une éolienne type avait une puissance de 0,2 MW en 1990, contre 1500 MW en 2002. Celles de 2002 sont 7500 fois plus grosses que celles de 1990. Des éoliennes de puissance variant entre 2 et 5 MW sont aujourd’hui commercialisées.

Le territoire québécois est propice à l’implantation des éoliennes à cause de la qualité de ses vents, qui est nettement supérieure aux sites européens. La vitesse moyenne du vent est la donnée la plus importante pour rentabiliser une éolienne. De façon évidente, plus l’éolienne tourne souvent et vite, plus sa production augmente. Selon la firme Hélimax, il y a 3840 MW de potentiel pour des vents entre 8 et 9 m/s à moins de 25 km des lignes électriques déjà existantes. Ces sites se trouvent à 90 % en Gaspésie et sur la Côte Nord. Il y a également 95 560 MW de potentiel pour les vents entre 7 et 8 m/s à moins de 25 km des lignes de transport déjà existantes, alors qu’en Europe, les meilleurs sites retenus ont des vents qui ont une vitesse moyenne de 6,9 m/s. Si Hélimax évalue les sites à moins de 25 km des lignes déjà existantes, ce n’est pas pour utiliser les lignes : elles sont souvent déjà surchargées. C’est simplement pour montrer qu’il s’agit de sites accessibles.

En plus d’être de qualité, les vents au Québec soufflent plus fort l’hiver. Ainsi, les éoliennes au Québec produisent davantage durant la saison où la demande d’électricité est plus importante, contrairement par exemple aux petites centrales hydrauliques. Enfin, l’éolien et la grande hydraulique se marient bien, les barrages pouvant emmagasiner l’énergie excédentaire produite par les éoliennes. Tous ces faits expliquent le fort engouement pour cette filière au Québec.

Dans sa récente politique énergétique, le gouvernement Charest a annoncé le développement de 4000 MW d’énergie éolienne pour les dix prochaines années. Un premier appel d’offres de 1000 MW est actuellement en construction. Un second de 2000 MW vient d’être lancé. Un autre appel de 500 MW réservé aux partenariats entre les premières nations ou les MRC avec l’entreprise privée a été annoncé dans la politique énergétique. Il reste plus ou moins 500 MW qui est actuellement en développement, suivant des contrats gré à gré entre l’entreprise privée et Hydro-Québec.

Le premier parc éolien d’envergure à se développer est celui du Nordais. Un premier site de 76 éoliennes, représentant 57 MW, est situé à Cap-Chat et fonctionne depuis décembre 1998. Le second site, situé à St-Ulric, St-Léandre et St-Jérôme-de-Matane, compte 57 éoliennes et fonctionne depuis l’automne 1999. Ces deux sites totalisent une puissance de 100 MW, et les 133 éoliennes ont été construites par la danoise NEG-Micon, qui a depuis été rachetée par sa consœur Vestas. L’entreprise qui détient et exploite Le Nordais est la montréalaise Axor. Elle vend son électricité à Hydro-Québec selon un contrat de 25 ans dont les détails sont secrets. Les résultats de ce parc ne sont pas très spectaculaires. Les éoliennes d’il y a encore quelques années sont beaucoup moins performantes que celles d’aujourd’hui. De plus, quand le parc a été développé, la mesure des vents n’était pas aussi bonne qu’aujourd’hui, et les éoliennes n’ont pas été situées sur les meilleurs sites. Ceci fait que leur facteur d’utilisation est de 18 %, alors qu’il avait été évalué à 30 %, et que les nouveaux parcs peuvent aujourd’hui s’attendre à 40 %. (Les éoliennes ne tournent pas à plein régime en tout temps. C’est pourquoi on emploie le facteur d’utilisation.) Selon Mylène Moisan du journal Le Soleil, le coût de production du parc serait de 6,6 cent par kilowattheure (¢/kWh), alors qu’Hydro-Québec a payé 14,5 ¢/kWh en 2004. Il s’agit d’un prix démesuré et il est évident que la négociation du contrat a été bâclée. L’entreprise Axor est plutôt variée et opère et exploite entre autres des petites centrales hydrauliques.

Hydro-Québec a aussi des ententes gré à gré avec la firme 3Ci pour deux parcs éoliens à Murdochville totalisant une puissance de 108 MW. L’entreprise a érigé un autre parc de 54 MW toujours à Murdochville et envisage déjà d’en construire un quatrième. Ce petit bureau d’ingénieur, dont le siège social est situé à St-Bruno, a développé les trois premiers parcs avec les torontoises Northland Power et Creststreet Power Holding. Le prochain parc devrait être développé seul. Le parc de 54 MW a d’ailleurs été racheté en entier par la torontoise Northland Power. Le prix de vente de l’électricité à Hydro-Québec est de 6,5 ¢/kWh pour les deux premiers parcs, en tenant compte de l’inflation.

L’autre contrat gré à gré est nommé Terra Vents. Il s’agit d’un projet de 200 MW, en développement près de Rivière-du-Loup. La firme torontoise SkyPower installera ses parcs à Cacouna, Saint-Modeste, Saint-Arsène, Saint-Épiphane et L’Isle-Verte. Ce projet comptera 130 éoliennes et devrait entrer en fonction en 2008. Terra Vents a semé la grogne des maires des municipalités concernées, qui veulent avoir un niveau de redevances acceptable. Ils affirment que les retombées économiques locales sont trop faibles comparativement aux profits qui sortent de la région. C’est pourquoi le déroulement du projet est constamment ralenti.

Le premier appel d’offre

En 2002, le gouvernement du Québec a annoncé les détails d’un appel d’offre d’achat de 1000 MW d’énergie éolienne par Hydro-Québec. L’énergie doit être produite dans la MRC de Matane et en Gaspésie, et 60 % de la fabrication des éoliennes doit provenir de cet endroit. Ceci peut paraître satisfaisant, mais il ne faut pas oublier que 90 % des dépenses d’Hydro-Québec se font déjà au Québec. À l’échelle du Québec, il s’agit malheureusement d’un net recul, d’autant plus que ce sont les composantes à haute valeur technologique qui seront faites à l’extérieur de la province.

En 2004, deux firmes canadiennes anglaises ont remporté l’appel d’offre. Ces entreprises achètent les éoliennes à l’américaine General Electric Wind Energy, exploitent les parcs et vendent leur électricité à notre société d’État. Afin de respecter la part du contenu local des éoliennes stipulée dans l’appel d’offre, l’entreprise mauricienne Marmen a implanté à Matane une usine de nacelles et une autre de tours. La danoise LM Glassfiber s’installe quant à elle à Gaspé, où les pales seront fabriquées. Ces deux entreprises sont des sous-traitantes de GE. Le gouvernement a également annoncé la mise en place d’un Technocentre éolien de la Gaspésie installé à Gaspé et d’un centre de recherche sur les éoliennes en milieu nordique, qui sera implanté à Murdochville.

Présentation de l’appel d’offre de 1000 MW

Il y a un peu moins d’un an, j’ai publié une recherche portant sur ce premier appel d’offre. En voici l’essentiel. Comme il l’a été dit plus haut, le gouvernement du Québec annonçait en 2002 les détails d’un appel d’offre pour produire 1000 MW en Gaspésie et dans la MRC de Matane. Il s’agit d’un projet de très grande envergure. Les contrats ont été attribués en 2004. Huit contrats d’achat d’électricité ont été signés entre deux producteurs privés canadiens anglais et Hydro-Québec. Ils sont d’une durée de vingt ans. L’appel demandait aux différents soumissionnaires de proposer un ou plusieurs parcs d’environ 100 MW. Chacun des parc doit entrer en fonction au premier décembre des années 2006 à 2012 (il y en a deux pour 2011), et la taille des parcs retenus varie entre 58,5 MW et 150,0 MW. L’ensemble de ces parcs affiche une puissance de 990 MW et devrait produire 3,18 térawattheures d’électricité par année. À titre de comparaison, en 2005, l’ensemble des parcs éoliens au Canada affichait une puissance installée de 372 MW, dont 113,25 MW implantés au Québec. Le projet de 1000 MW vient presque quadrupler l’importance de la filière éolienne au Canada, et ce, sans compter les autres 3000 MW annoncés.

Les éoliennes sont construites et livrées par General Electric Energy Inc. et sa filiale GE Canada. Comme nous l’avons mentionné, c’est la multinationale qui commande les mats et nacelles à l’usine québécoise Marmen. Cette entreprise, déjà active en Mauricie, s’installe à Matane. GE achètera aussi les pales d’éolienne à l’entreprise danoise LM Glasfiber qui construit une usine à Gaspé.

Les deux firmes privées qui ont remporté l’appel d’offre ont pour tâche de financer l’achat des éoliennes à General Electric et d’assurer les frais d’opération et de maintenance durant vingt années. GE livre les éoliennes « clefs en main » aux deux entreprises. De plus, la multinationale assumera une grande part de l’opération et de l’entretien des parcs éoliens. Les contrats à cet effet sont annoncés, mais les détails ne sont pas rendus publics.

Le premier producteur privé est Cartier Wind Energy Inc. Cette entreprise produira 740 MW, ce qui représente les trois quarts du projet. L’entreprise est une filiale de TransCanada Corporation qui la détient à 62 %. TransCanada est une entreprise privée albertaine spécialisée dans la distribution de gaz naturel et dans la production d’électricité. Elle possède 41 000 km de pipelines. L’entreprise possède également des centrales au Canada, aux États-Unis et au Québec. En incluant les parcs éoliens qui seront construits en Gaspésie, la puissance des centrales qu’elle exploite totalise 5100 MW. Il s’agit principalement de centrales thermiques. La firme détient également des centrales de biomasse, hydroélectriques et nucléaires. Au Québec, en plus des parcs éoliens, cette entreprise construit et opérera la centrale thermique de Bécancour qui est passée en douce derrière la lutte menée contre la centrale du Suroît.

Innergex II Income Fund détient 38 % de Cartier Wind Energy. Son siège social est situé à Longueuil. Ce fond de placement se spécialise dans les petites centrales et cherche à développer la filière éolienne. Elle possède des intérêts dans environ une dizaine de mini-centrales hydroélectriques en Ontario, au Québec, et en Idaho aux États-Unis. Ces mini-centrales totalisent une puissance de 300 MW.

Renewable Energy Systems Canada Development, filiale de RES USA, détenait au début du projet 20 % de Cartier. Cette entreprise états-unienne se spécialise dans le développement de la filière éolienne. En 23 années d’expérience dans le domaine, elle a pris part à la construction de 800 MW de puissance éolienne. C’est ce partenaire qui était supposé apporter l’expérience de la filière au consortium, mais elle l’a quitté avant même l’entrée en fonction du premier parc.

Le second producteur privé à avoir remporté l’appel d’offre est la torontoise Northland Power Inc., avec sa consœur Northland Power Income Fund. Elle produira 250,5 MW. Northland Power Inc. se spécialise dans la production d’électricité par cogénération et dans la distribution de gaz naturel. En plus de réaliser le présent contrat, le fond Northland Power Income Fund détient indirectement des parts dans trois centrales électriques. Il s’agit de centrales thermiques, dont deux sont en Ontario et une autre se trouve dans le district de Colombia aux États-Unis. Enfin, ce fond détient aussi un parc éolien de 54 MW situé sur le mont Miller, en Gaspésie, qui a été érigé en collaboration avec le bureau d’ingénieur 3Ci.

Mis à part le parc éolien de 54 MW que le fond de Northland Power vient de racheter à 3Ci, les entreprises qui ont remporté l’appel d’offre de 1000 MW n’ont aucune expérience dans le secteur éolien. Il s’agit d’entreprises privées ayant des intérêts dans les pipelines, dans les centrales thermiques et nucléaires, et dans les petits barrages hydroélectriques. Elles s’intéressent à leur bénéfice et pas à l’environnement. Elles utilisent l’appel d’offre pour développer leurs compétences dans cette filière en plein essor, et n’apportent rien du tout au Québec. Leurs tarifs ne sont pas concurrentiels, même s’ils sont issus d’un appel d’offre. Ce paradoxe est expliqué dans les sections qui suivent. Avec le projet de 1000 MW, le Québec a choisi un rôle d’avant-garde dans la filière éolienne en Amérique et dans le monde. Ce choix comporte un coût élevé et une part de risques. Cette décision avant-gardiste aurait dû servir à développer une expertise québécoise dans le domaine. Comme nous le verrons dans les lignes qui suivent, notre société d’État est la mieux placée pour développer cette expertise. Malheureusement, les dirigeants d’Hydro-Québec se complaisent actuellement dans le rôle passif qu’attend d’eux le gouvernement. Notre société d’État a regardé passer le premier appel d’offre, prétextant son manque d’expérience. Les gagnants de l’appel d’offre n’en ont pas plus.

Le coût de l’électricité éolienne

Le prix de l’électricité produite par les futurs parcs éoliens se décompose en quelques parties. La façon dont les prix ont été annoncés est malhonnête et, sans grande surprise, les médias les ont mal repris. Selon les contrats signés entre Hydro-Québec et les entreprises privées, le prix versé à ces firmes est de 6,5 ¢ par kilowattheure pour l’année 2007, mais avec une augmentation de 2 % à tous les ans. Par exemple, en 2025, Hydro-Québec versera 9,28 ¢/kWh à TransCanada. Le prix de l’électricité éolienne produite par le privé sera de 6,5 ¢/kWh uniquement en 2007. Pour calculer le prix moyen exact, il faut tenir compte de l’augmentation du tarif tous les ans, de même que la quantité d’électricité produite à chaque année. Ces calculs permettent d’établir qu’Hydro-Québec versera en moyenne 8,35 ¢/kWh aux producteurs privés. Malheureusement, les articles de journaux affirment faussement que 6,5 ¢/kWh seront versés aux producteurs. 8,35 ¢/kWh est un tarif élevé par rapport aux prix des autres filières. Par exemple, le coût moyen d’un kilowattheure produit par Hydro-Québec est actuellement de 1,9 ¢. Le coût de revient du projet Toulnoustuc est de 4¢/kWh, celui d’Eastmain 1 et 1A de 5¢/kWh, et celui de la centrale Gentilly, après ses rénovations devrait osciller autour de 6¢. Plutôt qu’augmenter de 2 % à chaque année, ces coûts sont stables et ont même tendance à diminuer. Il n’est d’ailleurs pas logique de verser un tarif qui augmente avec les années, puisque l’essentiel du coût d’un parc éolien se défraie avant même la mise en service du parc éolien.

À ce 8,35 ¢/kWh, il faut ajouter d’autres coûts. L’énergie éolienne étant produite en Gaspésie, Hydro-Québec affirme devoir adapter son réseau de transport. La société d’État évalue qu’elle doit investir l’équivalent de 430 millions $ de 2007 pour transporter la nouvelle électricité. À ce titre, la société d’État charge 1,30¢/kWh la première année. Ce coût augmente aussi de 2 % chaque année. En pondérant les tarifs annuels par la quantité d’énergie transportée chaque année, la moyenne des tarifs pour le transport s’établit à 1,67¢/kWh. Ces nouvelles infrastructures ne serviront pas uniquement à transporter l’énergie du 1000 MW, mais notre société d’État a choisi de financer les infrastructures de la sorte. Il faut également comprendre que lorsqu’Hydro-Québec se facture à elle-même, il s’agit d’un processus de cession de coût interne assez compliqué et qu’à la fin, elle fait le même niveau de profit, en autant que ces coûts internes ne soient pas une justification pour augmenter les tarifs devant la Régie de l’énergie. Ce n’est pas le cas dans cette situation particulière. Enfin, Hydro-Québec chargeait à l’origine 0,9 ¢/kWh de plus comme frais d’équilibrage. Ce tarif n’a pas d’augmentation annuelle. Comme nous le verrons plus loin, ce tarif est déjà trop élevé et Hydro a déjà choisi de le revoir à 0,5 ¢/kWh.

En additionnant ces parties, le coût moyen pour produire, équilibrer et transporter l’énergie éolienne s’élève à 10,87 ¢/kWh. En laissant de côté un seul instant les préoccupations environnementales et de développement régional, il est évident que le coût de ce projet est beaucoup trop élevé. Toutefois, un projet de pareille envergure en Gaspésie aurait pu être intéressant du point de vue économique. Les résultats décevants s’expliquent par le manque de rigueur et de vision du gouvernement. Le fait de laisser le développement de la filière à l’entreprise privée plutôt qu’à Hydro-Québec est étonnante. À terme, la filière éolienne représentera 10 % de notre électricité. En posant ce geste, le gouvernement choisit de privatiser un pan important de la production d’électricité. Le plus décevant est que cette décision du gouvernement est uniquement expliquée par son idéologie anti-étatique, puisque la filière aurait assurément pu être développée à meilleur coût par notre société d’État. Dans les meilleurs cas, ce projet aurait pu coûter un peu plus de 7¢/kWh, ou autour de 5 ¢/kWh en excluant le transport et l’équilibrage. Mais surtout, si le projet avait bien été développé, nous aurions été en mesure d’attirer un fabricant d’éoliennes au Québec.

Critique de l’appel d’offre de 1000 MW

Nous allons passer en revue ce qui explique les résultats décevants de l’appel d’offre. D’importantes données ont été rendues publiques, ce qui a permis l’analyse ici présentée. Les détails des calculs et les sources sont disponibles dans mon rapport de recherche (publié à l’adresse suivante : www.restonsmaitrescheznous.com).

L’appel d’offre a mal été construit. Il fait en sorte que les entreprises soumissionnaires, qui financent le projet, ont eu un faible pouvoir de négociation auprès de leur fournisseur GE Wind Energy. Même si le consortium Cartier Wind Energy a remporté 75 % de l’appel d’offre, la forme même de l’appel lui a enlevé son pouvoir de négociation. Les soumissionnaires devaient proposer des parcs d’environ 100 MW, les meilleurs projets étant retenus pour former le 1000 MW. Ceci a brisé tout pouvoir de négociation face au fabricant d’éoliennes, en l’occurrence General Electric. Leur prix s’est trouvé plus élevé et les retombées au Québec ne sont pas maximisées. Le 1000 MW aurait dû être négocié en un seul bloc, de façon à ce que les fabricants d’éoliennes se concurrencent. L’appel d’offre a évacué cette compétition, laissant les soumissionnaires se livrer bataille sans faire pression sur les fabricants.

Notre société d’État aurait été en mesure de négocier le 1000 MW en un seul bloc, forçant les fabricant à se livrer compétition. À la lumière du développement de la filière en Europe, nous affirmons qu’Hydro-Québec aurait pu acheter ses éoliennes à près de 13 % moins cher (les détails de ce calcul sont passés en revue dans le rapport de recherche sus-mentionné). De plus, toujours à partir du développement européen, nous affirmons aussi que l’appel d’offre est d’une telle ampleur que notre société d’État aurait même été en mesure de forcer un fabricant à s’installer au Québec. Nos éoliennes auraient pu ensuite être exportées au Canada et dans le nord-est des États-Unis, où la filière est encore pratiquement inexistante.

Une autre raison qui explique les tarifs élevés pour produire de l’électricité à partir d’éoliennes touche le financement et le niveau de profits choisi. Le pdg d’Hydro-Québec, M. Thierry Vandal, affirme de façon paradoxale que l’implantation des éoliennes est avant tout une question de financement. C’est d’ailleurs pourquoi les entreprises qui financent ces projets ont d’excellentes cotes de crédit. Le gouvernement Charest a au moins réalisé cela et c’est pourquoi il réserve un futur 500 MW aux partenariat entre l’entreprise privée et les premières nations et aux municipalités : il sait que celles-ci ne sont pas en mesure de rivaliser avec la grande entreprise sur le terrain du financement et il ne veut pas se les mettre à dos.

Or l’entreprise qui possède les meilleures cotes de crédit est Hydro-Québec. Notre société d’État est la mieux placée pour assurer un financement au coût le plus faible. Presqu’aucune entreprise privée dans le domaine de l’électricité ne peut rivaliser avec la solidité financière d’Hydro-Québec, et ainsi bénéficier de taux d’intérêts aussi bas. Avec toutes ses possessions, avec sa position qui la rend incontournable et avec ses profits astronomiques, notre société d’État peut emprunter aux taux les plus bas disponibles pour de tels projets. Et ce, sans même compter la garantie financière superflue accordée par le gouvernement du Québec. Si Hydro-Québec avait financé les parcs éoliens totalisant 1000 MW en Gaspésie, les intérêts versés aux prêteurs auraient été plus faibles. C’est vrai pour Northland Power et pour Cartier Wind Energy.

Il faut quand même reconnaître que Cartier bénéficie de taux déjà très faible puisque l’entreprise qui la détient, TransCanada, est une importante pétrolière et bénéficie de cotes de crédit presque aussi intéressantes que celles d’Hydro-Québec. Mais puisque nous connaissons le prix qu’elle paie ses éoliennes, le prix auquel elle vend son électricité, et qu’on peut estimer sa structure de financement, nous savons alors que ses taux de profit sont très élevés. Dans de tels projets, nous évaluons le taux de rendement interne. Il est d’au minimum 20 %. C’est donc dire que le montant investi par l’entreprise rapporte un taux d’intérêt annuel composé de 20 % durant 20 années. Il s’agit d’un projet très rentable. Notre société d’État aurait été en mesure de se contenter d’un taux plus faible. La Régie de l’Énergie, dans les secteurs qu’elle contrôle, autorise à Hydro-Québec un taux de rendement de 9 %. Pour nos calculs, nous avons retenu un taux assez élevé de 15 %. C’est un taux qu’Hydro avait suggéré à la Régie pour un scénario de financement d’un projet similaire.

Quelques autres éléments expliquent les résultats décevants de l’appel d’offre. Dans leurs soumissions, à cause des contraintes de connexion au réseau imposées par Hydro, les entreprises n’ont pas positionné leurs parcs dans les meilleurs sites gaspésiens possibles, ce qui diminue la production attendue des éoliennes de 2 %. Notre société d’État n’aurait pas eu cette contrainte, et aurait pu profiter de meilleurs sites.

Le gouvernement fédéral verse une subvention de 1¢ par kWh produit par les éoliennes durant leurs dix premières années de fonctionnement. Toutefois, dans les règles de l’appel d’offre, Hydro-Québec a choisi de s’attribuer 75 % de cette subvention. Ce choix fait augmenter le coût du projet automatiquement de 0,75 ¢/kWh les dix premières années. Cela gonfle artificiellement le prix de l’éolien. Si la subvention était correctement utilisée, le tarif pour l’éolien diminuerait. Pour se défiler du développement de la filière, M. Vandal a affirmé publiquement qu’Hydro-Québec ne peut pas bénéficier de cette subvention. Or les fonctionnaires en charge du programme ont répété que cette affirmation est fausse, et depuis, M. Vandal s’est rétracté. Il s’agit d’un argument dans le même ordre d’idée que le manque d’expérience de la société d’État en la matière. Évidemment, les futures subventions risquent de disparaître en raison du gouvernement Harper.

Le coût de transport qu’exige Hydro-Québec pour les raccordements, l’installation de nouvelles lignes, la modification des lignes existantes, la construction de postes de transformation, la mise à niveau des protections et des télécommunications du réseau gaspésien et les travaux au sein des postes existants est nécessaire pour assurer le transport de l’énergie produite par un tel projet. Or ces infrastructures serviront également à d’autres fins. Une partie du coût aurait donc pu être retranchée, mais nous n’en avons pas tenu compte.

Toutefois, les chercheurs de l’IREQ affirment que le coût d’équilibrage initialement chargé par Hydro-Québec, soit 0,9 ¢/kWh, est au moins neuf fois trop élevé et repose sur un mauvais raisonnement. L’équilibrage consiste à arrimer la production éolienne avec le reste du réseau d’Hydro-Québec, donc principalement avec la production de ses barrages. La technologie actuelle permet de prévoir la production d’un parc éolien plus de deux jours à l’avance. La société d’État a retenu le coût d’équilibrage le plus élevé dans le monde alors que l’arrimage avec la grande hydraulique en situation de monopole est la moins coûteuse. Hydro a revu ses prévisions à un demi sous le kilowattheure mais la société aurait pu charger moins de 0,1 ¢/kWh et serait entrée amplement dans ses frais.

Les problèmes qui viennent d’être soulevés expliquent le coût élevé de l’électricité produite par ce projet éolien. Si c’était Hydro-Québec qui avait financé ce projet de 1000 MW, en supposant qu’il l’ait fait de façon efficace et en corrigeant ces problèmes, l’électricité produite n’aurait coûté que 4,17 ¢/kWh, en supposant un taux de rendement de 15 %. En incluant les coûts associés au transport et à l’équilibrage, ce montant s’élève à 5,94 ¢/kWh, comparativement à 10,87 ¢/kWh, qui est le coût fourni par les entreprises privées qui ont remporté l’appel d’offre.

Si Hydro-Québec avait financé le projet et bénéficiait des tarifs qui sont versés aux entreprises privées, soit une moyenne de 8,35 ¢/kWh, elle aurait réalisé un taux de rendement annuel de 36,4 % ! Un coût de production de 4,17 ¢/kWh est très concurrentiel. Il s’agit d’un coût comparable à la centrale Toulnoustuc.

Autre fait intéressant, en faisant abstraction de la situation exceptionnelle de court terme, les analystes prévoient que le coût de l’électricité de la filière éolienne devrait continuer à diminuer en moyenne de 3,25 % par an, pour au moins les dix prochaines années, principalement à cause du développement technologique. Si ces prévisions sont exactes, la filière éolienne sera incontournable. Comme pour tous les projets de construction et d’exploitation de centrales électriques, c’est Hydro-Québec qui est la mieux placée pour financer et opérer les parcs éoliens au plus faible coût. Autre avantage, ses bénéfices reviennent à la société québécoise. En se privant du développement de ce projet, Hydro se prive d’un manque à gagner de 7,8 milliards $, presque exclusivement attribuable aux profits non réalisés. Avec ses profits actuels et sa solidité financière, la société d’État pourrait facilement financer de tels projets, tout en poursuivant ses autres engagements.

Produire l’électricité à partir de l’éolien à un coût de 4,17 ¢/kWh peut sembler surprenant. Nous devons garder à l’esprit que la petite entreprise 3Ci vend l’électricité de ses deux premiers parcs à Hydro-Québec à un coût moyen d’environ 6,5 ¢/kWh. C’est beaucoup moins que les 10,87 ¢/kWh découlant de l’appel d’offre de 1000 MW. Le constat n’est donc pas tant la superpuissance d’Hydro-Québec que l’échec monumental de l’appel d’offre.

Ce projet de parc éolien répond à nos aspirations environnementales et de développement économique de la Gaspésie. Ses objectifs sont louables. Mais le gouvernement aurait dû développer la filière dans les meilleures conditions possibles, et il ne l’a pas fait. Il a opté pour un virage à 180 degrés en laissant le financement de la filière à l’entreprise privée. Nous aurions été en mesure de recevoir de sérieuses explications justifiant ce choix qui nous fait reculer de 45 ans. Or il n’y en a pas eu.

Un autre appel d’offres de 2000 MW est actuellement en cours. Comme l’affirme le pdg d’Hydro-Québec, il s’agit de l’appel d’offre d’énergie éolienne le plus important au monde. Malheureusement, les règles de l’appel sont les mêmes que pour le premier, mis à part la part de contenu exigé de 60 % qui vaut désormais pour l’ensemble de la province et plus uniquement pour la Gaspésie. À cause de l’envolée des prix de l’acier à l’échelle mondiale et surtout à cause de la très grande demande pour acheter des éoliennes, les analystes en la matière prévoient que les prix du prochain appel d’offres seront encore plus élevés. Si rien ne change, nous paierons un prix encore plus élevé pour l’énergie éolienne, et les profits sortiront de nouveau de la province plutôt que de rester à notre société d’État et de garnir en partie les coffres du gouvernement provincial.

L’appel d’offre de 2000 MW doit être revu et doit absolument être utilisé de façon à forcer un fabricant d’éoliennes à s’implanter au Québec. Nous le répétons, le nord des État-Unis et le Canada commence à peine à développer la filière éolienne. En raison des développements technologiques, la filière est là pour durer. Par ses décisions avant-gardistes, le Québec devrait exporter ses éoliennes chez ses voisins. De plus, un fabricant additionnel pourrait soulagerait en partie la pénurie actuelle d’éoliennes, faisant diminuer les prix.

Un autre élément important concerne la nordicité de notre climat. Actuellement, les éoliennes produites ne fonctionnent pas de façon optimale sur notre territoire, à cause du froid, des bourrasques violentes de vent et du frosy. Or comme l’affirme Christian Masson, professeur au département de génie mécanique de l’École de technologie supérieure (ETS), une éolienne produit plus d’énergie dans l’air froid. Notre nordicité constitue un désavantage à court terme, mais peut devenir un précieux atout, en autant que la recherche en ce sens soit effectuée. Implanter un fabricant chez nous permettrait de faciliter cette adaptation, et nous aurions la possibilité de devenir pionnier pour les éoliennes de milieu nordique. Il s’agit là d’une véritable vision de développement économique pour le Québec. Malheureusement, le gouvernement Charest est bien loin de ce genre d’idées.

En plus de se satisfaire de la forme de développement actuel, qui, nous l’avons vu, maximise nos coûts et minimise toutes les retombées possibles dont nous pourrions bénéficier, demande à Hydro-Québec, dans sa nouvelle politique énergétique, de ne pas participer à quelque appel d’offre que ce soit concernant la filière éolienne. Nous devons être fiers de notre choix d’implanter la filière éolienne au Québec. Malheureusement, elle est très mal développée et le tir doit être rectifié le plus rapidement possible.

 

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