M. Labelle et al. La communauté politique en question

Micheline Labelle, Jocelyn Couture et Franck W. Remiggi (dir.)
La communauté politique en question. Regards croisés sur l’immigration, la citoyenneté, la diversité et le pouvoir, PUQ, 2012, 375 pages

C’est bien connu, les ouvrages collectifs sont souvent un assemblage de textes de qualité inégale. La communauté politique en question. Regards croisés sur l’immigration, la citoyenneté, la diversité et le pouvoir ne fait pas exception à la règle. Ou plutôt, il fait exception à la règle, non pas parce que ses textes sont plus égaux, mais au contraire parce que l’inégalité de leur qualité atteint des sommets rarement vus.

Néanmoins, ce livre vaut la peine qu’on s’y attarde. Principalement, parce que ses thèmes font en sorte qu’il donne un portrait du paysage intellectuel québécois pertinent tel qu’il existait peu avant le débat sur la charte des valeurs québécoises. Accessoirement, parce qu’il contient un texte qui, attaquant l’auteur du présent compte-rendu de manière déloyale, ne doit pas rester sans réponse.

Dans la première partie du livre, consacrée à l’immigration et l’État-nation contemporain, les textes sont généralement fort pertinents. Jocelyne Couture nous entretient à propos de « Justice et immigration » entre autres en rappelant que l’ouverture des frontières ne résoudrait en rien le problème des injustices vécues par les immigrants dans les sociétés d’accueil, pas plus que celui des injustices encore plus graves qui les poussent à immigrer depuis leurs pays d’origine. Un peu dans le même sens, Alex Sager défend la thèse selon laquelle la justice des politiques d’immigration doit être évaluée à la lumière d’une analyse en termes de classes. Les exemples qu’il utilise, soit celui des travailleurs agricoles temporaires et celui des aides domestiques, servent très bien sa thèse. De son côté, Idil Atak offre une analyse comparative de mesures mises en place pour resserrer le contrôle de l’immigration au nom de la sécurité en Europe et au Canada. Elle en conclut que ces mesures convergent, en Europe comme en Amérique du Nord. Bien que l’auteur semble avoir un préjugé très favorable à l’immigration libre et aux droits individuels, son analyse est fouillée et solide. Toujours dans la catégorie des textes de qualité, il y a celui de Ricard Zapata-Barraro sur le modèle catalan d’immigration et d’intégration. L’auteur raconte habilement comment ce modèle allie politique d’immigration, politique linguistique et politique identitaire, en plus de suggérer que devrait s’y ajouter une politique des frontières.

Le premier texte de la partie intitulée « La diversité en tension » est également des plus instructifs. Il est signé par Khursheed Wadia et Gill Allwood et porte sur la crise du multiculturalisme en Grande-Bretagne. On y apprend notamment que cette crise a débuté sous un gouvernement travailliste, pourtant au départ très favorable au multiculturalisme. C’est seulement après des émeutes urbaines et le dépôt du rapport Cantle, qui a identifié la ghettoïsation comme une des principales causes de ces émeutes, que les travaillistes ont changé leur fusil d’épaule. À partir de 2002, ils ont prôné la « community cohesion », une approche qui s’est traduite notamment par une plus grande insistance sur l’importance de la langue et des valeurs communes. Mais pour Wadia et Allwood, ce virage quelque peu assimilationniste ne doit toutefois pas faire oublier que le multiculturalisme officiel continue d’exister, souvent sous un autre nom, celui de « diversité ».

C’est donc seulement à partir du deuxième texte de la seconde partie que le tout se gâte. Chedly Belkhodja et Christophe Traisnel, deux politologues de Moncton, nous y offrent ce qu’ils présentent comme une analyse de la « réaction » « conservatrice » face à l’immigration en général et l’Islam en particulier au Québec ainsi qu’en France. On connait la recette, les auteurs dénoncent les amalgames et la stigmatisation, avant de tomber eux-mêmes dans les amalgames et la stigmatisation. Ainsi, lorsqu’ils évoquent leurs sources, on retrouve pêle-mêle « Vigile.net », un site où s’expriment toutes les tendances du souverainisme québécois, et « Point de Bbascule » (sic), un site canadien consacré exclusivement à la critique de l’Islam. Pire encore, Belkhodja et Traisnel citent très souvent un nombre limité d’auteurs afin de mieux les stigmatiser, et ce, sans s’être vraiment familiarisés avec leurs œuvres. Pour la France, il s’agit surtout d’Alain Laurent et de Pierre-André Taguieff. Il est à noter que malgré l’ampleur de l’œuvre de ce dernier, Belkhodja et Traisnel ne mentionnent aucun de ses livres dans leur bibliographie et un seul de ses textes, lequel compte à peine sept pages et est disponible sur Internet. Pour le Québec, les principaux intellectuels coupables de critiquer le multiculturalisme sont Mathieu Bock-Côté, Guillaume Rousseau et Charles-Philippe Courtois. Ici aussi, l’analyse est tout sauf sérieuse. Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’une lecture fine de textes de ces trois auteurs permette à Belkhodja et Traisnel de révéler les nuances qui les différencient, nous avons plutôt droit à un mélange de confusion et d’erreurs. Par exemple, les deux politologues de Moncton affirment ceci : « Bock-Côté et Rousseau vont assez loin dans leur lecture, soulignant que le multiculturalisme agit en tant que projet véritablement révolutionnaire : “La religion multiculturelle rêve d’en finir avec l’homme occidental pour accoucher elle aussi de son homme nouveau, l’homme sans préjugé” (Courtois et Bock-Côté, 2007, p. 52) » ? ! ? ! ? ! Mais le summum de la malhonnêteté intellectuelle est atteint lorsque Belkhodja et Traisnel me citent, sans se tromper d’auteur cette fois, mais en oubliant des mots dans sa citation de manière à en changer complètement le sens afin de me faire passer pour un islamophobe. Ainsi, l’énoncé du texte original « un islam chez-lui chez-nous pourrait être une chance pour le Québec » devient sous la plume des deux politologues « un islam chez-lui pourrait être une chance pour le Québec ». On croyait ce genre de procédé ignoble réservé aux blogueurs obscurs de bas étage, on ne peut qu’être dégoûtés de le retrouver dans un ouvrage universitaire prétendument sérieux.

Le texte suivant, qui porte sur un thème proche, est lui digne d’intérêt. Rachad Antonius aborde la place de l’islam en Occident en affirmant que trop souvent on néglige le fait que son expression constitue une transposition, en contexte minoritaire, d’un discours majoritaire dans les sociétés arabes et islamiques. Après ce texte des plus solides, le contraste n’en est que plus frappant avec le suivant, signé Naïma Bendriss et Jean-René Milot, où les auteurs nous décrivent un Québec, plus particulièrement un Québec français, sombré dans l’islamophobie crasse. Les deux auteurs généralisent outrancièrement en écrivant que « dans les journaux » et non pas des journaux, « les romans, les sketchs humoristiques, les conférences, les émissions radiophoniques et télévisées, il est devenu une mode, de traiter du sujet/objet musulman, en insistant sur leur rapport à l’islam ». Plus loin, ils vont jusqu’à tenter de faire passer la grande journaliste qu’est Anne-Marie Dussault pour une islamophobe ! Sans surprise, le texte se termine sur une lancée de ce qu’il est convenu d’appeler du « Benhabib bashing », un exercice de plus en plus fréquemment pratiqué par des intellectuels pluralistes,… ceux-là mêmes qui dénoncent le manque d’espace médiatique accordé aux Québécois issus de l’immigration.

Heureusement, la partie suivante du livre, en s’attardant à la diversité et aux pratiques sociales, est quelque peu plus sérieuse. André Jacob y décrit l’intervention interculturelle à la lumière de la théorie d’Habermas, soit dans un cadre où la culture est perçue comme un construit social. Sid Ahmed Soussi analyse les positions de la CSN en matière d’intégration. Ignorant sans doute à quel point la gauche pluraliste a éclipsé la gauche travailliste, il conclut en se demandant pourquoi cette centrale syndicale insiste sur les communautés culturelles plutôt que sur le travailleur individuel et sa classe sociale.… Pour sa part, Lucie Lamarche aborde l’importance des droits culturels en droit international, avant d’affirmer qu’ils devraient être davantage pris en compte en droit canadien. Pour elle, cela devrait se traduire par une évaluation de l’intérêt de la communauté culturelle dans une revendication présentée à un tribunal. Il n’y a pas de doute, l’auteure a raison de terminer son texte par une référence à l’interculturalisme. Dans une perspective semblable, Pierre Toussaint et Fernand Ouellet brossent un portrait de l’évolution du concept d’éducation interculturelle. Leur texte a le mérite de faire ressortir que ce type d’éducation nie généralement l’existence d’une culture majoritaire et de la place centrale qui devrait lui revenir. Il a aussi le mérite de mettre de l’avant le concept d’appropriation identitaire, sans toutefois qu’on puisse facilement cerner le contenu culturel qu’ils associent à l’identité québécoise.

Enfin, une quatrième partie de l’ouvrage concerne la citoyenneté et la communauté politique. Elle débute par une contribution d’Ahmed Boubeker qui présente un historique de l’immigration maghrébine récente en France, histoire de critiquer le républicanisme assimilateur et de louanger la reconnaissance des différences. Un peu dans le même esprit, Bruno Dupeyron propose une analyse sociohistorique comparée des politiques de double citoyenneté au Canada et en France. C’est l’occasion pour lui de critiquer sévèrement les limites, pourtant peu nombreuses, que ces deux pays imposent depuis peu au champ de la double citoyenneté. Toujours dans cet esprit, Catherine Wihtol de Weden prend prétexte du débat sur l’identité nationale en France pour expliquer que l’identité française s’est trop peu adaptée à l’immigration, l’Europe et la mondialisation. Ce texte vient donc confirmer ce qui était déjà facilement perceptible, soit le fait qu’en ce qui concerne la France ce livre donne la parole uniquement aux tenants de la position pluraliste antirépublicaine, pourtant minoritaire outre-Atlantique. Un souci d’objectivité scientifique aurait pourtant dû pousser les directeurs de cet ouvrage à présenter l’autre côté de la médaille, par exemple en mettant à contribution Dominique Schnapper ou Malika Sorel.

Mais comme l’illustre le dernier texte signé par une des directrices de ce collectif, Micheline Labelle, le souci d’équilibre et d’objectivité ne semble pas avoir été la priorité. Dans son texte consacré à l’instrumentalisation des valeurs dans le débat sur la diversité, l’identité nationale et la citoyenneté au Québec, l’auteure énumère les différentes positions formalisées par les acteurs politiques sous forme de motions ou de projets de loi déposés à l’Assemblée nationale entre 2007 et 2011. Ne se satisfaisant pas du fait que, objectivement, au moment de rédiger son article cet « historique » se termine par l’adoption d’une motion unanime favorable à l’interdiction du kirpan au Parlement, l’auteure ajoute que cette motion a été immédiatement dénoncée par Denis Saint-Martin dans une lettre ouverte au Devoir. Comme si l’avis d’un ancien conseiller de Paul Martin pouvait être mis sur le même pied que le vœu unanime de la nation assemblée. Labelle se rattrape quelque peu ensuite en abordant la querelle des manifestes, puisqu’elle vise juste en soulignant que le premier des manifestes a été non pas celui de 2010 pour un Québec pluraliste, mais celui de 2007 pour un Québec laïque et souverain paru dans L’Action nationale. De même, elle a la rigueur de reconnaître la complexité du réel dans sa conclusion où elle souligne notamment la difficulté particulière que vit le Québec en tant qu’État fédéré.

Malgré cette finale plus réussie, cet ouvrage laisse un goût doux-amer au lecteur, puisque s’il peut y en apprendre beaucoup dans les textes les plus fouillés, il s’expose aussi à des textes contenant des éléments carrément dirimants.

Guillaume Rousseau
Professeur de droit, Université Sherbrooke

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