Jean Dorion. Inclure. Quelle laïcité pour le Québec ?

Jean Dorion
Inclure. Quelle laïcité pour le Québec ? ,Québec Amérique, 2013, 168 pages

Jean Dorion est bien connu des milieux indépendantistes. Il a connu un parcours impressionnant, ayant été président de la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal, délégué général du Québec à Tokyo et député à la Chambre des communes pour le Bloc québécois.

Pendant toute sa carrière, Dorion a combattu le Quebec bashing et les injustes accusations de nationalisme ethnique, en plus de défendre fermement une charte critiquée pour son prétendu caractère répressif, la loi 101. C’est ici (maintenant ?) pour décrier une autre charte que Dorion prend la plume.

Il est bien connu que Jean Dorion est un être posé et calme, que son passé diplomatique n’est pas étranger à de tels traits de caractère. Par contre, ceux qui l’ont côtoyé sentent une profonde émotivité émerger lorsqu’il aborde la question des accommodements raisonnables et particulièrement lorsqu’il touche à l’enjeu des musulmans du Québec, communauté qu’il se targue constamment de fréquenter. On se souviendra de l’émotion de Dorion alors que, représentant la Société Saint-Jean Baptiste lors des audiences montréalaises de la commission Bouchard-Taylor, Dorion avait troqué l’analyse détachée pour un témoignage personnel et affectif sur la gardienne de ses enfants, qui portait le voile. Par la suite, il a répété le même hommage à cette nommée Karima chaque fois qu’il a eu à débattre de l’enjeu identitaire, faisant même distribuer la larmoyante lettre dans ses auditoires .

De fait, c’est par cette ode à Karima que commence l’ouvrage, après l’introduction de l’auteur où ce dernier expose ses motivations personnelles. Le procédé est facilement décelable : désamorcer un argument par le titillement des réflexes sentimentaux. Il avait donc eu une femme de haut calibre humain comme gardienne d’enfants. D’abord craintif par rapport à son foulard islamique, il avait appris à voir les qualités hautement personnelles de cette dernière. « Le 11 septembre 2001 a eu son effet, dit-il. Mais pensons-y bien : il y a 200 000 musulmans au Québec. S’ils étaient tous des poseurs de bombes ou des lapideurs de femmes adultères, si même un sur mille l’était, n’aurions-nous pas infiniment plus de problèmes que ce n’est le cas (p. 26)? » Étrange manière, nous en conviendrons, de caricaturer la légitime critique d’un certain choc culturel, et de résumer le radicalisme de certains ou le refus d’adopter les valeurs de la société d’accueil par les seules étiquettes de « terroriste » et de « lapideur ». En résumant les problèmes les plus apparents de la fragmentation sociale et de lourdes tendances communautaristes à ces deux cas extrêmes, il devient ainsi très facile pour Dorion d’en faire des cas très minoritaires.
L’ancien député du Bloc affirme plus loin que le principe de la liberté de croire et de pratiquer était « remis en cause à la fois par une majorité plus traditionaliste qu’on ne le croyait, mue par la peur de l’inconnu, et par des laïcistes de la variété intégriste, dont la prétention fait parfois sourire (p. 27) ». C’est ainsi qu’un prétendu – et légitime – appel à la tolérance se mute en procès de la nation majoritaire, coupable de sectarisme. On peut d’ailleurs se demander en quoi l’établissement d’un code vestimentaire dans la fonction publique et parapublique peut bien constituer une atteinte à la liberté de croyance, si tant est que le fait de travailler pour l’État soit un droit fondamental plutôt qu’un privilège…

Dorion justifie la pertinence de ce témoignage personnel en insistant sur le fait que l’expérience concrète du monde est un atout non négligeable à l’analyse. On ne peut que lui donner raison sur ce point, et par conséquent lui reprocher d’avoir disqualifié Djemila Benhabib il y a un an dans les pages du Devoir sous prétexte que cette dernière était aveuglée par son parcours personnel.

Le livre traite grandement du cas des musulmans du Québec, que Dorion souhaite particulièrement réhabiliter en mélangeant statistiques, anecdotes personnelles et rhétorique bien-pensante. L’auteur reprend la plupart des clichés de la sociologie antidiscriminatoire dans toute sa splendeur. À ce chapitre, accordons-lui néanmoins le mérite d’une écriture peu enflammée modérant quelques excès possibles de langage et de stigmatisation des partisans laïcs.
Dorion relève certains actes de racisme que des individus issus de la majorité historique ont imposé à des gens issus de l’immigration, et principalement de musulmans. Il va de soi que ces actes doivent être relevés pour être mieux condamnés, mais pourquoi Jean Dorion – qui estime avec raison que les actes terroristes commis par les musulmans ne devraient pas stigmatiser les communautés arabes – place-t-il ces faits dans un livre destiné à combattre une éventuelle charte de la laïcité ? Dorion s’en prend également au modèle français, cette fameuse laïcité républicaine qui témoignerait de son cuisant échec. Jamais Dorion ne tente d’imputer les ratés du modèle français au multiculturalisme qui s’est imposé de manière croissante en France, malgré son inexistence institutionnelle, et qui est incompatible avec l’esprit de la laïcité, lequel vise à établir une seule classe de citoyens.

Dans son chapitre sur « L’incontournable immigration », Dorion s’en prend au livre Le remède imaginaire. Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec de Benoit Dubreuil et Guillaume Marois, qui remettait en question le caractère indispensable de l’immigration pour contrer le vieillissement de la population. L’ouvrage en question était posé et relevait d’une démonstration scientifique où les concepts démographiques et économiques étaient appuyés par des chiffres. Le remède imaginaire était donc à mille lieues d’un essai idéologique ou militant relevant d’un biais xénophobe, ce que Dorion reconnait lui-même. Dorion estime être sorti « perplexe » de la lecture du livre de Dubreuil et Marois parce que le fait que le nombre de naissances que le Québec doit chaque année à des parents nés hors du Canada n’est pas évoqué (p. 139). Or, Dubreuil et Marois ne remettent pas en question l’impact légèrement positif que peut avoir l’immigration sur la structure par âge. Ils affirment cependant que celui-ci est de faible ampleur et conjoncturel, c’est-à-dire qu’il ne peut être soutenable à long terme. Ce constat est vérifiable mathématiquement et ils en font la démonstration. La proportion de naissances issues de parents immigrants à un moment précis n’est donc pas une donnée très pertinente, sachant que le vieillissement démographique est un phénomène s’étendant sur plusieurs décennies. L’impact véritable de l’immigration sur celui-ci se mesure de manière beaucoup plus adéquate par le moyen de simulations démographiques sur une longue période, ce que font précisément Dubreuil et Marois. Par ailleurs, Dorion semble oublier qu’il ne suffit pas d’un impact légèrement positif sur la structure par âge pour lutter efficacement contre les conséquences du vieillissement de la population : encore faut-il que les immigrants admis s’intègrent bien au marché du travail afin d’apporter une contribution positive aux finances publiques. Dubreuil et Marois n’ont quant à eux pas oublié ce volet qui est fondamental pour analyser les véritables conséquences économiques de l’immigration.

La plus grande énormité relève cependant d’une note de bas de page (p. 138) selon laquelle la communauté des démographes et des sciences sociales aurait rejeté le livre. Il ne cite que Claire Benjamin – une fonctionnaire du ministère de l'Immigration n’ayant pas complété en démographie –, qui a certes publié son compte-rendu dans une revue de démographes, mais où les recensions n’ont pas à avoir l’appui d’un comité scientifique, et Sébastien Arcand, sociologue qui ne se livre d’ailleurs pas à une critique si négative. Il est bien dommage que Dorion évacue les évaluations du Remède imaginaire produites par les démographes reconnus que sont Marc Termote et Michèle Tribalat, qui en ont fait l'éloge dans la revue Argument[1], ou encore celle de Michel Paillé dans le Huffington Post[2]. On mentionnera également le fait que Guillaume Marois a eu droit au prix du meilleur mémoire de maîtrise en démographie – celui-là choisi par un véritable comité composé de professeurs en démographie – alors qu’il en arrivait aux mêmes conclusions que dans l’ouvrage qu’il cosigne. En tant que rejet en bloc de la part de la communauté scientifique, on aura vu plus redoutable. Au final, Jean Dorion n’aura que repris les critiques de la fonctionnaire Claire Benjamin, auxquelles Dubreuil et Marois ont eu l’occasion de répondre[3].

Dorion cite à tort et à travers – et sans le nommer – l’auteur de ce compte-rendu :

Quand j'entends le jeune président d'un groupe identitaire déplorer que les immigrants de la première génération continuent à parler leur langue maternelle entre eux et à fréquenter des épiceries ethniques, à cause selon lui de la philosophie canadienne du multiculturalisme, quand je l'entends condamner comme insuffisante la promotion du français comme langue publique commune, car elle ne parviendrait pas à créer un lien affectif avec le français chez les immigrants de la première génération, bref, quand je le vois s'inquiéter de ce que les immigrants ne rompent pas tout lien avec leurs origines, je pense à ces maris ombrageux qui s'inquiètent dès que leur femme parle à un ancien camarade d'école, voire à sa famille. Dans le monde où nous vivons, leur ménage ne dure pas longtemps (p. 162).

Les extraits mentionnés sont tirés de leur contexte et entièrement mal interprétés, que cela soit volontaire ou non. Aurais-je agité le spectre des « épiceries ethniques », successeur de celui des « votes ethniques » ? Une assertion douteuse, mais certainement pas autant que le lien qui est fait entre mes propos et de prétendus comportements relevant de l’attitude d’un mari oppressif. Par ailleurs, l’auteur du compte rendu – qui est ici visé – tient à rassurer Dorion sur la situation de son bonheur personnel, étant classé dans un sous-chapitre intitulé « La complainte des mal-aimés ».

Comment Dorion pense-t-il la nation ? On connait l’importance majeure qu’il attache à la langue. Mais qu’est donc la langue si elle n’est l’expression d’une culture et d’un héritage, à protéger et à transmettre, de même qu’une donnée d’inclusion à une identité ? Elle se voit réduite au simple mode de communication, soit à une définition qui sombre inexorablement dans le domaine pratique et utilitaire. L’ancien délégué du Qubec à Tokyo mobilise également les grands péquistes René Lévesque, Camille Laurin et bien entendu Gérald Godin (p. 167) pour qui il a travaillé pendant quelques années. Or, il devrait sans doute relire l’introduction d’Option Québec du fondateur du PQ, où ce dernier expose une vision clairement historico-identitaire de la nation, du « nous » qui est d’ailleurs ouvert à tous ceux qui sont prêts à en adopter les grands traits.

Nous sommes des Québécois. Ce que cela veut dire d’abord et avant tout, et au besoin exclusivement, c’est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d’être vraiment chez nous. Être nous-mêmes, c’est essentiellement de maintenir et développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi. Au cœur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel, en découle ou nous y ramène infailliblement (Option Québec, édition originale, p. 19).

Lévesque affiche donc un « nous » décomplexé, inclusif, mais certainement pas coupé de repères, exigeant donc à celui qui veut s’y intégrer une réappropriation de certains critères fondateurs. Comme l’écrit Jacques Beauchemin :

[…] je voudrais faire valoir le fait que la participation de l’Acteur social à un projet éthique de partage des biens sociaux, de poursuite de la justice ou de tolérance à l’égard de la différence tient à son sentiment d’appartenance à la communauté morale que constitue « sa » société. Or, cette appartenance, c’est dans la mémoire et la culture qu’elle se forge. C’est en elle que la société apparaît comme un univers de significations partagées (L’Histoire en trop. La mauvaise conscience des souverainistes québécois, 2002, p. 119).

L’identité nationale selon Lévesque ne semble pas se limiter à la simple donnée linguistique, auquel cas il serait impossible de distinguer le Québécois du Français, du Suisse ou du Maghrébin. Pour l’auteur d’Option Québec, l’histoire est une donnée fondamentale dans la définition de ladite personnalité. Et le récit historique lévesquien rejoint celui de l’abbé Groulx à bien des égards, survolant le parcours d’un peuple français s’établissant progressivement en Amérique. Puis, la Conquête survient, se traduisant par le détournement du destin du peuple établi, qui se confina dans la survivance face à la domination anglo-saxonne.

Nous sommes fils de cette société dont le cultivateur, notre père ou notre grand-père, était encore le citoyen central. Nous sommes aussi les héritiers de cette fantastique aventure que fut une Amérique d’abord presque entièrement française et, plus encore, de l’obstination collective qui a permis d’en conserver vivante cette partie qu’on appelle le Québec. Tout cela se trouve au fond de cette personnalité qui est la nôtre. Quiconque ne le ressent pas au moins à l’occasion n’est pas ou n’est plus l’un d’entre nous. […] Cette « différence » vitale, nous ne pouvons pas l’abdiquer. Il y a fort longtemps que c’est devenu impossible. Cela dépasse le simple niveau des certitudes intellectuelles. C’est quelque chose de physique. Ne pouvoir vivre comme nous sommes, convenablement, dans notre langue, à notre façon, ça nous ferait le même que de nous faire arracher un membre, pour ne pas le dire le cœur. À moins que nous n’y consentions peu à peu, dans un déclin comme celui d’un homme que l’anémie pernicieuse amène à se détacher de la vie. De cela, encore une fois, seuls les déracinés parviennent à ne pas se rendre compte (Option Québec, édition originale, p. 20-21).

De Godin, il devrait se rappeler que ce dernier affirmait s’être fait « beaucoup d’amis, mais bien peu de convertis » chez les communautés culturelles, ce qui ne veut pas dire que les efforts auprès de ces dernières ne doivent pas continuer, mais qu’ils ne doivent pas être confondus avec une dilution de l’essence du projet commun. De Laurin, Dorion pourrait retenir la politique québécoise du développement culturel (1978) qui réitérait l’esprit de la loi 101, soit qu’il n’est pas question de nier la diversité – qu’elle soit individuelle, ethnique, sexuelle, etc. – ou d’abolir les autres cultures, mais d’établir celle de la majorité française comme donnée centrale de convergence, unissant l’ensemble des composantes de la société – dont les institutions doivent faire la promotion. À l’ère hypermoderne, où la fragmentation sociale et l’affirmation radicale des identités individuelles sont poussées à l’extrême, les institutions publiques doivent elles se centrer sur la transmission du collectif ou sur les caprices identitaires de chacun ? Doivent-elles faire la promotion de ce qui nous rassemble ou de ce qui nous distingue ? Que l’identité nationale ne soit pas statique relève de l’évidence, tout comme le fait qu’elle ne soit pas non plus une page blanche. L’identité nationale est en constante évolution, mais n’est pas une construit artificiel reprogrammable à souhait. Dans une telle mesure, une Charte contribuant à faire du Québec un État laïque comme la loi 101 a aidé à son établissement en tant qu’État français ne peut que faciliter ce qui est ici recherché : faire nation, achever notre État nation[4], ce qui nous semble justement être l’exact opposé de l’ethnicisme et du repli identitaire. L’amalgame entre race et religion est, dans tous les cas, intellectuellement frauduleux. Associer l’affirmation nationale à une résurgence du nationalisme canadien-français de Duplessis (p. 166) nous semble constituer un sophisme totalement fallacieux, tout comme le fait de voir dans une entreprise d’établissement de règles communes claires et par conséquent inclusives un « réflexe conservateur » de « repli sur soi et d’exclusion (p. 167) ». Faire société, esprit même du concept de citoyenneté comme exercice démocratique, n’est pas une création abstraite dénuée du patrimoine qui l’a enfanté. Quand la culture, ce cadre régissant notre mode de vie, devient doctrine d’État, la crispation de la survivance devient un horizon impossible, car inenvisageable.

Simon-Pierre Savard-Tremblay
Étudiant à la maîtrise en sociologie

 


[1] Notons également que Gilles Paquet, économiste qui n’a rien d’un pamphlétaire nationaliste, a aussi salué le livre dans ce même numéro d’Argument (vol. 14, no 2, Printemps-Été 2012).

[2] http ://quebec.huffingtonpost.ca/michel-paille/politiqueimmigration_b_1355245.html

[3] Guillaume Marois et Benoit Dubreuil, « L’immigration internationale au Québec : choix de société, mais débat esquivé » Cahiers québécois de démographie, vol. 40, n° 2, 2011, p. 365-370.

[4]Dans la plupart des sociétés occidentales, l’enjeu est plutôt de le restituer. Dans le cas québécois, il faut plutôt en achever la construction.

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