Éditorial - Le coin de fer

 Le Canada vient de se lancer en campagne électorale. Par la force des choses et par une propension certaine à la restriction mentale les Québécois vont faire semblant que cela compte pour quelque chose. Évidemment, le Bloc québécois va faire campagne. À peu près seul, comme d’habitude en notre neigeux désert d’un printemps que nous ne cessons de reporter depuis bientôt vingt ans. Le plus absurde de la situation, c’est que le Bloc va soliloquer pour le plus grand ennui des Québécois en même temps qu’il s’acharnera à se présenter comme partie prenante dans une joute électorale où il est essentiellement instrumentalisé, matière à fabriquer des épouvantails. Nous n’y sommes pour rien dans cette histoire, à quoi bon s’acharner à continuer d’y projeter une ambivalence qui ne concerne que nous ?

Le Canada fait ses choix. À bien des égards, les alternatives dans lesquelles il se débat sèment l’épouvante, mais tout ce que cela devrait nous inspirer c’est un peu de compassion pour les Canadians qui partagent quelques-unes de nos valeurs. Pour le reste, cela ne nous concerne pas vraiment, du moins pas davantage que cela ne devrait nous préoccuper de voir un voisin partir en galvaude. Harper le sait très bien et a bien placé les choses en faisant du spectre de la coalition le thème emblématique de sa campagne. Il ne pouvait y avoir meilleure manière de signifier que cette élection est une affaire entre Canadians. Nous sommes, au mieux des intrus, au pire, des entraves au développement du Canada. Il n’y a qu’une façon de s’en sortir : pour nous, c’est d’en sortir. Pour eux, de se passer de nous. Les choses commencent à s’éclaircir.

Le Canada n’a pas besoin de nous comme grosse minorité. Ses idéaux multiculturalistes lui suffisent. Des minorités, il en a tant et plus, et quand, quelque part ou en quelque matière ou domaine il lui en manque, il s’en invente et se gausse d’y reconnaître sa « canadianité » et son exemplarité prophétique. Le phare de l’humanité n’a que faire d’une minorité braillarde qui refuse de tenir sa place dans la mosaïque. Harper joue très bien du message subtil : le Québec ne fait plus peur à personne comme force politique, mais il a encore une utilité comme repoussoir idéologique. Le spectre de la coalition n’est pas joué comme il en semble dans le registre du débat sur la démocratie et le régime de représentation, il est évoqué dans la thématique de la souillure. Les particularités démocratiques du Québec contaminent, perturbent la construction d’un ordre dans lequel il n’a d’autre posture légitime que celle de la soumission. Le Canada est à prendre tel que les Canadians le veulent, pas comme les Québécois s’y expriment. Tout le monde comprend ça dans les beverage rooms de Saskatoon ou les lounges de Toronto.

On comprend les sempiternelles jérémiades des fédéralistes québécois pris de frayeur à la veille du scrutin. Ils n’ont plus rien à dire sur le destin canadian du Québec, ils savent que le Canada s’en fiche désormais éperdument et n’ont plus pour se donner contenance que les épitres du sénateur Rivest (Le Devoir, 25 mars 2011) qui se désole de la désolation de leur impasse politique. Plus personne pour faire semblant à Ottawa que les frenchies peuvent livrer quoi que ce soit d’importance. Même le gros Coderre ne peut plus faire écran devant l’insignifiance de ce qu’il incarne et qu’il sert.

Le Québec est une minorité orpheline au Canada, privée de barons ethniques et ignorée de ceux-là mêmes qui hier encore les laissaient traîner dans les antichambres du pouvoir. Ils se désolent de ce que le Québec n’a plus d’influence, reconnaissant par là que son seul rôle politique au Canada est de servir de matériau dans les alliances entre les groupes qui donnent à la majorité ses forces et ses orientations. Une nation annexée, toujours, mais une nation dont l’annexion ne coûte plus rien parce que même ceux qui tiraient avantage à jouer les intermédiaires ont renoncé à se battre pour grappiller les miettes qu’ils faisaient carrière à faire prendre pour un festin. L’élite canadianisante a démissionné, elle se soumet dans la résignation.

Il s’en trouvera encore quelques-uns pour faire semblant qu’il n’y a rien de déshonorant à se laisser traiter en minorité ballottée. Il y aura des raisonneurs payés pour tenter de faire croire que la minorisation est une avenue de développement. L’essentiel est pourtant déjà consommé : il ne leur reste plus à ces Québécois/Canadian qu’à se laisser folkloriser en se repliant sur la survivance et le combat culturel. Au lieu de tirer la ligne et de se solidariser avec son peuple, la faction des inconditionnels du Canada voudrait bien se consoler de sa couardise en se cachant derrière le péquisme dilatoire, la politique de l’indépendance perpétuellement reportée. La mollesse des uns servant de paravent à la défilade des autres, il faudrait désormais nous accommoder de notre sort canadian et nous replier sur un combat identitaire de compensation.

Inoffensifs, mais fiers de l’être, voilà ce que nous devrions retenir d’une situation que ceux qui veulent « passer à autre chose » renoncent à changer et qui tenteront dans cette campagne électorale de dénaturer le fond du débat, d’en changer les paramètres existentiels. On les voit déjà tenter de se réfugier dans un espace où ils pourraient loger avec les défaitistes et les fatigués qui ne demandent pas mieux que de se trouver des alibis pour continuer de redire que « ça ne se fera pas ». Il leur faut bien trouver un emballage honorable pour la démission, et du coup, chercher à faire passer pour un pas en avant la régression à laquelle ils voudraient consentir en tentant de se convaincre qu’elle se fera sans douleur. Il est revenu le temps de la culture compensatoire, version revampée de la mission providentielle par le folklore : nous ne serons ni riches ni puissants, mais nous aurons de beaux atours !

Tel est le sens ultime du message, lancé dans Le Devoir à la toute veille de la campagne électorale, de l’ineffable sénateur Rivest qui s’attriste de ne voir que du vide aussi bien dans les officines que dans les discours des politiciens fédéraux. Il a peur, le sénateur, de voir le Québec se dissoudre dans le multiculturalisme, il a peur, mais ne fera rien qui pourrait lui coûter son fauteuil. Il quitte donc le terrain du pouvoir et de l’autodétermination pour donner dans l’identitaire : « Il faudra avoir un culte, une passion, une présence, une dévotion pour la défense et la promotion de l’identité québécoise » nous dit-il, pour nous proposer le combat culturel comme remède à l’impuissance consentie et à l’insignifiance politique. Le voilà qui fait écho à ce Claude Castonguay défait qui, à l’époque de Meech et Charlottetown, revenant de son pèlerinage au Canada, n’en finissait plus de se désoler de l’absence totale d’ouverture à quelque reconnaissance que ce soit de notre réalité nationale, mais qui confessait que, malgré cela, il resterait canadian parce que jamais, avouait-il, il n’aurait le courage de rompre. Faut-il s’étonner de le retrouver chez François Legault qui rêve d’aménager la bourgade avec les moyens que le Canada lui laisse ? Le Canada n’est plus que la voie de la lâcheté.

Il faut voter en masse pour le Bloc québécois. Et le faire pour signifier, une fois de plus, que ce vote est une voie de report, une manière de dire qu’un jour la rupture aura lieu. Il faut le faire non pas pour éviter la majorité conservatrice, mais bien pour protéger le Bloc contre lui-même. Un gouvernement Harper majoritaire ne sera pas une catastrophe pour le Québec, ce sera le début d’un nécessaire procès d’explicitation. Finie l’ambivalence, finie l’illusion qu’avoir de l’influence sur les décisions des autres vaut mieux qu’avoir la pleine maîtrise des siennes. Un gouvernement Harper majoritaire forcera le Bloc à renoncer à la tentation, toujours présente, de jouer les médiateurs de l’annexion. Une majorité canadian claire ne fera qu’imposer le constat devant lequel encore trop de Québécois se rebiffent : celui de l’altérité radicale. Ce pays n’est pas notre pays. La démographie, la culture, la dynamique politique, les orientations économiques, tout nous en démarque, nous y banalise et nous fragilise à vitesse grandissante. Pour faire l’indépendance, il faut clairement poser le Canada comme étranger. Il faut surtout nous-mêmes nous y poser comme Autre. Cela veut dire, entre autres, cesser de chercher à s’y reconnaître ou à s’y faire reconnaître.

C’est un arrachement pour encore trop de gens chez nous. Et pourtant cela viendra. Parce que le Canada et le Québec sont sur des trajectoires inconciliables. Le Québec ne pourra jamais dans le cadre canadian contrôler son développement, en fixer les modalités et en définir les orientations. Il ne gagnera rien à se laisser tenir pour quantité négligeable dans un pays où rien de ce qu’il est ne sera jamais considéré comme essentiel. Le débat électoral nous en fera une fois de plus la démonstration. Le résultat de l’élection la consacrera encore un peu plus.

Souhaiter Harper majoritaire n’est pas souhaiter la politique du pire, c’est pratiquer la seule politique nationale utile au combat pour l’émancipation de notre peuple. Qu’il le devienne cette fois-ci ou à la prochaine élection ne changera rien d’essentiel : le Canada se gouverne désormais sans nous, il se construit dans des débats qui ont de moins en moins à voir avec nos choix. Ceux que cela désole ne trouveront plus longtemps refuge dans le cynisme hautain du quant-à-soi, le réel les rattrape déjà. Et il frappe avec la force des cinquante milliards de dollars de nos impôts qu’Ottawa utilise à sa guise, nous imposant des choix qui défont les nôtres, ruinant des voies que nous voulons prendre, détruisant des possibles et contraignant la province à se gouverner dans l’indigence. La démission a fait son temps. Les problèmes ne disparaissent pas parce que des hordes de bonimenteurs sont tannés d’en parler. Les « vraies affaires » font mal. Et elles sont nationales, Harper le sait bien, qui le répétera à satiété au cours de cette campagne pour bien faire comprendre que la nation qu’il mobilise n’est pas la nôtre.

Il faut aller voter pour recommencer d’en finir. Pour sortir de la torpeur et des limbes. Pas pour dialoguer avec le Canada. Pour se recomposer dans la force des liens qui font la résilience de ce que nous avons toujours été. Et qui ne se donnera pour évident que dans la plénitude de ce que nous nous déciderons d’être. Notre peuple finira bien par se donner le courage de ce qu’il est, parce que la dignité est une condition de l’avenir. Et nous ne renoncerons pas à l’avenir.

Malgré des élites velléitaires qui se complaisent dans la morosité, malgré le souverainisme flageolant des politiciens professionnels de la province, la réalité de la domination s’imposera avec une netteté plus grande encore. Et nous la refuserons. Parce que ce peuple a un autre destin que celui d’un troupeau domestiqué. La servitude n’est pas l’horizon qui se lève dans les poèmes de Miron, les toiles de Riopelle ou les films de Perrault. S’il faut une dévotion pour la culture, c’est celle qui se nourrira de la volonté d’avoir prise sur le monde, d’y jeter des œuvres qui le transformeront par ce que nous sommes aussi bien que par ce que nous pouvons faire naître, pour nous-mêmes et pour la diversité des nations. Il faudra s’en souvenir pour dépasser la rhétorique triviale du marketing politique.

Aux quémandeurs de reconnaissance il faut opposer la responsabilité entière. Il faut que le Bloc soit fort pour que la force des choses le contraigne à contribuer à nous sortir de la politique des lamentations. Le vote du 2 mai ne doit pas servir à construire un bouclier ou à vendre une police d’assurance. Il faut voter pour forger un coin de fer que nous allons planter à Ottawa pour faire éclater le carcan.

 

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