Le testament spirituel de Jacques Grand'Maison - entrevue

LF- Le propos de votre livre (Société laïque et christianisme, Novalis, 2010) est fondé sur une lecture de l’histoire que vous tenez à partager avec les Québécois. Vous dites que depuis 2000 ans, au milieu des contextes historiques particuliers les plus divers, c’est en étant confrontées au défi de leur constante interaction que les sociétés occidentales et la foi chrétienne se sont mutuellement remises en question et qu’elles ont évolué. C’est même par leur dialogue, en tension, qu’elles ont mis au point, ensemble et l’une grâce à l’autre, le meilleur des valeurs à portée universelle qui sont les nôtres de nos jours au Québec comme ailleurs en Occident. Ces valeurs, pour nous en tenir aux plus fondamentales, sont l’absolue dignité de la personne, la fraternité, la charité ou sa variante sociale qui est la solidarité, mais aussi la liberté et l’égalité notamment, sans oublier la responsabilité personnelle et l’espérance. De telles valeurs, en Occident, ont inextricablement un fondement religieux et un fondement séculier.
On est volontiers porté à reconnaître que nos sociétés contemporaines, même presque entièrement sécularisées, sont encore modelées par plusieurs héritages : notamment par la civilisation gréco-romaine, la philosophie des Lumières et évidemment par le christianisme. Mais ce que vous dites va plus loin puisque vous affirmez que tout au long de son histoire, le christianisme n’a cessé lui-même de se transformer, y compris dans la compréhension de sa propre foi, devant les défis que lui posait l’évolution des sociétés occidentales.
- Pouvez-vous expliciter cette double idée ?
- Pouvez-vous évoquer le contenu d’un humanisme pour notre temps, qui à nouveau pourrait être inextricablement chrétien et séculier à la fois ?

JGM - Vous avez bien exprimé l’essentiel de mon ouvrage. Le cadre de L’Action nationale et ma propre démarche personnelle m’incitent à ressaisir ce propos général dans le contexte concret de l’histoire récente du Québec et de mon itinéraire en celui-ci.

Société laïque et christianisme, ce sont les deux ancrages de mon inscription dans la société d’ici, et de mes engagements depuis plus de cinquante ans.

Comme chrétien, je me sens très à l’aise avec la laïcité, pas seulement parce que je suis un citoyen comme les autres, mais aussi parce que ma foi chrétienne m’incite à œuvrer avec tous pour humaniser toujours plus la société et ses institutions et les divers rapports avec les autres. Fut-ce au travers des luttes de justice nécessaires. Le Dieu de ma foi m’y presse dans la foulée de Jésus de Nazareth, le plus laïque des chrétiens ! Je le fais en toute liberté parce que l’Évangile n’impose aucun modèle de société. Il nous renvoie à notre propre responsabilité. Ce n’est pas d’abord la religion qui démarque les êtres, mais leur humanité ou leur inhumanité.

Cette conviction m’a amené à m’investir davantage dans la foulée laïque. Et celle de la tradition prophétique de la Bible qui n’a cessé d’ouvrir le passage du temps à la vie profane, et surtout de contester les sacré religieux au nom de la justice sociale.

Dans cet ouvrage, j’ai montré comment, concrètement, ce courant laïque a été à la source d’un renouvellement de la pensée chrétienne et de l’avènement de la société laïque au Québec. Déjà ce courant laïque chrétien s’esquissait dans les nouveaux mouvements de la jeunesse catholique au cours des années 1930. Il y avait là les premiers raccords entre culture moderne et le christianisme à contre-courant de la chrétienté cléricale. Un peu plus tard, j’allais participer très activement à cette mouvance.

Sans trop anticiper, je souligne ici qu’il y a eu une libération mutuelle entre ces deux pôles. Rappelons d’abord la longue fusion historique entre catholicisme et Canada-français. Nous ne savions pas si nous étions catholiques parce que Canadiens français ou vice-versa. D’où l’amalgame de la religion et du politique, des pouvoirs civils et religieux. Le régime duplessiste en est un bel exemple. Les premiers pas de la laïcité québécoise ont favorisé une double autonomie qui allait mener vers la séparation de l’État et de l’Église. Double liberté pour empêcher la religion de devenir une politique et la politique de devenir une religion. Comme disait Paul Ricoeur, « la communauté qui fait des choix politiques n’est pas la même que la communauté qui transmet les symboles de la foi ». Mais il ne faut pas ignorer ce partage d’idéaux entre laïcité et christianisme. Même le siècle des Lumières s’est inspiré des valeurs humaines et chrétiennes qu’on trouve dans les Évangiles.

Faut-il rappeler que le christianisme a accompagné toute l’histoire occidentale (Gauchet). Cette longue temporalité du christianisme peut raviver cette mémoire et renforcer la conscience historique dans une société où tout se joue à court terme (Hervieux-Léger), et pour mieux comprendre les différentes façons historiques de penser et gérer les questions fondamentales (Bourdieu). Le christianisme peut contribuer à une recomposition de la modernité et de l’histoire (Debray, Vattimo, Finkelkraut). Comment ne pas citer ici le précurseur de la conscience moderne et post-moderne, saint Augustin qui, outre son ancrage dans l’antiquité juive, grecque et romaine, nous a montré à remoduler, à chaque époque, le présent du passé, le présent de la contemporanéité et le présent de l’avenir.

Je ne cite pas ces grands penseurs pour épater la galerie, mais parce que la culture chrétienne, dans ses rapports historiques positifs, est pratiquement absente de la plupart des discours laïcistes au Québec. Je reviendrai là-dessus.

Retournons à l’actualité. Dans les suites du rapport Bouchard-Taylor, d’aucuns ont accusé les « Québécois » d’être enfermés dans leur identité. D’ailleurs, la démonisation de l’identité est à la mode. Écoutons ce qu’en dit le savant Lévi-Strauss :

L’identité n’est pas une pathologie… à tous ceux qui, à juste titre, promeuvent la diversité, je voudrais dire que sans identité il n’y a pas de diversité, qu’à l’origine de la diversité il y a les identités et que ce n’est pas faire preuve de fermeture que de croire en son identité pour mieux la faire partager avec les identités des autres. Si on ne croit pas à sa propre identité, comment peut-on la partager avec celle des autres et comment peut-on recevoir les identités des autres ?

L’ex-juge de la Cour Suprême, Claire L’heureux-Dubé disait ceci : « Les valeurs de la majorité historique sont directement posées comme possédant une légitimité qu’on ne peut renverser à la légère ». Par exemple, suite à l’inquiétude des Européens face à la perte de la mémoire chrétienne historique et son impact sur les jeunes générations qui ont peiné à comprendre leur propre histoire, on a inscrit dans la charte européenne l’identité chrétienne et ses œuvres inestimables.

Mais venons-en aux rôles essentiels de la laïcité dans le contexte d’aujourd’hui.

L’État laïque lui-même ne saurait être qu’un gestionnaire de la neutralité des institutions. Dans une société de plus en plus diversifiée, la laïcité est nécessaire pour se donner une base commune de référence et d’appartenance. Plus profondément, de notre commune condition humaine.

Dans un contexte historique où il est de plus en plus difficile de « faire société », la laïcité peut être un lieu important pour se donner de nouvelles solidarités de société, comme l’ont été les accès universels à l’éducation et à la santé.

La laïcité doit se donner une éthique comme vis-à-vis critique à la société, à la politique, à l’économie, à la religion, à la morale elle-même, et aussi au droit. Étant donné la place majeure de celui-ci, il faut souligner que la justice est le fondement du droit et des droits, et non l’inverse. Certains jugements de la Cour dressent un mur étanche entre le droit et la morale. Ce qui permet aux fraudeurs de se justifier au nom de la légalité. Raison de plus pour ne pas limiter la laïcité à gérer la neutralité. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a plaidé pour une morale laïque. Celle-ci est plus nécessaire que jamais.

L’inestimable liberté de conscience, de croyance ou de non croyance, surtout dans la situation historique présente, est un apport laïque inestimable. J’ouvre ici une parenthèse. Il s’agit de l’étonnante affirmation de Benoît XVI lors de sa visite en France au début de septembre 2008 : « Une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l’importance de la laïcité est devenue nécessaire ».

LF- Comme le laisse voir votre réponse, votre intention dans ce livre n’est pas de nature historique. Plutôt, vous vous appuyez sur l’histoire pour inviter les Québécois à tenir encore ensemble, aujourd’hui et dans l’avenir, les deux bouts de la question. La société laïque, ou sécularisée, doit selon vous entendre les exigences de l’évangile et y répondre ; tandis que la foi chrétienne doit accepter de se saisir des enjeux contemporains et y réfléchir jusqu’à en être transformée une nouvelle fois s’il le faut. C’est à cette double condition que sortiront vivifiées, plus pertinentes, mieux partagées et surtout mieux incarnées les valeurs à portée universelle que nous évoquions tout à l’heure, et qui donnent son humanité à l’humanité.
Sous prétexte du pluralisme des sociétés contemporaines, une certaine mouvance laïciste voudrait dorénavant disjoindre radicalement christianisme et société jusqu’à expulser de notre culture et de nos institutions toute référence à la foi chrétienne et à faire de la religion une affaire exclusivement privée et individuelle.
- Peut-on dire qu’une telle position signifie une rupture radicale avec ce qui constitue notre histoire et notre appartenance à l’Occident ? Quelles pourraient en être les conséquences pour notre manière d’être au monde, bâtie au cours des derniers siècles ?
- En supposant même qu’on réussisse à désincarner notre État et à extirper toute normativité chrétienne de lui, de ses structures, de ses appareils et de ses institutions, cela garantirait-il sa « neutralité » pour autant ? Dans presque tous les pays, y compris les plus laïques comme la France, l’État se reconnaît une responsabilité à l’égard de la culture majoritaire, et entend faire de celle-ci le fondement d’une culture commune à promouvoir. En ce sens, vider l’État, ses structures et ses lois de la culture chrétienne qui l’a informé si longtemps et qui y vit encore sous une forme sécularisée, n’est-il pas le meilleur moyen de le livrer tout net à la convoitise des groupes de pression religieux les plus puissants ? Jusqu’à quel point un État neutre serait-il capable de contrer le communautarisme ? Vous tenez un propos éclairant sur ce point. Pouvez-vous le résumer pour nos lecteurs ?
- Mais en fait, vous allez jusqu’à dire qu’en refusant d’entendre désormais et de composer avec l’exigence posée par l’évangile de toujours chercher à construire un Québec et un monde plus justes, inclusifs et fraternels, ce n’est pas seulement vers un appauvrissement de civilisation qu’on se dirigerait, mais somme toute vers une situation aggravée pour les exclus de tous types. Pouvez-vous développer en donnant des exemples concrets, à partir des défis d’aujourd’hui ?

JGM - Votre deuxième questionnement m’amène à le resituer existentiellement dans les débats que j’ai tenus à un tournant majeur de notre société laïque. En 1968, la revue Parti Pris et le mouvement laïque avaient organisé un « teachin » pour instruire un procès en règle de la chrétienté d’ici. Toutes les nouvelles élites s’y étaient donné rendez-vous. Tout y passait : le système clérical, les institutions religieuses, scolaires et sociales, le « patronage » politique, les retards économiques, les grosses familles et la morale « éculée » de l’Église, et surtout « le né pour un petit pain ». À ma connaissance, j’étais le seul prêtre invité. Il fallait bien un bouc émissaire. Dès le départ, avant que je ne dise un mot, on m’a hué copieusement. À cette époque, je tenais un journal quotidien, je livre ici un extrait de ce que j’avais dit :

Dans ce procès tous azimuts et son refus global, vous êtes en train de distiller le poison de la honte de nous-mêmes, de notre peuple, de notre histoire, et indirectement de nos propres ascendants. En discréditant nos institutions, vous vous frappez vous-mêmes. Même la psychanalyse nous apprend qu’il est illusoire de faire table rase du passé, au risque de reproduire cette posture dans d’autres domaines politique, moral, scolaire et même identitaire.

Et c’est ce qui est arrivé par la suite. Deux ans plus tard, on n’a plus enseigné notre propre histoire. Nous avions tellement honte de nous-mêmes. Je ne connais aucun peuple qui a fait pareille chose. Les répercussions identitaires n’ont cessé de refaire surface, même dans le mouvement souverainiste. Au chapitre culturel et identitaire, il est très grave de mettre les compteurs à zéro.

Dans un livre récent, Questions interdites sur le Québec contemporain, j’ai soumis à l’examen et à la discussion des questions refoulées, sinon ignorées. J’en retiens ici quelques-unes particulièrement brûlantes.

- D’où vient la bipolarité de nos exaltations québécoises et nos déprimes récurrentes ? Ces dernières sont bien présentes dans le climat morose actuel.

- D’où viennent nos indécisions politiques surtout lorsqu’il s’agit de notre « to be or not to be » ? Un comportement politique qui a peut-être beaucoup à voir avec le refus global de tout ce qui nous a précédés. Si on me permet ici un peu d’humour, on s’est débaptisé de notre nomination historique, de notre identité première comme si nous avions nous-mêmes dérobé le sol sous nos pieds, pour ne pas dire que nous nous sommes « tiré dans le pied ». Un autre questionnement insupportable, objet d’interdit !

- Au plan social et institutionnel n’y a-t-il pas une crise d’appartenance, une posture d’opposition, et une non identification citoyenne à l’école, à l’hôpital, à la gouvernance ? Au-delà de notre indignation verbale devant les nombreux scandales de corruption, il y a une étrange passivité défaitiste et une fuite de contestation collective et active.

- D’où viennent ces cris nihilistes de plusieurs jeunes chansonniers, cinéastes et écrivains, tel celui de Dédé Fortin : « on peut s’amuser comme des fous et être désespéré au fond de soi, sous les ruines du futur ? »

- Avons-nous relevé le gant des graves interpellations des cinéastes Denys Arcand et Bernard Émond ? Ils ont osé parler d’une certaine décadence sinon de trahison de nos idéaux. Autre propos qu’on assimile à un virage à droite !

- La légitimité critique de la chrétienté cléricale ne s’est-elle pas accompagnée d’un déracinement et d’un assèchement de l’humus historico-chrétien occidental ? Est-ce honnête intellectuellement ? Chez les bien pensants, on ne doit jamais parler de ça. C’est le plus radical de nos interdits.

Ces interrogations souterraines rebondissent dans nos débats sur la laïcité, et m’incitent à aborder le côté critique d’un certain laïcisme antireligieux qui n’a rien à envier des travers détestables de notre héritage catholique.

Le sociologue Alain Touraine remarque ceci : « La laïcité s’est débarrassée du sacré religieux, mais elle a, à son tour, sacralisé la politique, et parfois l’État républicain ».

Une laïcité qui réduit l’identité à la condition citoyenne ne peut que susciter un appauvrissement culturel. C’est marginaliser les divers ancrages identitaires historiques, culturels ; les différentes visions du monde ; la matrice historique propre à chaque pays ; les itinéraires personnels qui débordent de toutes parts la seule référence citoyenne ; l’univers complexe des croyances laïques ou religieuses et leurs richesses symboliques.

Un certain laïcisme anti-religieux semble ignorer les rôles culturels et sociaux des religions ; leur longue temporalité qui renforce la conscience historique et la mémoire de ce qui s’est passé au cours des siècles, sans compter les divers patrimoines culturels. C’est particulièrement évident dans l’histoire de l’Occident et ses multiples liens avec le christianisme. Même le mouvement laïque français reconnaît comme est grave l’absence de culture chrétienne, qui rend les jeunes incapables de comprendre leur propre civilisation. De nombreux chercheurs ont tenu pareils propos Gauchet, Débray, Hervieux-Léger, et chez nous Micheline Milot notamment.

Je ne pense pas que la laïcité à elle seule peut établir une trame historique commune d’appartenance, d’identité, de projet de société ou de sens partagé, comme le prétendent certains discours laïques actuels.

Je dirais la même chose de la religion qui n’est plus porteuse d’une quelconque unanimité, sans compter le nombre grandissant d’esprit non religieux.

Même l’éthique qui est de plus en plus matière à débat et conjuguée au pluriel, sans monopole de sens ou de régulation.

D’aucuns pensent en termes de culture commune. On leur opposera très vite les pièges du communautarisme.

Ces quatre formes de pensée unique (contestables) n’en constituent pas moins ensemble des composantes importantes de la société et d’une trame historique commune. Et cela pour contrer une société réduite à la logique du marché, à la passivité du spectateur et au repli sur soi source première de la dépolitisation. On ne peut assumer la complexité croissante et les enjeux cruciaux avec ces trois dernières régressions.

Ouverte ou fermée, la laïcité, comme tous les autres champs humains, se doit d’être intelligente, pertinente et juste. Ce n’est pas le cas si on exclut du débat démocratique et de la société civile les groupes religieux. Par exemple, la consultation publique et politique sur l’euthanasie et le suicide assisté. La meilleure façon de paver le chemin au sectarisme ou à l’intégrisme, c’est d’exclure les groupes religieux du débat démocratique.

Dans tous les engagements sociaux que j’ai vécus depuis plus de 50 ans, je ne vois pas en quoi j’ai imposé aux autres mon inspiration chrétienne qui est une de mes identités et de mes sources de motivation altruiste. Et je n’accepterai jamais une idéologie qui me commanderait de laisser ma foi au temple si je veux être un bon citoyen. Il n’y a pas que la religion qui peut être fanatique ou dogmatique.

J’espère qu’à la fin de ma vie, je n’aurai pas eu à subir deux « mur à mur » : le confessionnalisme mur à mur et son envers un laïcisme mur à mur qu’on ne trouve nulle part ailleurs, si ce n’est naguère dans les pays communistes.

Se prête à bien des effets pervers toute position absolue, ou référence unique, ou identité bâtie sur une seule appartenance. Cela vaut tout autant pour la laïcité que pour la religion, pour le changement comme pour la continuité, pour la gauche comme pour la droite, pour le « moral » comme pour le légal.

S’agit-il de religion, à ce que je sache, il n’y a aucun signe de retour à la théocratie au Québec. Mais comment ignorer que c’est dans les pays occidentaux d’origine chrétienne que sont nés et développés divers types de laïcité ? Comment ignorer aussi qu’ici au Québec, beaucoup de laïcs chrétiens ont travaillé à l’avènement de la société laïque. Je le redis, parfois j’ai l’impression de retrouver, sous un mode laïque, ce qu’il y avait de plus détestable dans mon héritage religieux. Des transferts comme cela se produisent quand on fait table rase au point de jeter par-dessus bord, en même temps, le meilleur du passé.

L’Europe expérimente la laïcité depuis plus d’un siècle. On y trouve différents types de laïcité. Dans la charte européenne, la laïcité est conçue en termes de médiation, plus souple, plus respectueuse du pluralisme que ne l’est une laïcité d’affrontement, et contradictoirement d’exclusion. Cette position de la charte européenne n’enlève rien au rôle de l’État, à son autonomie, à son autorité et à sa neutralité. Et les religions doivent se soumettre aux valeurs communes et à l’État de droit et sa constitution.

LF- Mais d’autre part, un dialogue suppose une ouverture des deux côtés. C’est pourquoi vous invitez les croyants catholiques à faire leur part pour que ce dialogue entre la foi chrétienne et une société désormais pluraliste continue d’élever notre monde au-dessus de lui-même si l’on peut dire.
- Une partie de votre livre appelle les croyants à leur responsabilité : une authentique fidélité à l’Église suppose qu’on soit capable de s’opposer au cléricalisme, au dogmatisme, à l’obéissance imposée, à la paresse intellectuelle et spirituelle devant l’exigence d’une compréhension personnelle, et en église, de l’évangile. Qu’en est-il ?
- Ainsi, si l’on veut que la société se sente interpellée par l’évangile, encore faut-il que les croyants se laissent à leur tour interpeller par les enjeux sociaux actuels. Ils doivent ressaisir ces enjeux à la lumière de leur foi tout en acceptant que ceux-ci la questionnent jusqu’à éventuellement les conduire à une nouvelle compréhension de l’évangile. Expliquez.

JGM - Votre troisième question me tient beaucoup à cœur. J’ai déjà dit plus haut qu’il y a une gémellité entre les idéaux de la société laïque et ceux du christianisme. Je veux pousser plus loin cette double dynamique, mais cette fois en partant du christianisme lui-même. Le triptyque fondamental de la modernité : liberté, égalité et fraternité a laïcisé les valeurs chrétiennes. Soulignons de nouveau au passage qu’il n’y a aucune théocratie dans les pays occidentaux d’origine chrétienne. Dans mon dernier ouvrage, j’ai insisté beaucoup sur le fait que la laïcité est née et s’est développée dans les pays de souche chrétienne. J’ajoute ici que le christianisme a déployé une « autonomisation » du monde, par rapport au divin. Certes, celle-ci a été souvent trahie au cours des quatre milles ans de l’histoire des deux testaments. Aujourd’hui les rapports entre laïcité et christianisme se sont complexifiés. Donnons-en certains paradoxes : deux autonomies, mais aussi procès mutuels, dialogue souhaité, et parfois besoin l’un de l’autre.

J’ai vécu ces paradoxes et tensions depuis plus de cinquante ans, et cela avec passion. Mais ce ne fut pas sans coups durs et blessures comme bouc émissaire, comme objet de dérision et même de hargne, parfois dans ma propre famille spirituelle. Mais j’étais trop porté par mon souci de faire avancer les choses pour m’arrêter à ces petits problèmes de parcours.

Mais en bout de route, avec le temps de réfléchir, je me suis davantage investi dans la compréhension du christianisme. Jésus de Nazareth ne s’est pas enfermé ni dans le monde de la religion, ni dans l’éthique, ni dans l’action politique. Mais il fut quand même « à la jointure de tous ces domaines, les traversant tous sans se laisser refouler de l’un dans l’autre, pour montrer que la révélation de Dieu n’est pas circonscrite par le tracé du rituel, ni absente d’aucune dimension de l’existence humaine (Joseph Moingt). L’humanisme évangélique n’est pas enlisé dans le sacré, ni confiné à la binarité de la laïcité et la religion. Les questions non résolues sont aussi bien dans l’une que dans l’autre. C’est peut-être là le départ d’un dialogue possible. Le piège de la pensée unique n’est pas seulement du côté des intégristes religieux.

Mais je veux surtout évoquer l’évolution des chrétiens d’ici. Ceux qui nous critiquent sont souvent « fixés et vissés » sur la défunte chrétienté, alors qu’une Église autre est en gestation. Nous sommes de plus en plus nombreux à y travailler dans des milliers de petits groupes de réflexion-action et de services qui sont à part des politiques sociales. Dans combien de milieux du Québec, les initiatives interpellent la population locale et les pouvoirs institutionnels et politiques. La plupart du temps, on y trouve aussi des gens non religieux et d’autres religions que la nôtre. Bien sûr, ce sont là des apports bien modestes, mais ils contribuent à retisser la base sociale nécessaire à une culture et une pratique citoyennes. Les médias frappés d’interdit anti-religieux « anonymisent » ces rapports au christianisme d’ici. Sociologiquement et historiquement, des grands changements ont été souvent initiés par des petits groupes communautaires porteurs de nouveaux projets. L’histoire sociale de l’Église catholique est particulièrement marquante à ce chapitre, depuis la chute de l’empire romain jusqu’à aujourd’hui.

Par exemple, pendant mille ans les moines ont transmis beaucoup d’expertises précieuses des plus matérielles aux plus culturelles et spirituelles. Les historiens nous révèlent que les premières institutions d’éducation viennent des Églises. De même les hôpitaux, les hospices pour les vieillards, les orphelinats.

La très grande majorité des œuvres culturelles de l’histoire occidentale ont été d’inspiration chrétienne. Chez les laïcistes, la plupart des références à la tradition judéo-chrétienne se résument à une seule phrase : « C’est une entreprise de culpabilisation ». On ignore totalement que la Bible a désacralisé le monde. Ce qui a permis à l’humanité et à la personne humaine d’engager sa propre histoire, de devenir un sujet responsable, libre, acteur, interprète, décideur, debout dans la foi comme dans la vie. Du coup la science devenait possible, et l’on pouvait librement « faire société » sans régime obligé. L’Évangile de Jésus de Nazareth allait pousser plus loin cette visée universaliste, avec cette mission de travailler à ce que tous les humains soient frères. C’est là l’utopique mais nécessaire fraternité. Voilà l’idéal d’une socialité d’inspiration chrétienne.

On trouve ces ferments de vie, de partage et de générosité, dans notre propre histoire. Il est incroyable de tout ramener cela à une charité détestable. Ici au Québec, combien de nouvelles institutions sociales, scolaires, ont été tributaires des structures et infrastructures bâties par les diverses communautés religieuses.

Le sociologue J.-J. Godbout note que depuis un bon moment beaucoup de Québécois ont le réflexe de dire : « Que le gouvernement s’en occupe ». Étonnante dérive d’une justice sociale de portée aussi hors de soi-même et de sa responsabilité citoyenne. Ce ne sont pas les solidarités et les générosités de court terme qui peuvent refaire le tissu social sans lequel il n’y a pas de politique durable. Dans l’enquête que j’ai menée sur les tendances sociales, j’ai noté que les engagements durables étaient plus fréquents chez les chrétiens. Bien sûr, ceux-ci n’en ont pas le monopole. Un peu partout dans le monde s’élève une conscience commune de refus d’être seulement des rouages, des instruments pour ceux qui mènent le monde.

Mais restent des nombreux déficits sociaux qui vont exiger de nouvelles solidarités de société et qui transcendent les communautés particulières, y compris les groupes religieux. En christianisme bien compris, ce sont les enjeux humains qui sont prioritaires et ont une portée universelle. Il faut le redire, la condition séculière et laïque est fondamentale dans l’humanisme évangélique. Pour nous, chrétiens, cette conviction se rattache aussi au Dieu fait homme en Jésus de Nazareth. Et son évangile met de l’avant les tiers qui sont exclus du contrat social démocratique. Ce sont les pauvres, les exclus, les enfants qui nous font entrer en humanité, en communauté de destin, en dépassement d’une logique de profit, d’intérêt pour soi. À ce chapitre, l’Église est pour ceux qui n’en sont pas.

Cette dernière remarque m’incite à faire état de la tendance à s’enfermer dans toutes sortes de bulles individuelles, spirituelles, religieuses et communautaires. La privatisation la plus grave de l’expérience chrétienne n’est pas celle qu’imposerait le laïcisme, mais plutôt le repli des chrétiens en eux, entre eux, pour eux.

Cet enroulement de l’Église et des chrétiens sur eux-mêmes sera perçu comme faisant d’eux une secte parmi d’autres. Et l’on sait qu’une des caractéristiques de la secte, c’est se poser comme une contre-société, contre le monde, contre les autres religions et la société laïque.

Certes, ce syndrome de la bulle se déploie dans plusieurs autres domaines de la société et de l’individualité. Au prix de la dépolitisation, de la désocialisation et de multiples décrochages, au moment où comme jamais l’interdépendance multiforme ne cesse de croître dans nos sociétés de plus en plus complexes. Sans compter un « communautarisme » qui se prête à une mentalité de ghetto.

Cet ensemble de phénomènes rend de plus en plus problématique le « faire société ». Les chrétiens se doivent d’être partie prenante de cet énorme défi. Il me semble que les chrétiens et les esprits laïques peuvent partager les mêmes convictions sur la société, les mêmes inquiétudes, les mêmes valeurs au point même d’être plus près les uns des autres que ne l’était notre héritage religieux traditionnel.

Comment ignorer la dynamique chrétienne de motivation et d’engagement qui devrait nous amener au front des luttes contre la pauvreté et pour la justice sociale. On ne saurait éviter les implications socio-politiques d’une telle responsabilité. Par exemple, il se peut que de plus en plus, comme citoyens, nous devrons participer à l’affrontement entre une politique d’équité et une économie de cupidité.

Ce qui m’inquiète, c’est que les spiritualités d’hier et d’aujourd’hui s’éloignent de plus en plus de ces enjeux de société, alors que la Bible et les Évangiles, dans leur tradition prophétique, nous y incitent fortement à nous y impliquer. Les initiatives d’économie sociale dont plusieurs sont d’inspiration chrétienne sont une bonne base pour une société autre et même une Église autre. Certaines études ont montré que ces pratiques communautaires locales ont été la matrice de nouveaux leaders sociaux et politiques.

LF- Vous vous qualifiez souvent d’ « espérant têtu ». Qu’est-ce qui vous garde dans l’espérance à propos du Québec actuel ? Qu’est-ce qui maintient votre confiance dans notre capacité, comme peuple enraciné ici depuis quatre cents ans, de continuer notre aventure nationale ? Est-ce parce que vous vous sentez à la fois un héritier et un passeur, alors que tant d’autres se désespèrent peut-être parce qu’ils semblent conjuguer l’aventure québécoise seulement à l’aune de leur propre vie ?

JGM - Vous m’invitez à faire état des atouts d’avenir de notre peuple historique. Hélas, dans notre société présente, il y a presque un « interdit » de parler en ces termes, et cela au nom du pluralisme. Et pourtant notre peuple historique est la première matrice de notre société traditionnelle et moderne. Une référence fondamentale.

Je propose ici deux dynamiques du passé, du présent et de l’avenir.

Les atouts qu’on peut tirer de la foi chrétienne ont été l’axe principal de notre peuple au cours de ses quatre cents ans d’histoire traditionnelle. Vadeboncoeur disait : « L’héritage d’un peuple testateur d’un bien spirituel commun ».

Et puis, il y a les atouts de notre histoire moderne dont l’axe est notre étonnante créativité culturelle. C’est de celle-ci que nos divers progrès se sont « sourcés » et « ressourcés ».

Voyons le premier volet historique qui comporte aussi un versant critique.

-1-

On a dit que le pessimisme est la langue de bois dans le climat morose actuel. Les pessimistes ont raison, mais ce sont les optimistes qui changent le cours des choses. Autrement, nos critiques tous azimuts nous condamnent à être uniquement des spectateurs.

J’aime bien la métaphore du puits que l’on creuse et qui va faire gicler des sources intarissables qu’il sait si bien harnacher pour assouvir nos nouvelles soifs.

C’est d’abord dans le terreau de notre propre histoire comme peuple que nous trouvons des sources vives, trop laissées pour compte par ceux qui n’y voient qu’une Grande Noirceur. Je demande parfois si cette critique globale et cette honte de l’histoire de nos ancêtres, sans cesse répétée, particulièrement chez nos nouvelles élites, ne finissent pas par éreinter la confiance en notre peuple. Je suis davantage inquiet quand on transmet aux jeunes générations cette mémoire mortifère. Un jour, exaspéré par cet inconscient mépris de nous-mêmes, j’ai composé ce texte que je vous livre ici :

On a dit de nos pères qu’ils étaient des pauvres types, des porteurs d’eau, des résignés qui n’avaient d’autre but que de survivre. On a dit de nos mères qu’elles n’avaient fait que des enfants, qu’elles n’avaient pas vécu leur vie de femme. On a dit de notre passé qu’il n’avait été qu’une suite d’échecs et de défaites bénis par la religion et projetés dans un ciel illusoire. On a dit que nos villages et nos paroisses étaient des forteresses d’isolement et d’autodéfense qui étouffaient les plaisirs et les désirs de la vie. On a dit que nos écoles, nos hôpitaux étaient l’œuvre d’une charité détestable, méprisante, aux mains d’un pouvoir religieux monstrueux et arriéré. On a dit que la religion et son catéchisme avait drogué les gens d’ici, comme un tranquillisant pernicieux qui paralyse l’initiative, tout en servant de faux-fuyant devant les vrais défis à affronter. On a dit qu’il fallait se débarrasser de cette histoire honteuse, de cette Église hideuse, de cette société malheureuse, de ces familles nombreuses, comme autant de défroques démodées et ridicules…

Mais on n’a pas dit ce que nos pères et nos mères ont eu de courage, de foi et d’humanité pour nous amener à ce que nous avons de meilleur aujourd’hui, de plus solide sous nos pieds. On n’a pas dit ce qu’ils ont su faire avec leurs dix doigts, avec leur cœur au ventre, avec leur travail acharné. On n’a pas dit ce que nos mères ont pu réussir avec un rien de budget et de ressources pour bâtir un foyer digne et humain. Oui, celles qui ont fait le meilleur de notre histoire, hélas ! sans jamais la signer. On n’a pas dit ce que nos pères souvent humiliés ont eu de tendresse silencieuse, besogneuse, ingénieuse pour gagner notre pain et préparer nos lendemains. On n’a pas dit que la foi était l’âme, la force, le moteur, l’élan de cette belle et rude fibre humaine qui a su affronter tant d’épreuves et jeter les bases d’un nouvel avenir livré à nos responsabilités.

Un des atouts pour l’avenir de notre peuple et de la société actuelle, c’est la capacité de s’inscrire dans le temps, dans la durée. On ne peut, avec une histoire courte, bâtir un avenir de longue portée. Quand l’histoire disparaît du paysage, les horizons d’avenir s’estompent. On ne peut faire du neuf durable si on efface les traces des chemins parcourus. Il n’y a pas d’espérance sans appui historique. J’ai en mémoire ces propos d’un groupe de jeunes : « nous avons besoin des valeurs de nos grands-parents qui ont su traverser bien des épreuves, s’aimer longtemps et risquer généreusement de mettre des enfants au monde ».

La référence générationnelle est un des seuls liens de long terme dans une société aux liens éphémères. Simone Weil, dans son ouvrage L’enracinement, tient des propos qui éclairent la résilience de nos ancêtres :

De par sa durée, un peuple pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la nourriture non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains. Le peuple de par sa durée constitue l’unique organe de conservation pour ses trésors amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire duquel les morts puissent parler aux vivants. Et l’unique chose terrestre qui ait un lien direct avec la destinée éternelle de l’homme, c’est le rayonnement de ceux qui ont su prendre une conscience complète de cette destinée transmise de générations en générations.

On ne saurait mieux dire l’esprit de la foi chrétienne de nos ancêtres de bout en bout de leur aventure qui a défié, par sa singularité entêtée, toute l’Amérique du Nord. En termes d’aujourd’hui, il ne faut pas confondre la longue gestation des bouillons de culture avec l’écume évanescente des modes. Il faut savoir assumer aussi bien ses nuits que ses jours, sinon on désapprend la beauté des étoiles à déchiffrer et on passe d’une noirceur à l’autre.

Une de mes étudiantes vietnamiennes, disait dans ma classe à l’université : « Vous deviendrez de plus en plus insipides à force d’effacer tout ce qu’il y a derrière vous. Comment alors vous suivre à la trace ? On ne sait plus trop à qui, à quoi s’intégrer ».

Dans la foulée des propos de Simone Weil, j’évoque les rapports intergénérationnels, les filiations, le souci de transmission, comme un héritage précieux pour l’avenir de long terme. Depuis un bon moment, on a tellement ignoré, refoulé ou écarté de filiations historiques. Je rappelle ici ce cri de certains cégépiens qui nous interpellaient : « nous sommes fils de qui ou de quoi ? »

Un autre atout de la foi chrétienne, c’est le sens de la transcendance. Dans les milieux laïques d’aujourd’hui, on s’inquiète de l’absence de transcendance en ses deux sens : ce dont on ne peut disposer, et ce qui commande un respect absolu, sinon radical. Comment espérer que des valeurs communes soient respectées de tous si on n’a même plus le moindre sens du sacré ? On a beau dire qu’on n’est plus dans une société sacrale, il n’en reste pas moins que le respect ne peut se vivre et s’imposer, s’il n’y a pas d’autres valeurs que soi-même et ses intérêts.

Mais la transcendance a beaucoup d’autres sens. Il y a plusieurs années, des chrétiens du grand âge et de la chrétienté d’hier m’en parlaient dans une entrevue de groupe. En voici quelques perles :

- À partir de notre foi chrétienne et du sens de la dignité et de la conscience qu’elle nous donnait, je me demande si ce n’est pas cela qui manque aujourd’hui. On banalise jusqu’à la vulgarité ce qui est pour nous sacré (une femme de 60 ans).

- Ma foi chrétienne m’amène au-delà de moi-même ; elle m’élève, m’approfondit, me dynamise, m’ouvre sans cesse de nouveaux horizons. C’est mystérieux, ça vient de moi et pourtant ça me dépasse (un vieux professeur).

- Pour nous catholiques, la transcendance a un nom, un visage, une histoire, c’est Jésus de Nazareth. Et si Dieu n’existait pas, je ne regretterais rien, car ma foi chrétienne et l’Évangile ont été pour moi une source de courage, de force morale, de confiance, de liberté intérieure … Ça m’a même permis de désobéir à l’Église et à mon curé ! (la plus vieille du groupe)

- Je pense que la société moderne n’a pas remplacé ces couches profondes de l’âme et de la conscience humaine. Le Dieu de la Bible et de Jésus nous révèle en nous des grandeurs que nous ignorons si tant est qu’on cherche en soi-même autre chose que soi, quelque chose de plus que l’existence immédiate avec ses calculs et ses raisons (le plus instruit du groupe).

- À entendre leurs discours sur la Grande Noirceur, nous les vieux et nos ancêtres, nous aurions tous été malheureux. En tout cas, il n’y en aurait beaucoup moins, au kilomètre carré qu’il n’y en a aujourd’hui ! (l’humoriste du groupe)

Espérons que les prochaines générations de Québécois découvrent les héritages chrétiens qu’une certaine « dite modernité » a bradés. Les générations futures feront du neuf avec cette dynamique historique. C’est ce que me disait une vieille dame : « Les enfants nous contestent quand on est là avec eux. On part et voilà qu’ils font du neuf avec nos affaires ».

En guise de transition vers le 2e volet qui porte sur la culture, je propose ce fascinant poème d’Anne Hébert qui donne un sens aux deux volets de notre histoire :

Notre pays est à l’âge des premiers jours du monde. La vie ici est à découvrir et à nommer ; ce visage obscur que nous avons, ce cœur silencieux qui est le nôtre, tous ces paysages d’avant l’homme, qui attendent d’être habités et possédés par nous, et cette parole confuse qui s’ébauche dans la nuit, tout cela appelle le jour et la lumière.

-2-

Le deuxième volet porte sur la dynamique culturelle de notre modernité et ses atouts pour l’avenir.

J’entends ici la culture dans son sens le plus large, à savoir nos manières de vivre, de penser et d’agir, nos sensibilités les plus déterminantes, nos propres ouvrages et œuvres, nos profondeurs morales et spirituelles, notre conscience identitaire, nos horizons d’avenir, et ce qui ouvre le temps et met ou remet en marche notre propre histoire.

C’est par la dynamique culturelle que nous avons vécu le passage de la société traditionnelle à une société nouvelle. Un passage d’émancipation, de libération qui débouchera sur un nouvel art de vivre aux multiples formes prometteuses.

Reconstruire la foi en l’avenir, refuser la soumission au destin, refonder l’espérance historique sans pour cela sacraliser l’histoire, et cela à une culture laïque. Les sociétés sans projets deviennent claustrophobes. On réclame d’autant plus bruyamment le changement qu’on ne sait plus où l’on va. Ce changement perpétuel apparaît comme le canot de sauvetage de l’homme désaffilié. Il sert de refuge à l’individu en ruptures d’appartenances collectives (J.-C. Guillebaud). Et plus grave est la privatisation de l’avenir qui devient un frein pour l’historicité de notre société, et surtout de notre peuple. C’est ainsi qu’une société devient objet et non sujet de sa propre histoire, et forcément de son avenir. En terme positif, ce point de vue critique, n’est que l’envers de la dynamique culturelle qui a présidé et inspiré le meilleur de notre parcours des dernières décennies. Sans cela, l’avenir devient obscur quand le passé ne jette plus son ombre sur le présent (Tocqueville). Le sablier peut être une métaphore éclairante. L’étroit goulot du présent s’élargit au détriment de la mémoire et du projet. Cette rétraction du passé et de l’avenir au seul présent bloque les perspectives de long terme et la force d’une espérance entreprenante.

Est autrement plus prometteur le chassé-croisé de la mémoire de l’avenir et l’avenir de la mémoire dans les choix et les tâches du présent.

On me dira que le pessimisme actuel s’est éloigné de la dynamique culturelle que je viens d’évoquer. Pour surmonter ce déficit, rien de mieux que notre parcours culturel des dernières décennies.

Déjà au cours des années 1950, avec l’arrivée de la télévision, il y a eu une ressaisie culturelle de notre identité. En même temps on a donné à la population accès aux grandes œuvres de l’histoire occidentale, souvent de culture, sinon d’inspiration chrétienne. Ce fut nos nouveaux bouillons de culture dont on sait la portée créatrice de long terme. Il y avait là plus qu’un coup d’envoi. On sortait de l’esprit de clocher et de son espace d’appartenance très circonscrite. Plutôt une ouverture au monde.

Et une conscience nationale dans son entièreté d’histoire et d’affirmation, avec une quête de renouveau et de réforme. Déjà une société autre était en gestation, malgré le passéisme des pouvoirs civils et religieux du temps.

Cette nouvelle dynamique culturelle, collective a pris corps dans la réforme scolaire de la Révolution Tranquille, grâce à un nouveau leadership sociopolitique. Cette matrice a fait naître plusieurs réformes et plusieurs autres leaderships.

Puis a explosé la créativité culturelle dans les médias, chez les chansonniers du pays, dans les milieux littéraires et le cinéma d’ici, auxquels tant de Québécois du temps se sont identifiés. L’accès universel à l’éducation a eu beaucoup plus de poids et d’influence qu’on ne l’a dit « par après ». Tel le passage de « notre maître le passé » au « Maître chez nous ». Et cela avec un État laïque plus fort et une économie plus moderne.

Quitte à anticiper un peu, je dirais que l’admirable créativité culturelle des dernières décennies a dégagé de nouveaux espaces symboliques, poétiques et mystiques de ré-enchantement du monde. On ne saurait minimiser ces lieux de grâce comme contrepoids à nos désenchantements contemporains face à la politique, à la religion, à la télévision commerciale et au caractère éphémère des expériences dans presque tous les domaines de la vie et de la société. J’ai à l’oreille ce tout dernier cri : « Nous sommes la « plusss » belle République de bananes du monde, sans déficit, sans futur, sans vision ».

Comment surmonter ce fatalisme mortifère qui laisse entendre qu’on se serait extirpé d’une cage pour s’enfermer dans une autre. Une noirceur aurait chassé l’autre. Et tout le monde se désole et s’ennuie, d’hier à aujourd’hui.

Je refuse radicalement cette démission qui décrète un Québec sans avenir. Notre dynamique culturelle historique a plus de profondeur humaine, morale et spirituelle qu’on ne le dit. Elle peut nous ressusciter en foi en nous-mêmes, en espérance entreprenante. C’est cette vitalité qui peut nous sauver. Mais il y a plus.

L’amour de mon peuple et ma fidélité à lui fonde mon espoir envers et contre tout. Je ne puis croire que je suis le seul à penser ainsi, à chercher d’autres atouts de rebondissement. Ici, j’en ajoute un autre qui se déploie depuis un bon moment et qu’on ne peut sous-estimer, bien au contraire.

Il s’agit d’un nouvel art de vivre doté de riches virtualités culturelles.

La première composante est l’intégration de la subjectivité. Subjectivité d’un « je » capable de penser et d’agir par lui-même. Ce qui est nécessaire et précieux pour une culture et une pratique démocratiques, pour un plus riche rapport entre le « je », le « tu » et le « nous », pour une autonomie et une altérité mieux articulées l’une à l’autre. Tout le contraire des règles impersonnelles et des soumissions aveugles d’hier. De quoi enrichir le lien social, les appartenances et la société. Même Marx disait qu’une révolution qui n’aboutit pas à libérer l’individu, est une révolution manquée. La subjectivité donne plus de profondeur à la dualité de l’individuel et du collectif. Elle tient de conviction et non d’opinion changeante.

Le culte de la vie. Des études internationales récentes ont noté que le culte de la vie était le plus répandu partout sur la terre. Il y a là, plus qu’une spiritualité, un problème très grave, un défi majeur à relever, un enjeu crucial, une tâche commune. Si les assises premières de la vie se dégradent tout le reste s’en suit. On ne peut rien construire sur ces ruines. On n’a pas autour de lui des signes concrets de ce drame. Dans la rivière qui traverse ma ville, il y avait des dizaines d’espèces vivantes qui ont enchanté ma jeunesse. Maintenant ce sont des eaux complètement mortes. On a tout fait pour qu’il en soit ainsi. On me dira : qu’est-ce que cela a affaire avec l’avenir social et politique de la société québécoise ? Beaucoup, car c’est la tâche la plus commune qui concerne tout le monde. Et quoi, l’amour du pays n’aurait-il donc rien à voir avec nos motivations, pour livrer à nos enfants une nature en santé ? D’ailleurs, chez la jeunesse, l’avenir de la vie suscite une inquiétude profonde et une requête d’engagement durable. Dans un groupe intergénérationnel d’aînés et de jeunes adultes nous avions à choisir un premier objectif. Tous les jeunes optaient pour l’environnement et tous les aînés choisissaient plutôt la santé. Avec humour, un jeune leur a dit : « évidemment, il s’agit de votre santé ! » Et de citer le vieux proverbe : « On n’hérite pas de la terre de nos parents, mais on l’emprunte à nos enfants ». Jamais dans l’histoire cette pensée n’aura eu plus de prégnance dans le pays réel d’aujourd’hui et de demain.

Je le répète, l’amour de son pays peut avoir un fort impact sur son avenir. Sans cet amour, la société s’assèche et la politique se bureaucratise. Cela déborde de toutes parts l’individuelle quête de sa qualité de vie.

Je dirais aussi la même chose de l’amour de notre peuple historique. Je ne veux pas minimiser la référence à la survivance et à sa résilience, mais dans le tournant historique actuel, de tous les choix à faire, celui de notre avenir comme peuple est peut-être le plus important, sans exclusive. Autrement, la mémoire noircie de notre passé va finir par éteindre l’amour de nous-mêmes et de nos espoirs. Le moins que je puisse dire c’est que nous méritons plus que cela.

Les États qui sont des patries se perpétuent en dépit des convulsions internes les plus violentes et finissent toujours par retrouver leur unité politique même après un démembrement ou une occupation. De même une société qui n’a plus conscience de défendre un bien commun qui lui est particulier, c’est-à-dire toute société qui renonce à son originalité, perd du même coup toute cohésion interne, se disperse lentement et se trouve condamnée à plus ou moins longue échéance à subir la loi extérieure. Le particularisme est une condition vitale de toute société politique. (J. Freund, L’essence du politique, Éd. Siver, 1965, p. 39).

LF- Vous dites plusieurs fois dans votre livre que le christianisme n’est pas seulement un humanisme, mais qu’il est aussi cela. Nous avons consacré l’entrevue à cet humanisme chrétien. Mais pour vous, Jacques Grand’Maison, à part un humanisme justement, qu’est-ce le christianisme ? Et en quoi vous a-t-il aidé à vivre et à être heureux malgré tout jusqu’à présent ?
En guise de testament spirituel

JGM - Parvenu au seuil de mes 80 ans, comme bien d’autres, je sens le besoin de faire un bilan. Et surtout un testament spirituel de ma passionnante aventure d’engagement et de foi. Un pied dans la société de plus en plus laïque, et l’autre dans la tradition judéo-chrétienne trois fois millénaire.

Ces deux passions n’ont cessé de me charrier au-delà de mes moyens et souvent de mes volontés. Car la vie est jalonnée beaucoup plus de consentements que de choix libres. Mes consentements sont surtout venus d’appels des autres ; et ils ont été sources de dépassement. À ce chapitre, j’ai été un « progressiste conservateur », un réformiste radical ! Toujours aux frontières du paradoxe et de la contradiction. Avec une dominante de liberté. Déjà au collège j’avais inscrit sur mon bureau d’études : domestiquer un canard sauvage, ce n’est pas seulement lui ravir sa liberté, mais aussi son sens de l’orientation. À tort peut-être, je craignais d’être domestiqué par les trois vœux des religieux. J’ai toujours été d’esprit séculier et laïque. Je voulais vivre en plein monde, dans la mêlée des débats et combats de justice, en compagnonnage avec ceux qui travaillaient, croyants ou incroyants. J’y ai trouvé beaucoup de peines et de grands bonheurs.

Avec une certaine distance, je découvre des similitudes dans mon évolution avec la société et avec l’Église. Même dynamique d’émancipation, de réappropriation, de liberté de conscience, de foi religieuse et laïque, et bien sûr, d’ouverture à d’autres chemins de société et de foi. Ma relecture de la Bible et des Évangiles devait beaucoup à mon questionnement et à la culture moderne et vice-versa. Un nouvel éclairage de part et d’autre. Un renforcement mutuel, sans compter mes tensions, mes colères, mes complicités, mes débats entre ces deux pôles.

Un mot me vient : aventure ! J’ai tout aventuré dans ma vie, ma foi, mes engagements, mes tâches sociales et pastorales. Je me suis vite démarqué de mes vieilles certitudes et servitudes de chrétienté. Là aussi, j’ai vécu cela avec mes contemporains laïques ou religieux.

Mais ce qui m’intéressait et me motivais le plus, c’est la conviction qu’il fallait travailler à bâtir une société et une Église autre. Tout en évitant les emmêlements de la chrétienté d’hier. Mais selon moi, cette double visée était porteuse des mêmes valeurs de base : justice, égalité et fraternité, foi, amour et espérance restaient mes contentieux avec mon Église et ce qui la décrédibilise aux yeux de mes contemporains. Par exemple, ses rapports à la femme moderne. Celle-ci tient de la révolution la plus profonde de l’histoire, et cela sans verser une goutte de sang. Cet aveuglement de mon Église est une des plus grandes peines de ma vie et de ma foi. Ce n’est ici qu’un de mes contentieux avec l’Église.

Tant de choses s’effondrent dans l’Église catholique du Québec. Ma propre église vient d’être vendue « pour des condos ». Mais au premier regard, la plus grande tristesse semble être les églises vides.

Mais pourtant il y a peut-être là une chance, une grâce de passer de l’église de pierre à une communauté chrétienne qui se prend en main. C’est ce que je vis avec des chrétiens qui se consacrent à développer un christianisme plus pertinent pour aujourd’hui et demain. Pertinence à la fois culturelle et évangélique. J’ai souligné cela plus haut.

Il faut le redire : l’Église catholique est une « institution arrivée » où tout est codé de part en part : la doctrine (les dogmes), les règles (le droit canonique), la liturgie, la morale et bien sûr, la gouvernance. Ce lourd appareillage est bien loin des multiples chemins et du ras le sol dont parle Fernand Dumont. D’autant plus que ceux-ci se vivent hors de l’institution. « Allez aux départs des chemins », disait pourtant Jésus à ses disciples. N’est-ce pas précisément là où se logent la plupart de nos contemporains en matière de religion, de croyances et de culture chrétienne ? Je vis cela quotidiennement dans ma pratique pastorale. « Pars avec eux », soufflait l’Esprit Saint à Pierre quand il a rencontré le païen Corneille et les siens. Un peu comme Abraham qui « partit sans trop savoir où il allait » (He 11,8).

Dans ma pratique, je suis confronté constamment à ouvrir avec « eux » de nouveaux chemins de sens et de foi. Démarche qui exige aussi plus de liberté, de discernement, de créativité et d’imagination. Ces valeurs sont chères à la culture moderne, plus proactive et inscriptive. On adhère, on s’implique, on appartient dans la mesure où l’on peut y mettre ses touches personnelles et sa propre expérience humaine et spirituelle. « La messe, me disait une jeune femme, c’est un peu comme si vous m’invitiez à un repas, à la condition que je ne dise pas un mot… c’est à cause de cela que je vais célébrer l’eucharistie dans l’église des évangéliques ».

« Pars avec eux, c’est moi qui te les envoie ». C’est ce que je dis dès le départ à mes interlocuteurs, pour leur faire sentir que je ne suis pas un fonctionnaire de la religion. Et pour leur faire réaliser que c’est Dieu qui les accueille, et qu’Il est déjà là dans leur vie, leur amour ou leur enfant à baptiser dont ils sont les principaux acteurs pour toute la vie. Ce premier apprivoisement entre nous a souvent des suites heureuses dans l’itinéraire que nous entreprenons ensemble. Alors, le rituel prend un tout autre sens, dynamique.

On ne saurait mieux dire le défi chrétien dans la société sécularisée et laïque. Pour se réinterpréter, le christianisme doit à ses risques et périls ne jamais dissocier « sa propre aventure de celle de son époque. C’est lorsqu’il a fait cela qu’il a été le plus vivant, créatif et pertinent. Trop de milieux d’Église se constituent en « serre chaude », sinon en chapelle ardente. Comment éviter ces déplacements quand on sait jusqu’à quel point Jésus de Nazareth s’est déplacé, exposé et logé là où on s’en attendait le moins ?

Qui sait s’il ne faut pas accepter le clair-obscur et le demi-jour de notre foi qui se déploie dans des chemins incertains ? À trop vouloir la parfaite orthodoxie doctrinale, on oblitère les libertés fécondes, les questionnements gratuits, la diversité des chemins de l’Esprit, la richesse symbolique et l’initiative créatrice. Derrière le dogmatisme se tapit une posture de refus du risque. Quand j’étais jeune prêtre, un vieux curé m’avait dit : « Moi je n’avance pas si je ne suis pas absolument sûr ». Avec un peu d’impudence, je lui avais rétorqué : « Heureusement que vous ne vous êtes pas marié » !

Le cris de Nietzsche m’habite toujours : « Comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? »

S’il est une certitude intérieure, elle ne tient pas de cette posture sécuritaire et absolutiste. Mais cette mystérieuse certitude de Dieu n’appelle pas moins une conviction aussi résolue que profonde, revêche au désabusement qui, hélas, est très répandu, mais tout autant aux opinions changeant au gré des modes du jour. Peut-il y avoir conviction ferme quand le croire est chassé du savoir et des pratiques de tous ordres ?

C’est paradoxalement sur le terrain de l’engagement que j’ai vécu une conversion intérieure. Elle m’est venue d’engagés chrétiens qui m’ont profondément interpellé. Je pense particulièrement à des confidences de certains d’entre eux qui me disaient : « On milite depuis plusieurs années … On s’est en quelque sorte vidés intérieurement … On n’a pas la spiritualité de notre action ». Quelques-uns parlaient de leur errance intérieure, d’autres se demandaient s’ils avaient encore la foi : « C’est comme si Dieu était devenu un étranger dans ma vie ».

Ils me renvoyaient à ma propre sécheresse spirituelle. Dans un premier temps, j’ai vécu avec eux ce qu’ils appelaient « L’Évangile intérieur » et leur propre « Je crois ».

Moi aussi je m’engageais dans ma propre aventure spirituelle, qui n’a cessé depuis ce temps. Souventes fois, ce sont des laïcs chrétiens qui m’ont « réaligné » sur le chemin de l’Esprit. Preuve qu’on reçoit la foi d’un ou d’une autre. Il n’y a pas de foi sans modestie. Pour parler comme un curé, je dirais qu’on est pasteur les uns des autres. Et cela ne se vit pas sans une communauté de partage. C’est d’abord là que se loge l’Église.

Reste entier le mystère du Dieu absent si bien évoqué par Job dans la Bible. « Si je vais vers l’Orient, il est absent ; vers l’Occident, je ne l’aperçois pas. Quand je le cherche au Nord, il n’est pas discernable ; il reste invisible, si je me tourne au midi (Jb 23, 8-10). En écho Pascal dira : « Cet étrange secret dans lequel Dieu s’est retiré ». Qui n’a pas vécu pareil creux de sa foi dans son rapport à Dieu, et même à Jésus-Christ ? Surtout aujourd’hui alors que, plus que jamais, l’existence même de Dieu a cessé d’être une évidence. Combien d’entre nous, de mon âge en tout cas, ne peuvent s’appuyer sur les certitudes d’hier ? « L’absence de Dieu nous hante d’une manière plus intense que sa présence autrefois familière » (F. Dumont).

Dans le groupe de cheminement spirituel que je viens d’évoquer, le défi était largement partagé par la plupart, quand nous réfléchissions sur l’évolution de notre foi dans le contexte de la culture moderne. On s’est rendu compte que dans la Bible, il n’y a aucune démonstration formelle de l’existence de Dieu, mais plutôt des rencontres entre l’homme et Dieu ; souvent dans un décousu, ou entre les mailles des montages religieux et normatifs des hommes. Il y a quelque chose de fascinant dans la culture biblique : Dieu et l’homme se parlent, se disputent et s’aiment. « Je veux, dit Job, faire à Dieu des remontrances… Je te parlerai d’abord et tu répliqueras » (Jb 23 3 et 22).

J’aboutis comme cela dans cette foi mystique à la fin de ma vie : plus ou moins a-phone, a-gnostique. Cette foi d’un plongeon risqué comme le sous-entendaient des Pères de l’Église. Risquer le Dieu Autre, comme il a risqué d’autres êtres que lui, libres comme lui, semblables et autres que lui, au point d’accepter de nous perdre sans nous vouer paradoxalement à la perdition. Sa Vie offerte dans une liberté mutuelle. Sa présence en retrait dans un buisson ardent disponible pour rallumer en moi une espérance de feu. Dieu malgré Dieu, malgré ce que j’en dis, ce qu’on en a dit, l’Église malgré l’Église, l’humanité malgré l’humanité.

J’ai dit plus haut : agnostique, c’est-à-dire sans réponse déjà acquise, y compris celle de l’existence de Dieu.

Deux êtres d’amour m’ont risqué un jour. Ils m’ont invité à partager leur vie. J’étais leur hôte. Il y a là une expérience humaine fondatrice. Nous sommes les hôtes de la vie et de la terre. C’est ce qu’une certaine modernité a trop perdu de vue, en bradant si souvent les assises de la vie, et la mission terrestre que Dieu nous a confiée, et son humanité en Jésus qui nous confie les uns aux autres. Et recevoir, à mon tour, les autres comme des hôtes importants, avant d’être reçu par l’Autre sur une rive dont je sais si peu. Notre condition d’hôte terrestre peut nous aider à croire que nous sommes les invités de Dieu.

Restent au nord de ma vie et de ma foi, des aurores d’espoir vivace qui remontent à mes premières ferveurs, et au couchant, mes derniers rêves qui seraient impossibles sans Lui.

Mais, mais, que d’accouchements déchirants et même de fausses couches pour renaître de l’Esprit (Jn 3) ! Je n’ai jamais eu le baptême facile. Et je soupçonne n’être pas le seul présentement à traverser l’exil et le désert en risquant l’horizon mystérieux d’une nouvelle terre et de cieux nouveaux. S’il y a là une certitude, elle ne vient pas de moi. Il faut, encore là, le redire, il n’y a pas de foi sans modestie. Comme la source qui ne sait pas par quels chemins elle ira à la mer. Symbole des choses lointaines et majeures sur lesquelles ouvrent nos humbles balbutiements de prière.

Je rêve de mourir debout, comme ces arbres encore enracinés, et les bras levés vers le ciel. Mourir comme j’ai vécu, en espérant têtu pour mon peuple, sans exclusive, pour cette folle aventure de ma vie, pour cette terre et ce monde que j’ai aimés envers et contre tout, et pour cette vieille Église increvable qui m’a transmis une foi source de dépassement, à l’horizon ressuscitant de l’Autre qui m’attend avec les êtres chers de mon parcours. À mon grand âge je reste encore à l’affût de l’aurore.

Même la mort, pour nous chrétiens, peut être conçue comme la lampe qui s’éteint quand se lève un nouveau jour.

Mais il est aussi une conviction humaniste que croyants et incroyants nous pouvons partager : quand on quitte cette terre, il ne reste que ce que l’on a donné.

 

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