La source primordiale de l’obstruction québécophobe

Afin que le Québec poursuive sa marche libératrice armé du puissant instrument d’une charte de la laïcité infrangible, il faut neutraliser la stratégie idéologique délétère de l’idolâtre Charles Taylor, ainsi que celle de son disciple Gérard Bouchard. Il est donc impératif de débusquer le mobile réel caché dans le multiculturalisme du premier, et le mobile inconscient incrusté dans l’interculturalisme du second[1].

Le multiculturalisme, un faux culte solaire

L’obscur objet de la reconnaissance

Charles Taylor présente une conception du multiculturalisme apparemment très large, qui comprend tant des groupes ethniques que des minorités politiques et culturelles, et surtout des communautés religieuses. Il préconise à leur endroit une politique de reconnaissance qui soit plus que du respect, et pas seulement de l’égalité. Cette politique prétend parer aux intrusions des majorités et s’opposer au caractère impersonnel de leurs institutions.

Avec la politique de la différence, ce que l’on nous demande de reconnaître, c’est l’identité unique de cet individu ou de ce groupe, ce qui le distingue de tous les autres. L’idée est que c’est précisément cette distinction qui a été ignorée, passée sous silence, assimilée à une identité dominante ou majoritaire. Et cette assimilation est le péché majeur contre l’idéal d’authenticité[2].

Ce manquement créerait des citoyens de seconde classe. On comprendra que l’individualisme moralisateur de Taylor cherche à allier les personnes et les petites collectivités contre le groupe souche ou majoritaire, dont la propension à la domination est posée comme une prémisse indiscutable.

Selon Taylor, l’apparition moderne du « moi isolé » ayant produit une culture fragmentée – comparable à une supernova[3] – signifierait le déplacement indubitable du centre de gravité de la collectivité – surtout la tribu dans les temps les plus anciens – vers l’individu ; la dilatation cosmique est remarquable, puisque Dieu n’est qu’un soleil[4] (voir l’explication de l’hyperbole moïque ci-après). Il s’agit du présupposé de la prémisse. La pensée taylorienne laisse entendre que la conscience personnelle authentique n’existait pas vraiment dans le passé. Avant ladite modernité, n’aurait existé qu’un être opprimé par la pression tribale atavique à la conformité des viles majorités constituées.

Le moi extensif

Observons la trajectoire de la théologie moïque de Taylor. Autrefois, « le contact avec certaines sources – par exemple Dieu, ou l’Idée du Bien – était considéré comme essentiel à la plénitude de l’être. Mais à présent, la source que nous avons à atteindre est au fond de nous-mêmes[5]. » Il ajoute :

D’emblée, cette idée que la source est en nous ne nous empêche nullement d’être liés à Dieu ou aux Idées ; on peut considérer cela comme notre façon personnelle d’y être rattachés. En un sens, on pourrait y voir simplement un prolongement et un renforcement de l’évolution amorcée par saint Augustin, qui voyait le chemin vers Dieu passant par la conscience personnelle de nous-mêmes[6].

En d’autres termes, au fil du temps, la source se serait déplacée de l’Idée divine exclusive à l’Idée divine incluant le moi, puis au moi incluant l’Idée divine. Ne faut-il pas en conclure que Dieu et l’Homme sont des miroirs et que la « réflexion » divine est lente ? Qui plus est, la projection des deux miroirs l’un dans l’autre semble susciter l’émoi grandiose de l’infini. La pensée spéculaire de Taylor indique que Dieu a été créé « à l’image et ressemblance » de l’homme. Un croyant authentique, pour qui c’est l’inverse, ne trouve-t-il pas troublant que le moi taylorien narcissique, à titre de source primordiale, s’annexe le Bon Dieu aussi facilement ?

Cet amalgame des extrêmes marque la politique de dignité de Taylor, qui exige :

[…] que l’on accorde une reconnaissance et un statut à quelque chose qui n’est pas universellement partagé. Autrement dit, nous n’accordons de reconnaissance légitime qu’à ce qui est universellement présent – chacun a une identité – et ce par la reconnaissance de ce qui est particulier à chacun. L’exigence universelle promeut la reconnaissance de la spécificité[7].

Somme toute, la reconnaissance du non-universel serait universelle. Mais c’est plutôt le primat de l’individualisme que Taylor cherche à rendre universel. Autrement dit, le bondieutisme de Taylor aboutit à l’individu qui s’approprie l’universel. Cependant, s’agissant d’un universalisme abstrait, une polarisation artificielle et mortifère oppose l’individu à la grande collectivité concrète.

Le Grand Tabou taylorien

Dans la perspective taylorienne, le passé est donc globalement déconsidéré au profit du présent, où règnerait le moi authentique. Qu’en est-il de l’avenir ? Taylor admet prudemment par exemple que les demandes actuelles des « tribus indiennes » ou des « Canadiens français » à titre de « populations existantes qui se trouvent piégées dans une culture sous pression[8] » [soulignement de Taylor] sont peut-être légitimes. Toutefois, sans préciser sa pensée sur le passé qui a créé la situation actuelle, il assène aussitôt : « Mais cela ne justifie pas les mesures envisagées pour assurer la survivance à travers des générations futures non définies[9]. » Plus loin, il précise :

Les politiques tournées vers la survivance cherchent activement à créer des membres pour cette communauté, par exemple en leur assurant que les générations futures continueront à s’identifier comme francophones [soulignement de Taylor]. En aucune manière ces politiques ne peuvent être vues simplement comme fournissant une facilité à des populations déjà existantes[10].

Téléologiquement épouvanté par le désir de survivance linguistique et culturelle du peuple québécois, Taylor n’accordera ensuite qu’une présomption de valeur aux différentes cultures parce qu’elles ne peuvent être considérées comme étant de valeur égale dans leur état actuel. Magnanime en principe, Taylor peut ainsi se montrer réfractaire en pratique. Sous prétexte que le sort de ses descendants demeure nécessairement en partie inconnu, le sens de l’anticipation quant à l’héritage linguistique et culturel à transmettre chez le peuple québécois est donc capitalement soumis aux critères du libéralisme. Finalement, le présent et l’avenir collectifs sont tous deux empêchés.

Qu’est-ce à dire ? Pour faire pièce aux puissants desseins collectifs de survie de la société québécoise, le charitable moraliste Taylor lui impose une condition salvatrice afin qu’elle puisse conserver sa cote « libérale » : être capable de respecter la diversité. D’où la volonté frénétique d’enchaîner le Québec avec le multiculturalisme canadien. Celui-ci n’étant qu’une application de l’idéologie pluraliste galvaudée. Taylor prétend préférer le libéralisme dit hospitalier, où des dérogations aux prescriptions assurant les droits individuels sont tolérées pour protéger un groupe défavorisé. Néanmoins, c’est le libéralisme pur et dur, celui axé sur les droits individuels, qui demeure la référence de ce libéralisme dérogatoire. En principe, dans le système taylorien, les droits collectifs ainsi négativement formulés – puisqu’ils sont le résultat d’une concession – ne peuvent donc pas être reconnus à égalité avec les droits individuels, dont ils descendent. Ainsi, les droits collectifs seront toujours mis en demeure de fournir à ceux-ci des essais de justification qui s’avéreront en pratique dérisoires.

Aussi, on remarquera que Taylor se garde d’avouer que le Canada a méthodiquement « créé » des anglophones avec la plupart des immigrants et la moitié des francophones hors Québec – dans ce dernier cas, contre leur volonté.

Des « finalités » téléologiques

Approfondissons la question des finalités, que l’on peut définir comme des buts soit naturels, soit correspondant à une intention humaine (les croyants ajouteront : ou à une volonté supérieure). On ne sera donc pas surpris que Taylor veuille que l’État se montre « “agnostique” sur la question des finalités de l’existence humaine[11] ». Cela signifie que seuls les individus ou les groupes autres que ceux dotés d’un État auraient le droit de se donner des buts qui orientent l’existence. Pire, si l’on interprète cela dans un sens religieux, ils auraient le privilège, eux, de prétendre que l’absolu leur est accessible. Or, la modernité voulait libérer l’humanité de l’alliance entre le Trône et l’Autel absolutistes.

Pourtant, Taylor affirme plus loin : « L’État laïque, en œuvrant à la mise à distance de la religion, adopte la conception du monde et du bien des athées et des agnostiques[12]. » Et voici son tour de passe-passe qui cherche à inverser cela :

S’il est vrai que le respect de la valeur morale égale des citoyens et la protection de la liberté de conscience sont les finalités de la laïcité, et que la séparation du politique et du religieux et la neutralité religieuse de l’État sont des moyens qui permettent d’atteindre ces finalités tout en les maintenant en équilibre, il s’ensuit que les conceptions plus rigides de la laïcité, plus promptes à reléguer au second plan la protection de la liberté de religion, en viennent parfois à accorder une importance prépondérante aux modes opératoires de la laïcité, élevés au rang de valeurs, souvent au détriment de ses finalités[13]. [Soulignement de Taylor.]

Quid de ces propos en apparence contradictoires ? Que les finalités de la laïcité sont permises à la condition péremptoire que ses modalités ne soient que des moyens ou des instruments au service des finalités religieuses, qui ont la primauté ? Que le rôle éducatif de l’État sera détourné vers la valorisation de la religion ? Que le soi-disant maintien de l’équilibre des finalités laïques ou autres ne peut être que superficiel ou aléatoire ? Que les conceptions les plus molles de la laïcité soustraient en fin de compte les croyances religieuses au questionnement ou à la critique véritables au sein de la délibération collective puisque la valeur individu (personne ou groupe) jouit d’une protection étanche dans le reliquaire de cette idolâtrie conceptuelle ? Que les ajustements religieux consentis ou imposés carburent ainsi à cette propension à l’isolement de certains individus contre l’« impureté » des autres citoyens ? Bref, la religion tutélaire multiforme, c’est l’idole gigantissime de Taylor.

Il est donc curieux qu’à propos de la « suprématie de Dieu » déclarée dans le préambule de la Constitution canadienne, Taylor prétende que « sa portée juridique s’est avérée à ce jour inexistante » et que cette référence « n’a pas poussé les tribunaux à favoriser la croyance aux dépens de la non-croyance religieuse[14] ». Comme dans l’hostie, la présence de Dieu dans la Constitution canadienne est-elle réelle ou symbolique ? Ou bien cette Constitution fait de Dieu une simple décoration – quel outrage pour les croyants sincères ! Ou, au contraire, elle n’est pas « agnostique » – tant pis pour les incroyants discrets. La Cour suprême du Canada, n’a-t-elle pas substitué le kirpan au glaive comme attribut ou instrument de la Justice ?

En réalité, l’idéologie multiculturaliste de Taylor est une stratégie de diversion, où l’absolu religieux sert à diluer la collectivité québécoise en la fragmentant. Cette idéologie sert de paravent au déni démolinguistique de Taylor, selon qui le Canada est prétendument composé exclusivement de minorités. Il s’agit là d’une tartufferie grossière puisque la majorité des individus ou des minorités ont adopté la langue anglaise. Tout ce qui précède permet de comprendre que l’Idée fédérale régulatrice sert à assurer la domination dissimulée de la majorité anglaise. Sous le camouflage de la défense tous azimuts de la valeur individu, déclinée en personnes ou groupes, contre la valeur majorité. Bref, le Canada abstrait, absolutiste et « édifiant » sert d’enclos divin aux petits cercles culturels provisoires. Plutôt qu’un soleil, c’est un trou noir – l’éteignoir de la francophonie.

L’interculturalisme dans le voisinage du trou noir

Une pensée fuyante comme une étoile filante

Manifestement, Gérard Bouchard a été ébranlé par le franc rejet des admonestations formulées par la commission Taylor-Bouchard contre le peuple québécois. Avec son essai paru à la fin de 2012, Bouchard a donc tenté de racheter son idéologie. Sous forme de réponses correctes à une série d’affirmations dites erronées, l’essai se présente comme un catéchisme de la doctrine interculturaliste.

L’attitude de Bouchard, qui semble comprendre la portée de nos défis collectifs, demeure toutefois ambivalente. S’il exprime certaines audaces, elles sont aussitôt édulcorées parce que dominées par ses scrupules. Inhibée, la conduite de sa réflexion s’avère tricoteuse – elle se perd dans les détails. Sa pensée devient autoritaire plutôt que rigoureuse – elle cherche à diffuser des interdits culpabilisants. Pourquoi l’étalage de cette savante indécision ?

Commençons par la terminologie. Bouchard rejette le terme assimilation même si le phénomène devrait jouer légitimement en faveur du Québec français. On peut comprendre sa réaction viscérale de « Canadien français » traditionnel. Mais s’il préfère le terme intégration, que d’aucuns utilisent comme synonyme, c’est à la condition que le phénomène qu’il désigne demeure incomplet, puisque les groupes d’immigrants devraient selon lui être encouragés à conserver leur identité culturelle indéfiniment.

Il préconise donc « l’interculturalisme en tant que pluralisme intégrateur » [mon soulignement]. Néanmoins, il rejette le terme intégrationnisme, qui désignerait « des formes d’intégration non respectueuses de la diversité[15] » ; il serait donc synonyme d’assimilationnisme. Pourtant, comme on l’a vu, lui-même préconise non seulement la pluralité, mais surtout le pluralisme. Symétriquement eu égard à sa conception de l’intégrationnisme, ne faut-il pas considérer que le pluralisme désigne les formes de pluralité non respectueuses de l’inclusion sociale, de la cohésion collective ou de la solidarité nationale ? Mais l’isme favori de Bouchard doit supprimer l’autre. Oui à l’intégration, pourvu qu’elle soit annexée et assujettie à son contraire – et ce, pour l’éternité. Dans cette perspective contradictoire où la primauté est accordée au pluralisme absolu, les trajectoires diverses sont condamnées à la disparité perpétuelle, tant en aval qu’en amont. Le pluralo-pluralisme de Bouchard favorise la multiplicité « des convergences », mais rejette « la convergence » unique. Au lieu que les apports étrangers enrichissent et transforment l’ensemble du peuple québécois durablement selon un processus organique plutôt qu’idéologique.

Et encore, cette tactique sémantique : puisque la « laïcité ouverte » est devenue honnie à force de s’ouvrir à ce qui est fermé, Bouchard préconise maintenant la « laïcité inclusive », qui inclut donc… ce qui exclut.

L’interculturalisme, la comète qui se prend pour un soleil

Le sociologue rappelle :

Comme l’affirmait le rapport de la commission Bouchard-Taylor […], les données disponibles n’autorisent aucunement à affirmer que le Québec, contrairement au Canada anglophone, serait en déficit de tolérance, de dispositions d’accueil ou de pluralisme. Divers sondages produisant des aperçus comparés suggèrent même le contraire[16].

De nouveau, Bouchard admet que le peuple québécois n’est pas foncièrement raciste ni xénophobe. On se demande encore : pourquoi alors cet acharnement à nous faire la leçon ?

Voici : l’interculturalisme indicible s’accroche à une vérité inavouable que l’on verra plus loin. Ainsi, soupçonneux et moralisateur, il est illimité. Puisqu’il pourrait intervenir partout, selon Bouchard, pour imposer ses balises ou ses normes – non seulement au sein de la fonction publique, mais aussi dans les écoles, les entreprises et les autres institutions. En vue : une société prise dans le filet procédurier de la contestation judiciaire infinie alimentée par les petites chicanes incessantes. Il faudra alors respecter le décorum caractérisé par les génuflexions obligées et résignées devant le fétiche de la jurisprudence interculturaliste fondée surtout sur les ajustements religieux. La microgestion socioculturelle par la judiciocratie sourcilleuse et ombrageuse évacuant ainsi l’art de gouverner, lequel appartient aux dirigeants clairvoyants de peuples souverains.

Présage : face aux immigrants, « coupable te sentiras »

La vaste majorité des immigrants cherchent volontairement à s’intégrer à leur société d’accueil. Bouchard le confirme lui-même : « Aucune donnée empirique ne soutient l’idée que les immigrants ne s’intégreraient pas ou y seraient réfractaires[17]. » Le processus normal d’intégration complète s’étend sur deux générations chez les peuples qui accueillent une immigration importante. Entretemps, le groupe souche se trouve lui-même inéluctablement transformé par les apports culturels migratoires stimulants.

Néanmoins, afin d’instaurer un développement à la fois séparé et permanent des communautés ethnoculturelles, Bouchard tente de culpabiliser la volonté d’intégration complète des immigrants par le groupe francophone. En reprenant à sa manière l’accusation de Taylor concernant la création d’une citoyenneté de seconde classe. Bouchard dénonce l’institution d’une « hiérarchie a priori au sein des Québécois, entre ceux qui appartiennent à la “souche” francophone et ceux qui n’en sont pas, créant ainsi deux classes de citoyens[18] ». Il martèle : « L’établissement de cette préséance de droit (ou a priori) donne une latitude excessive à la majorité culturelle, en ouvrant la voie à des mesures pouvant conduire à l’ethnicisme[19]. » [Mon soulignement.] Bref, peut-être que peut-être… Où conduit ce discours aliéné ? Cela revient à dire que la souche est condamnée à la pureté raciale ou à la perception qu’elle serait animée par une telle aspiration purificatrice.

En réalité, Bouchard cherche à créer et exacerber un clivage Eux-Nous au sein de la majorité elle-même, entre les générations enracinées de longue date, à l’époque de la Nouvelle-France, et celles d’implantation récente. Or, si les anciennes générations – qui nous ont légué le français comme langue commune – provenaient en majorité de la France, plusieurs d’entre elles, après et même pendant la période de la Nouvelle-France avaient d’autres origines. Faut-il considérer comme un péché ou une grâce le sang amérindien ou irlandais, notamment, qui coule dans nos veines ? N’avons-nous pas le droit d’être une souche « impure » ? Quant à nos origines diverses, faudrait-il montrer patte blanche plutôt que stigmates de sang mêlé ? D’où vient l’obsession de Bouchard pour la pureté ethnique ?

Le français aux commandes ?

Bouchard déclare que le français doit être la langue principale de la culture commune. Mais en revenant sur le thème de la convergence, il s’égare de nouveau :

Le modèle de la convergence offre aux immigrants et aux membres des minorités deux options plutôt radicales : soit s’assimiler à la majorité fondatrice, soit vivre dans une forme d’exclusion, en marge de la culture nationale, et ce, même s’ils ont appris la langue française[20].

En prétendant que le groupe francophone s’isolerait, se figerait et s’appauvrirait en refusant de se projeter dans une culture commune abstraite, Bouchard nie la capacité de la culture d’expression française d’ici d’intégrer les apports étrangers qu’elle choisit librement d’accueillir, d’explorer et d’adapter, se transformant ainsi elle-même, mais naturellement.

Le joug de la dualité majorité/minorité

Il faut reconnaître que Bouchard est conscient de la dimension collective des droits de l’homme, ce qui le démarque de Taylor :

Le Québec a toujours su conjuguer sa tradition libérale avec une conscience vive des droits collectifs, comme on le voit dans l’attachement à ses institutions distinctives, aux politiques linguistiques, à la thématique nationale, aux programmes sociaux, ou dans le désir de reconnaissance constitutionnelle. Dans le même esprit, les Québécois accordent une égale importance aux initiatives individuelles et à l’action collective. Sur ce point, ils se distinguent des Américains, des Britanniques et de quelques autres peuples où la perspective individuelle prévaut sur toute autre[21].

S’appuyant sur cela, Bouchard se prononce contre la vision strictement citoyenne qui oblitère selon lui le rapport majorité-minorités (au Québec). Sans le confesser, cela l’oppose donc aussi à la vision canadienne exclusivement minoritaire de Taylor. Sans en expliquer clairement la cause, Bouchard revient aussi de manière lancinante sur notre condition ambiguë de majorité/minorité (au Québec/au Canada). Toutefois, ne faudrait-il pas plutôt décrire ainsi le statut absurde actuel du peuple québécois : « une minorité, avec un statut de majorité relative, mais limitée et de plus en plus amenuisée, à la marge provisoire des autres minorités qui s’affilient à la vraie majorité linguistique canadienne occultée » ?

Bouchard dénonce même le discours d’une partie des élites et de la classe intellectuelle qui met en garde contre la « tyrannie de la majorité », relativise la mémoire collective et tend à banaliser l’identitaire. Néanmoins, il insiste sur les dérives qui selon lui guettent le pouvoir de la majorité contre la diversité – celle des minorités et même celle qui existe en son propre sein. L’art de se culpabiliser dans tous les replis de son âme, où les démons intégrationnistes pourraient être tapis.

Sur quelle galère spatiale cherche à nous mener Bouchard ? « Sur la base du rapport majorité-minorités, [l’interculturalisme québécois] essaie de marier, dans l’esprit du libéralisme, le civique et le culturel, l’individuel et le collectif[22]. » En d’autres termes, Bouchard essaie de placer l’interculturalisme, qui serait plus collectiviste que le multiculturalisme, dans le bénitier du libéralisme. Sauf que celui-ci accorde la primauté à l’individu. Cherchez l’erreur ! Le phénomène de dénationalisation auquel on a assisté après le référendum de 1995, ne jouait-il pas sur l’antagonisme entre la citoyenneté individuelle et l’identité collective pipé en faveur de la première ?

Passons outre cette nébuleuse conceptuelle bouchardienne. Il va de soi que la langue française est un trésor tant collectif que personnel. Sauf que le défi ne consiste pas à rétablir l’équilibre entre la dimension civique et la dimension culturelle de la société, mais plutôt à éliminer le déséquilibre entre la dimension individuelle et la dimension collective des droits de l’homme. Davantage, il faut saisir ce qui se dérobe sous la défense étriquée des droits individuels. Sous leur couvert, le système juridicopolitique canadien exerce sa volonté hégémonique anglaise francophobe, qui menace le statut du français à titre de langue commune vectrice de la culture québécoise. En effet, le paradigme multiculturel enchâssé dans la Constitution canadienne (article 27) encourage l’individualisme isolateur des personnes ou des groupes. Avec pour conséquence d’assurer l’expansion et la suprématie effectives de la langue anglaise dans l’ensemble du Canada, y compris au Québec. Qui plus est, le Canada cherche à se donner bonne conscience par la promotion interne folklorique de toutes les cultures : il relègue ainsi son passé, son présent et son futur prévisible de massacreur des minorités francophones provinciales dans son inconscient collectif afin de jouer au donneur de leçons adressées au Québec actuel.

Le surmoi taylorien de Bouchard

Aspirée par le trou noir, pourquoi la pensée bouchardienne ne cesse-t-elle de reculer, malgré qu’elle croie avancer ? Bouchard est à la recherche d’un compromis dont il souhaite qu’il s’avère une « finalité », précisément une position médiane ou une formule mitoyenne entre l’intégration complète et la fragmentation, un modèle à égale distance entre l’assimilation et le multiculturalisme, une troisième voie entre ce qu’il présente comme les deux extrêmes. On remarquera aussi que cette voie se situerait entre le républicanisme et le multiculturalisme[23]. Le premier serait trop collectiviste, le deuxième trop individualiste. D’anciens théologiens, ne situaient-ils pas le paradis terrestre dans la « région moyenne de l’air » ? Pierre Bourgault avait raison de dénoncer le « si mal nommé juste milieu ». 

Tourmenté par les compromis doctrinaires, Bouchard nous a donc offert au début de son salmigondis catéchétique les « Éléments constitutifs de l’interculturalisme québécois en tant que pluralisme intégrateur[24] ». Remarquons que le premier article de ce qu’on peut surnommer la « Charte interculturelle », ou plutôt « Les sept commandements de l’Église interculturelle », prescrit la lutte contre les rapports de domination qui briment les minorités et les immigrants, et le rejet de toute forme de discrimination. Le cinquième commandement ajoute l’injonction de la lutte au racisme, ainsi qu’aux stéréotypes, sources de discrimination. Voilà donc la priorité obsessionnelle de l’interculturalisme, malgré le comportement généralement exemplaire du peuple québécois.

Pour faire suite au mauvais accueil du rapport des commissaires Taylor et Bouchard[25], ce dernier semblait faire amende honorable en reconnaissant le français comme « langue principale de la vie civique et de la culture commune » (cf. le deuxième article de sa Charte interculturelle). Cependant, il importe de retenir qu’il conçoit cette dernière comme un espace où se côtoient indéfiniment toutes les cultures séparées. Cet espace serait donc un mini-Canada multiculturel. Pourquoi ? Parce que l’interculturalisme « adhère aussi au principe général de la reconnaissance », qui « se rapporte principalement au statut ou à la condition des minorités dans une société donnée[26] ». [Mon soulignement.] Ce qui signifie en fin de compte que la reconnaissance des groupes ethnoculturels a priorité sur celle du groupe français majoritaire/minoritaire. Objectivement, cette domination de l’ensemble des cultures minoritaires sur celle d’expression française sied bien au principe taylorien de reconnaissance. Ainsi, les dirigeants de la majorité canadienne-anglaise se cachent sciemment sous leur indigne promotion tyrannique des minorités.

Bouchard semblait dénoncer maintenant l’accusation facile de discrimination contre toutes les majorités considérées intrinsèquement viles. Mais il n’en accepte pas moins une prime à cette accusation en tenant mordicus à son concept peccamineux, celui de la « discrimination inconsciente » ou des « débordements involontaires » de la majorité. Succèdent donc au « péché originel » chrétien la tentation démoniaque et le péché mortel de la discrimination culturelle. Bref, le sempiternel « Canadien français » complexé et scrupuleux est encouragé à s’angoisser au sujet de fautes (imaginaires) révélées par un perpétuel examen de conscience interculturel. Sinon, il pourrait s’affranchir des vieux schémas de contrôle mental et politique. Au surplus, on remarquera que Bouchard, à l’instar de Taylor, escamote le fait que l’histoire universelle est remplie d’épisodes ou de périodes où des minorités sans-gêne oppriment les majorités afin de conserver leurs privilèges contre toute justice élémentaire.

Bouchard cultive le paradoxe absurde de la recherche d’un équilibre entre l’impératif du pluralisme – le sien produisant aussi le développement séparé durable des cultures – et celui de l’inclusion. D’où vient cette aporie ? Bouchard tient à respecter l’interdit « religieux » implicite de Taylor qu’il a intériorisé, selon lequel on n’a pas le droit, pour assurer notre avenir, de « créer des francophones » qui le soient pleinement et souverainement. La pensée de Bouchard, généreuse et astucieuse en apparence, n’est donc qu’un dérivé rédhibitoire, un piège identitaire, un mirage nihiliste. Finalement, l’interculturalisme n’est en réalité que le bras canadien du bolide multiculturaliste qui cherche à nous précipiter dans le trou noir.

 

 


 

[1] Spécialement dans ces trois ouvrages : Charles Taylor, Multiculturalisme : différence et démocratie (traduit de l’anglais), Aubier, 1994 (1992), 143 p. ; Charles Taylor et Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience, Boréal, Montréal, 2010, 165 p. ; Gérard Bouchard, L’interculturalisme : un point de vue québécois, Boréal, Montréal, 2012, 287 p.

[2] Charles Taylor, Multiculturalisme : différence et démocratie, p. 57.

[3] La métaphore de la supernova surgit dans un autre ouvrage de Charles Taylor : L’âge séculier (traduit de l’anglais), Boréal, [Montréal], 2011 (2007), 1343 p., p. 525-528.

[4] La métaphore du soleil luit dans un ouvrage précédent de Charles Taylor : Les sources du moi : la formation de l’identité moderne (traduit de l’anglais), Boréal, [Montréal], 1998 (1989), 712 p., p. 176 et suiv.

[5] Charles Taylor, Multiculturalisme : différence et démocratie, p. 45.

[6]Ibid., p. 46.

[7]Ibid., p. 58.

[8]Ibid., p. 60, note 1.

[9]Ibid., p. 60, note 1.

[10]Ibid., p. 81.

[11] Charles Taylor et Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience, p. 31.

[12]Ibid., p. 43.

[13]Ibid., p. 40.

[14]Ibid., note 6 p. 148.

[15] Gérard Bouchard, L’interculturalisme : un point de vue québécois, p. 65.

[16]Ibid., p. 241.

[17]Ibid., p. 140.

[18]Ibid., p. 138-139.

[19]Ibid., p. 139.

[20]Ibid., p. 139.

[21]Ibid., p. 24.

[22]Ibid., p. 89.

[23]Ibid., cf. p. 91.

[24]Ibid., p. 52-53.

[25] Gérard Bouchard et Charles Taylor, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Fonder l’avenir : le temps de la conciliation [PDF], gouvernement du Québec, 2008, 307 p.

[26] Gérard Bouchard, L’interculturalisme : un point de vue québécois, p. 53.

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