Éditorial - Se faire de la couenne

2014fevrier250Ce n’est certes pas lui qui a lancé le bal, mais il s’est tout de même surpassé, le cheuf Couillard, avec ses déclarations sur la nécessité de se conformer aux standards continentaux. Ce n’était pas seulement une autre déclaration maladroite pour tenter de se dépatouiller dans le marasme de la position anti-charte. Le bon docteur a vraiment dit le fond de sa pensée. Une pensée de la soumission, un aveu sans fard. Celui qui veut signer la constitution illégitime pour fêter le cent cinquantième du Canada, l’homme qui ne jure que par la Charte du coup d’État de 1982 en a assez de faire semblant. Le parti qu’il dirige est celui du retour au bercail, de la succursalisation assumée. Canadian first and foremost !

Il n’est plus question de plaider la société distincte. Il n’est plus question de tenter de s’accommoder du dernier quarteron de nationalistes mous. Il n’est plus question de faire semblant. Le projet libéral est celui du consentement à la minorisation définitive, bilingue et prête à toutes les humiliations. Le Parti libéral n’est pas le parti de Montréal comme l’a dit méchamment une Fatima Houda Pepin revancharde, c’est un parti ethnique au service des forces anglicisées et anglicisantes. Il est l’instrument des minorités de blocage. Son seul espace stratégique pour prendre le pouvoir se découpe sur fond d’ignorance et d’apeurement des segments les plus mal en point de la population des régions et sur l’action concertée d’une faction de l’élite de collaboration qui a tourné le dos au Québec inc. pour s’engraisser sur la dépouille du projet national et vendre ce qui reste du bien d’héritage.

Le mois qui vient de s’écouler nous aura valu un assaut féroce sur le Québec et le modèle québécois. Il ne faut pas se leurrer, le débat sur la charte porte sur plus que la charte. Une part non négligeable de ses adversaires sont littéralement outrés que le Québec ne se couche pas devant le référent identitaire canadian. C’est pourquoi d’ailleurs les partisans fédéralistes de la charte ne parviennent guère à les convaincre. Ce n’est pas la légalité qui est ici d’abord en cause. De là les débordements rhétoriques et les amalgames, comme au bon vieux temps des campagnes référendaires.

En vérité, plus les mois passent sans que ne fléchissent les appuis à la charte, plus les appuis au PQ montent dans les sondages, plus fort se fait le ton rageur des idéologues qui ne parviennent guère à faire tourner le vent. Ça se lit à pleines pages chez les bonimenteurs à gages, cela s’entend dans les médias électroniques, le glissement de l’opinion ne fait pas que heurter le narcissisme des éclaireurs autoproclamés. Au fur et à mesure que progresse la possibilité pour le PQ de former un gouvernement majoritaire s’élève une hargne féroce pour le Québec qu’on lui associe : celui de l’intervention de l’État, de l’affirmation de la solidarité sociale et d’une certaine idée de la différence que notre peuple peut faire et incarner. Cela ne tient pas tant aux partis-pris partisans qu’à une étrange et malsaine synthèse de soumission à la rhétorique néolibérale qui empoisonne l’air du temps, mâtinée d’une pulsion névrotique d’autodénigrement.

Les manchettes criardes, les titres alarmistes et les airs catastrophés des pseudo-experts du commentaire ne manquent pas de redire que le Québec s’en va chez le diable. Qu’il est lesté de lui-même, de ses choix et de ses héritages. Les courtiers en morosité font de bonnes affaires. Ils spéculent à qui mieux mieux sur les malheurs qui pointent, confortablement installés dans les certitudes du fatalisme et du prophétisme de pacotille. Comme si nous n’avions d’horizon qu’à défaire ce qui a été arraché à notre destin de gagne-petit et d’indigence entretenue. Comme si la suffisance du concierge névrosé, trop heureux de se sentir grandi de servir un maître qui a la bonté de le laisser plastronner, devenait tout à coup la mesure de toute chose dès lors qu’il est question d’ambition collective ! Comme si les Denis Lebel de ce monde n’avaient qu’à rivaliser avec les Maxime Bernier de fond de rangs pour nous faire voir toute la grandeur dans notre servitude ! Les voilà qui jouent les maîtres-chanteurs avec nos impôts et il faudrait faire semblant d’accorder quelque crédit à leurs conduites de rançonneurs. Le mépris de soi et la honte rentrée, jamais totalement disparus de notre psyché politique mutilée par des siècles d’assujettissement, resurgissent en force. La guerre psychologique acharnée déclenchée contre notre cohésion nationale au lendemain du référendum volé de 1995 a porté des fruits. Se respecter soi-même, être responsable devant notre avenir ce serait s’accommoder des moyens que le Canada nous laisse, y tenir la place qu’il nous assigne.

Le discours délirant sur la dette, l’antisyndicalisme primaire, la hargne et la dérision pour traiter de tout ce qui peut inspirer de la grandeur ne visent qu’une chose : produire un effet dépresseur indispensable pour faire passer les mesures de régression politique pour des gestes responsables. À entendre la chorale des imprécateurs et des inquiets du déficit, nous n’aurions plus les moyens d’aspirer à quoi que ce soit, sinon au destin rabougri de ceux-là qui ont cédé aux chants des cigales. La seule audace autorisée serait celle qui consisterait à s’automutiler pour mieux fuir l’obligation de se montrer à la hauteur des défis qui feraient naître l’avenir.

On le sait, on le sent, tout cela est efficace. Le doute ronge beaucoup de gens. La confiance en soi des Québécois est mise à très rude épreuve. Cela sert parfaitement l’ambition canadian de casser notre capacité de cohésion nationale. Cela est devenu, en vérité, une condition d’adhésion au Canada. Nul ne peut servir deux maîtres. Le refus de miser sur notre ressort national ne peut se nourrir que du doute sur notre capacité collective. Et justifier une adhésion inconditionnelle à l’ordre canadian. Il y a ici une étrange convergence des tendances instillées par une offensive idéologique se déployant à l’échelle mondiale voulant que l’État s’efface devant le marché et un combat politique qui ne cesse de combattre notre aspiration nationale pour nous réduire à l’état de minorité dans un État canadian qui, lui, pourtant, ne ménage rien pour soutenir son propre nation building. On l’aura compris, l’État du Québec doit seul rabougrir jusqu’à ne plus être qu’une fiction comptable pendant que le Canada cherche comme jamais à se donner une identité adaptée aux réalités d’une économie mondialisée.

L’effet dépresseur de professeurs de morosité ne produit, en fait, que de la sécurité frelatée, un réconfort de se trouver enfin dépouillé de l’anxiété d’avoir à conduire ses propres affaires. Quelques gérants s’engraisseraient certainement à cultiver la torpeur et à vendre de la diversion. On les voit déjà saliver. Mais ils bavent dans la soupe. Et pérorent devant les chambres de commerce et dans les bussiness seminars de trop nombreux matamores à qui seul l’élan collectif des dernières décennies a donné les conditions de succès. Les voilà maintenant nous dire qu’il faut brûler les échelles qui leur ont permis de se rendre là où ils sont. Nous brandissant des études, le plus souvent payées par les contribuables pour nous dire que l’État en fait trop. Quelques naïfs s’y laissent prendre. Trop nombreux restent cependant ceux qui se laissent tout simplement assommer par des montages d’hypothèses qui nous prédisent que si le réel se conforme aux appréhensions, l’avenir se dérobera sous les pas de nos enfants. Il faut se faire de la couenne, nous aurons beaucoup à faire pour les neutraliser.

Mais cela se passera dans l’action. Inutile de les suivre dans ce délire. Ce sont les projets qui donneront confiance, pas les polémiques stériles. À nous de les exiger. Il faut en finir avec l’intériorisation des limites de la gestion provinciale. Notre potentiel est immense. Nos ressources fabuleuses. Ne laissons pas les velléitaires les céder à toutes les convoitises.

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