Du Québec inc. au Quebec Capital

L’échec du référendum de 1995 a constitué un tournant important dans l’histoire des rapports entre la société québécoise et son élite économique. Cet échec a sonné le glas d’un compromis social qui durait depuis près de trente ans au Québec, un compromis qui visait à faire sortir l’économie québécoise des ornières de la dépendance à l’égard des métropoles étrangères. Pensée au début du XXe siècle par l’école des HEC, cette critique de la dépendance avait en effet constitué le ciment d’une économie politique proprement nationale, élaborée dès les années 1960, par laquelle le projet d’une prise en charge collective du destin économique du Québec devait se concrétiser. Ce projet ralliait aussi bien les nationalistes, qui dénonçaient les effets délétères de la sujétion politique du Québec au Canada, que les milieux libéraux, dont les intérêts étaient contrariés par des mécanismes maintenant durablement les Québécois dans une situation d’infériorité économique. Ce type de coalition, on le sait, était typique des communautés politiques cherchant à se défaire des structures de domination impériale au XXe siècle, structures qui étaient reconduites dans cette forme diminuée d’empire qu’a constitué le «Commonwealth» canadien depuis son origine.

C’est en vertu de ce projet d’émancipation nationale que l’État québécois a favorisé l’essor d’une classe d’affaires «indigène» qui a bénéficié des politiques interventionnistes pour se constituer en quasi-bourgeoisie nationale. L’objectif était que cette quasi-bourgeoisie puisse associer ses propres intérêts à la promotion d’un «modèle québécois» qui allait en retour lui fournir les moyens de réaliser un «grand bond en avant». La Caisse de dépôt et placement, Hydro-Québec, la Société générale de financement, la SOQUEM, la SOQUIP: autant d’institutions dont le mandat d’origine était de donner à cette classe d’affaires en devenir les moyens de réaliser le sens collectif de leurs intérêts particuliers. En fait, nous le voyons bien aujourd’hui avec le recul, l’idéologie du «maîtres chez nous» fonctionnait aussi bien comme slogan politique que comme cri de ralliement de cette quasi-bourgeoisie: cette dernière avait flairé qu’il n’y avait rien à gagner en restant en périphérie d’un centre qui était en train de s’instituer par lui-même. Né de ce mouvement, il faut reconnaître que le Québec inc. a été un produit politique d’une ambition qui le dépassait. 

Or, au lendemain de l’échec politique de 1995, ce «produit» s’est délesté du projet qui lui avait donné vie. Ce qui soudait encore une frange importante de l’élite économique québécoise à cette économie politique a cédé et a laissé place à son contraire. Certes, les politiques néolibérales adoptées au cours des années 1980 avaient déjà fait miroiter au Québec inc. ce qu’il pouvait gagner à se délester du modèle qui l’avait fait naître et à devenir un club-école du S&P 500. Mais la défaite référendaire a en quelque sorte scellé cette désolidarisation et parachevé le processus d’intégration de la classe d’affaires québécoise à la «superclasse» globalisée. Disposant de moyens financiers qu’elle ne tenait plus à mettre au service d’une voie qui semblait désormais sans avenir, la faction dominante du Québec inc. s’est dès lors retournée contre la société québécoise, en n’hésitant pas à recourir de temps à autres au registre de la haine de soi. Pour elle, la «différence» québécoise s’identifiait désormais à une fâcheuse anomalie dans la globalisation, différence qui, là où elle ne pouvait procurer un avantage différentiel sur les marchés, devait tout simplement être laminée. Les institutions de solidarité sociale et de culture générale propres au Québec étaient devenues, en l’espace de quelques années, des archaïsmes à restructurer, et les instruments de souveraineté économique devaient désormais être mis au service des marchés. 1995 a été l’année où l’élite économique québécoise a abandonné le navire et massivement changé de cadre et de «projet».

Ces changements se sont clairement manifestés dans la réorientation majeure d’institutions publiques stratégiques pour la société québécoise, en particulier celles qui ont été créées pour structurer de l’intérieur l’espace économique du Québec. Parmi ces dernières figurent au premier chef Hydro-Québec et la Caisse de dépôt et placement. La transformation des mandats et des stratégies de développement de ces institutions a révélé les contours du nouveau «modèle québécois» qu’a cherché à implanter, depuis 1995, l’une des franges les plus actives de l’élite économique québécoise. Un bref retour sur la récente réorientation de ces institutions s’impose.

En 1996, André Caillé était nommé à la tête d’Hydro-Québec par Lucien Bouchard. Caillé, dont l’essentiel de la carrière s’était passée jusque-là dans les appareils d’État, allait piloter un réalignement de la vocation initiale d’Hydro-Québec. En effet, en l’espace de quelques années, cette institution publique destinée à être le fiduciaire de l’autosuffisance énergétique du Québec allait devenir le fer de lance d’une politique d’intégration au marché continentalisé des énergies fossiles. Structuré par quelques grandes corporations spécialisées dans le transport d’hydrocarbures, ce marché semblait tout désigné pour accueillir le portefeuille énergétique d’Hydro-Québec, ainsi que sa cohorte de hauts dirigeants québécois soucieux d’intégrer l’institution aux réseaux de la energy business community nord-américaine.

Les manœuvres pour réussir pareille opération se sont succédé à un rythme impressionnant. C’est ainsi qu’après avoir pris le contrôle financier de Gaz Métro et de son imposant réseau de distribution, Hydro-Québec a planifié le développement accéléré d’infrastructures gazières, dont l’une des finalités était de prolonger vers le nord les capacités de production et de distribution de ces hydrocarbures. Les plans d’un port méthanier à Lévis (Rabaska), ainsi que plusieurs projets de centrales au gaz – près d’une douzaine – seront mis sur la table dès le début des années 2000. On se souviendra notamment du projet de la centrale du Suroît, qui devait permettre au Québec de diversifier son offre énergétique, offre dont Hydro-Québec aurait été le courtier. La lutte populaire qui a été engagée contre ce projet de centrale s’est avérée décisive, puisqu’elle a exprimé un rejet tacite de la nouvelle vocation que les dirigeants d’Hydro-Québec voulaient lui donner. En 2004, le projet était abandonné par le gouvernement libéral et la société d’État, qui opéra dès lors un repli stratégique.

Il faudra attendre quelques années avant de voir resurgir de manière évidente la réorientation structurelle de la mission d’Hydro-Québec avec l’annonce du Plan Nord, où la société d’État était mandatée de fournir aux grandes minières les infrastructures énergétiques nécessaires à leurs projets d’extraction. Basé sur une politique d’attractivité des capitaux derrière laquelle s’est rangée l’élite économique québécoise, ce Plan confirmait en quelque sorte le fait qu’Hydro-Québec devait désormais faciliter l’intégration du Québec aux marchés des ressources et de l’énergie. Cette politique économique «extractiviste» confirmait la volonté de normaliser la dépendance du Québec à l’égard des nouvelles métropoles.

Il en a été de même s’agissant de la Caisse de dépôt et placement qui a joué un rôle de premier plan dans la reconfiguration du modèle québécois. Longtemps associé à la frange nationaliste de l’élite économique québécoise, Henri-Paul Rousseau a été nommé à la tête de la Caisse en 2002 par le gouvernement du Parti québécois. Deux ans plus tard, il s’attelait à la tâche de restructurer les finalités et le fonctionnement de ce navire amiral de l’économie québécoise, effort qui se traduira notamment par une modification législative de sa mission en 2005. Ainsi, alors que les deux objectifs complémentaires que sont la poursuite de rendements et le développement économique du Québec matérialisaient le sens de cette institution depuis sa fondation, cette modification législative subordonnait désormais le second objectif au premier. En plus de neutraliser la fonction d’assurer la souveraineté économique du Québec, ce changement de vocation impliquait l’adoption d’un cadre de gestion plus spéculatif, bien en phase avec les principales conventions financières nord-américaines.

Or, cette stratégie, on le sait, a frappé un mur. La débandade financière de 2008 révéla le fossé qui s’était creusé entre la haute direction de la Caisse et la vie économique «réelle» de la société québécoise. Plus: cette crise mit en lumière le fait qu’une part importante du Québec inc. s’était convertie en Quebec Capital, l’élite économique québécoise ayant globalement accepté de se délester du poids de la souveraineté économique pour s’en remettre aux décisions des grandes organisations financières. Le passage d’Henri-Paul Rousseau à l’entreprise Power Corporation constitue probablement le plus puissant révélateur de cette démission des élites économiques et de leur retournement contre le projet qui les a vus naître.

La crise financière passée, la nouvelle haute direction de la Caisse jura qu’elle comptait davantage investir dans des actifs tangibles, non spéculatifs et procurant de bons rendements. C’est ce qu’elle fit en devenant l’une des principales institutions financières supportant l’extraction massive des sables bitumineux dans l’Ouest canadien. Principal actionnaire d’Enbridge au début de 2012, la Caisse soutenait en fait l’expansion continentale du secteur des énergies fossiles, auquel Hydro-Québec avait aussi souhaité contribuer quelques années plus tôt. La Caisse contrevenait ainsi directement aux consensus développés au Québec concernant la lutte aux changements climatiques et refusait de jouer un rôle structurant dans la définition et l’élaboration d’un modèle québécois de reconversion écologique de l’économie. Car c’est pour effectuer ce type de tâche, bien en prise avec les enjeux du présent et porteuse d’avenir pour la société québécoise, que la Caisse avait été instituée à l’Assemblée nationale dans les années 1960.

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Contrairement aux périodes historiques antérieures, la classe d’affaires composant les rangs du Québec inc. a été entièrement fabriquée par le Québec. Il s’agissait de l’un des principaux résultats du compromis social élaboré dans le sillage de la Révolution tranquille. La défaite référendaire a coïncidé avec un redéploiement de cette classe d’affaires, un redéploiement qui n’est pas sans rappeler un phénomène typique des sociétés semi-périphériques aux métropoles du capitalisme dans sa phase «classique». Comme l’a déjà proposé Robert Laplante, les stratégies récentes de repositionnement de l’élite économique «indigène» s’apparentent, à bien des égards, à la formation d’une bourgeoisie compradore typiquement québécoise. Historiquement, la bourgeoisie compradore (du latin comprare, «acheter», «acquérir») désignait les commerçants qui s’installaient dans les comptoirs commerciaux aux confins des empires occidentaux afin de servir d’intermédiaires entre les métropoles et les colonies. Sur le plan des rapports de classes, la bourgeoisie compradore renvoyait à la frange de la bourgeoisie qui s’était dissociée de l’économie nationale pour se placer en intermédiaire vis-à-vis des capitaux étrangers.

Si le contexte a changé, il n’en reste pas moins vrai que la société québécoise vit maintenant, et ce pour la première fois de son histoire, des conflits de classes définis par son historicité propre et qui la concernent directement. Menant une lutte contre le fond et la forme politique des institutions qui l’ont pourtant soutenue et défendue, l’élite économique «québécoise» ne souhaite pas tant les abolir que les réorienter en fonction de ses fins et ses intérêts propres. Il y a de la dialectique jusque dans le capital. Et, en cela, le poids des contingences, des résistances et du sens des institutions continue de jouer, comme l’ont bien montré les batailles victorieuses menées contre la centrale du Suroît et les projets d’extraction des gaz de schiste dans la vallée du St-Laurent. Au-delà des enjeux particuliers qu’ils impliquaient, ces conflits ont démontré que la société québécoise reste attachée à une idée politique d’elle-même qu’elle ne souhaite pas saborder, une idée qu’elle doit cependant défendre bec et ongles contre une élite économique devenue apatride.

 

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