Justin Trudeau ou la quintessence de l’image

Certes, tous les politiciens soignent leur image, mais Justin Trudeau a atteint un sommet inégalé. Le PLC a déjà tenté sa chance avec deux intellectuels – Ignatieff et Dion – avec les déboires que l’on connaît. Il essaiera maintenant de gagner les prochaines élections fédérales avec un être vide de substance ; il s’agit d’une brillante idée, car l’avantage avec le vide, c’est qu’il peut être rempli comme on le désire. Il fallait entendre le directeur national du PLC, le milliardaire Stephen Bronfman, répondre à des journalistes qui lui demandaient s’il était laborieux de faire du financement pour Parti libéral : « C’est pas si difficile parce qu’on a quelque chose que le monde veut acheter, Justin. Justin est très “vendable” ». Et les conseillers du PLC pourront maintenant modeler à l’envi le produit Trudeau pour qu’il réponde aux besoins des électeurs : la création récente d’une base de données intitulée Liberalist permet au parti de connaître les caractéristiques des électeurs : leur adresse, leur origine ethnique, leur adresse et bien sûr leurs opinions politiques…

Et en quoi consiste exactement ce produit Trudeau ? On ne le saura pas. Depuis qu’il a été élu chef du PLC, Trudeau ne cesse de dire qu’il veut venir en aide à la classe moyenne, mais il ne dit pas ce qu’il entend par « classe moyenne », concept flou s’il en est, ni surtout comment il procédera pour atteindre son objectif. Les adversaires de Justin Trudeau dénoncent bien entendu l’imprécision du programme politique du PLC, mais il faut tout de même reconnaître que ce flou artistique constitue un coup de marketing : l’électeur peut projeter ses fantasmes sur le produit qu’on tente de lui vendre : le rêve et l’espoir de lendemains chantants sont beaucoup plus « vendables » que la dure réalité…

Un peu comme le génie de la lampe merveilleuse dans les Mille et une nuits, Justin peut combler les besoins de l’électeur sans que celui-ci n’ait à faire le moindre effort. « L’État règle dorénavant son rapport avec ses citoyens sur celui d’un fournisseur de services à son client », écrit Marc Chevrier dans son bel essai, « Le temps de l’homme fini ». Le propre d’un client est de demeurer passif : il paie, il reçoit un service et sa relation avec l’entreprise est terminée. La « révolution Trudeau » ne demandera ni dépassements ni sacrifices à la population ; elle se fera dans la douceur : on sait déjà qu’il n’envisage pas d’augmenter la TPS, ni les impôts des particuliers et des entreprises s’il est porté au pouvoir. En fait, tout laisse croire qu’il y aura peu de véritables changements au Canada – n’en déplaise à Justin qui n’a que ce mot à la bouche – si les Canadiens élisent le PLC plutôt que le Parti conservateur aux prochaines élections. Le changement véritable suppose des politiques publiques qui se démarquent radicalement de celles du gouvernement précédent, mais le changement proposé par Trudeau est d’abord et avant tout un changement de personnalité : remplacer la personnalité marmoréenne et terne de Stephen Harper par la jeunesse et la fraîcheur de Justin.

Justin Trudeau a bien pris note du fait que les électeurs en avaient assez de la politique. Ainsi, son réflexe génial consiste non pas à réformer la politique, mais bien à ne plus en faire et rarement a-t-on vu un politicien vouloir autant être chose qu’un politicien. Si l’homme politique devrait débattre des enjeux de la cité, Justin, quant à lui, se plaît à évoluer dans la sphère de l’intimité. En fait, il agit comme s’il voulait être l’ami personnel de tous les électeurs canadiens. Sa situation financière nous est connue (il est millionnaire), on sait qu’il s’est entraîné plusieurs heures à la boxe – comment diable a-t-il trouvé le temps ? – et qu’il a un bon jab, la preuve en est sa victoire éclatante contre le sénateur Brazeau. En février 2014, lors du congrès du PLC à Montréal, on a su que sa passion pour le hockey est si grande qu’il préfère regarder la finale olympique opposant le Canada à la Suède plutôt que de participer à une discussion portant sur l’aide médicale à mourir. On connaît même ses goûts culinaires (en termes de smoked meat montréalais, il préfère Main Deli à Schwartz) et on sait enfin que sa femme Sophie Grégoire le surnomme « minou ».

On l’a compris : le jeune Trudeau cherche à faire valoir sa gentillesse, son accessibilité, et, dès qu’il en a l’occasion, il montre qu’il est un bon père de famille. Tout le contraire de son père qui affichait des airs de dandy méprisant et qui divorça en 1984. En apparence, tout semble opposer le père et le fils. En apparence seulement. En ce qui a trait au Québec, leur vision ne peut pas être plus semblable. Trudeau père s’opposait à la loi 101 et, maintenant, Trudeau fils s’est opposé au projet de loi 14 du PQ qui proposait de renforcer la loi 101. En apparence, il a accepté les dispositions de la loi 101, mais son comportement est en soi une négation de l’esprit de la Charte de la langue française. Justin Trudeau parle couramment le bilingue : pour s’en convaincre, il faut l’entendre, en 2008, s’adresser aux électeurs de Papineau dans un risible salmigondis où s’entremêlent les deux langues officielles du Canada. Cet incident est révélateur : dans un message qui s’adresse pourtant à des électeurs québécois, Trudeau fait primer la conception canadienne des deux langues officielles sur celle du français langue commune qui définit pourtant la politique linguistique québécoise.

Le Parti libéral actuel, comme ce fut le cas sous Trudeau père, ne témoigne d’aucun respect pour le caractère distinct du Québec et on importe, même dans des événements qui ont lieu en terre québécoise, une vision strictement canadienne des choses : le congrès national bisannuel du PLC qui avait lieu en février dernier s’est déroulé presque exclusivement en anglais au grand dam d’ailleurs de militants québécois francophones. Et plus que jamais, le multiculturalisme canadien est imposé au Québec : à preuve, les attaques répétées de Justin Trudeau contre la charte des valeurs, réduite à de l’intolérance, et son refus d’ouvrir la constitution canadienne pour reconnaître le Québec comme une nation. Dans son esprit, l’imposition d’une constitution au Québec, en 1982, est assimilée à de « vieilles chicanes » qu’il ne faut surtout pas rouvrir.

Enfin, le père a légué au fils ce désir enfantin d’être aimé, ou plutôt d’être adulé par les foules, ce désir de subjuguer une population et de pouvoir imposer son programme politique sans opposition. On sait que Pierre-Eliott Trudeau ne pouvait pas faire un pas sans rencontrer des admiratrices hystériques qui idolâtraient ses facéties, ses pirouettes et ses habits somptueux. On sait aussi que celui qui a imposé la Loi sur les mesures de guerre au Québec lors de la crise d’Octobre appréciait beaucoup Mao et Castro, des dictateurs qui étaient admirés par leur peuple, peuple dont on forçait toutefois un peu l’admiration, il faut bien le dire… Lorsque Justin Trudeau déclare qu’il a « un certain niveau d’admiration pour la Chine, parce que leur dictature leur permet de faire un virage économique soudain », il exprime un désir puéril : le souhait que la politique soit aussi simple qu’un jeu d’enfant, qu’il suffise d’être beau et bien habillé pour convaincre les électeurs, et que toutes les idioties qu’il profère lui soient pardonnées.

 

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