La gratuité universitaire est possible et socialement productive

Le débat sur l’augmentation des frais de scolarité est toujours d’actualité puisque les étudiants ont annoncé la poursuite de la contestation de la hausse décrétée par le gouvernement libéral. Depuis des années, dans une belle unanimité, le gouvernement, le milieu des affaires et les dirigeants universitaires soutiennent que cette hausse est une condition sine qua non pour assurer la compétitivité des universités québécoises et donner une formation de qualité aux étudiants. Ces hérauts de la loi du marché et de l’individualisme forcené fondent leur argumentation sur des comparaisons avec les frais de scolarité dans le reste du Canada et leur but avoué est de rejoindre la moyenne canadienne. Après tout, comme nous sommes au Canada, il faut s’ajuster aux normes canadiennes. Être Canadiens n’a pas que des avantages et en matière d’éducation, il n’y a pas de raison, semble-t-il, de préserver la spécificité québécoise.

Pour se draper des vertus de l’équité, les partisans de l’augmentation des frais tiennent un discours mystificateur en soutenant qu’il s’agit d’une mesure de justice sociale prétextant que ce sont les biens nantis qui en profitent du faible coût des études. En vertu de cette logique tordue, plus les études coûtent cher, plus on se rapprocherait de l’équité sociale. Ce raisonnement démagogique occulte tout simplement le principe de l’égalité des chances qui est le fondement même de la justice sociale. Il camoufle aussi le fait que ceux qui exerceront grâce à leurs études universitaires des emplois très rémunérateurs rembourseront au centuple par leurs impôts l’investissement que la société a fait dans l’éducation supérieure.

Pour mieux saisir le caractère fallacieux du discours dominant, il faut sortir de l’univers restreint du Canada ou du monde anglo-saxon, pour se rendre compte que dans d’autres pays la qualité de la formation ne dépend pas de la contribution financière des étudiants et que la gratuité universitaire n’est pas considérée comme régressive socialement.

Cet été, dans le cadre de mes activités académiques, j’ai visité le campus de l’Université de Cologne. J’ai eu la surprise de constater que le campus situé en plein centre-ville était en pleine expansion, qu’on y construisait des édifices modernes pour loger les différentes facultés, que les amphithéâtres et les laboratoires étaient à la fine pointe de la technologie, etc. À ce que je sache la formation scientifique en Allemagne est d’un niveau aussi élevé qu’en Amérique du Nord ce qui explique sans doute l’attractivité internationale des universités de Rhénanie-Nord-Westphalie qui recrutent 12 % de « leur clientèle » à l’étranger ce qui est une performance remarquable compte tenu de la barrière linguistique.

Mais j’ai aussi appris qu’au moment où les étudiants québécois assumeront cet automne une hausse de 325 $ par année de leurs frais de scolarité, les étudiants de Rhénanie du Nord en seront complètement exemptés. Les étudiants de ce land ont réussi par une forte mobilisation à contester la commercialisation de l’éducation supérieure et ont obtenu du gouvernement du land de rendre la formation universitaire accessible à tous en instaurant la gratuité universitaire. Comme l’économie allemande est tributaire du savoir et de la haute technologie, les dirigeants politiques de la Rhénanie ont fait de l’éducation supérieure une priorité et projettent de créer ce qu’ils appellent un « Wissenland ».

Pourquoi la société québécoise ne peut-elle pas offrir à nos universitaires les mêmes conditions de formation qu’en Allemagne ? Ces différences s’expliquent-elles par le niveau de développement économique ou dépendent-elles de la volonté des dirigeants politiques ? Pour répondre à ces questions, on peut comparer certains indicateurs socio-économiques provenant des statistiques officielles de ces deux États. La richesse n’est pas le facteur explicatif puisqu’il n’y a pas de différence de PIB par habitant entre le Québec et la Rhénanie-Nord-Westphalie, celui-ci se situant à environ 38 000 $. La proportion d’étudiants universitaires est toutefois plus élevée en Rhénanie qu’au Québec avec 2,7  % comparativement à 2,3 % ce qui représente un fardeau plus lourd pour ce land. Les investissements dans l’éducation supérieure sont aussi plus élevés dans ce land qu’au Québec puisqu’en 2007, les dépenses moyennes par habitant étaient de 390 $ ((Statistiches Bundesamt) comparativement à 333 $ au Québec (données CREPUQ). Enfin selon les données de l’OCDE la part des investissements publics dans le financement de l’éducation supérieure représente 84,7 % en Allemagne comparativement à seulement 56,6 % au Canada.

Ce land ne fait pas cavalier seul en Europe, car il y a de nombreux pays où les étudiants ne paient pas de frais de scolarité et qui jouissent de niveaux de vie élevés comme le Danemark, l’Islande, la Finlande, la Norvège, la Suède, la République tchèque, l’Irlande, etc. L’Écosse vient aussi d’abolir les droits de scolarité.

Tout cela démontre que le discours dominant sur l’éducation supérieure au Québec est mystificateur et qu’il y a une autre façon plus démocratique de concevoir le développement universitaire. L’idéologie élitiste qui prédomine au Québec n’est pas universelle. Il est possible d’accéder à une formation de très haut niveau dans le cadre d’infrastructures ultramodernes, sans payer de frais de scolarité. C’est un choix de valeurs et d’allocation de ressources. La logique de la marchandisation des services publics mise en route avec l’accroissement des frais de scolarité s’étendra sans doute plus tard à d’autres biens collectifs.

Au-delà des raisons intellectuelles, j’ai aussi des motifs personnels pour être favorable à la gratuité des études, car sans elle je ne serais pas devenu ce que je suis. Lorsqu’en 1960, j’ai commencé le cours classique qui était la seule voie pour accéder à l’université, mes parents m’ont fait comprendre qu’ils ne pourraient pas payer plus d’une année d’étude. À mon grand soulagement, le gouvernement libéral décréta en 1961 la gratuité des études secondaires ce qui incluait les premières années du cours classique. Cette décision dégageait l’avenir de nombreux jeunes québécois. C’est ainsi que j’ai pu faire gratuitement mon cours classique jusqu’en rhétorique, poursuivre ensuite des études universitaires et devenir professeur d’université. J’ose penser que le modeste investissement que le Québec a fait lui a été profitable sur le plan du développement des connaissances. S’instruire ne signifiait pas seulement qu’on pouvait accéder à la mobilité sociale, mais aussi qu’on acquérait les compétences pour servir le Québec.

Je ne suis sans doute pas le seul dont le destin a été infléchi par l’action de l’État du Québec puisqu’à la suite des réformes de l’éducation dans les années soixante, la croissance des effectifs du secondaire fut de 101 % et ceux des universités de 169 %. J’ai donc découvert à l’âge de 14 ans les bienfaits de la solidarité sociale et de l’égalité des chances que procure l’action collective et cette expérience a aussi déterminé mes choix politiques. Mon appartenance et mon identité au Québec ont été fortement amplifiées. La question de la gratuité dépasse les considérations économiques et statistiques et met en jeu la conception du développement de la société et de la conscience collective. Le soutien collectif à la réussite individuelle ne peut que stimuler en retour l’engagement civique alors que le chacun-pour-soi qui anime implicitement la marchandisation des services publics atrophie le lien social et mène à l’indifférence sociale.

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