Retrouver le chemin de la souveraineté

Le désarroi est grand, le pessimisme est lourd à porter. Tous ressentent que quelque chose s’est abîmé au cours des derniers mois. Le rêve ? Mais lequel ? Tous, ou presque tous, diront que c’est le rêve d’un pays dont l’objet semble de plus en plus leur échapper. Chacun s’était laissé enfermer dans une logique étatiste au lieu de cultiver son appartenance à une société libre, seul ferment de démocratie et d’avenir. Le moment demande de revenir sur soi, de redevenir le sujet éclairé de nos actes. Le moment demande de s’interroger sur les représentations plus ou moins conscientes que nous avons de l’objectif poursuivi et des moyens privilégiés pour y parvenir. Le moment est celui d’une conscience réflexive critique de soi-même, celui d’un mouvement qui s’est perdu de vue.

Afin de comprendre le présent, ce moment de désarroi et de défaite non assumée, il importe de démêler le sens des mots qui ont régi notre action. Objectif et moyens demandent à être revisités à la lumière de toutes les significations implicites qui les sous-tendent, de celles qui font encore sens et de celles dont on veut se débarrasser, tout en sachant pourquoi. Je tenterai de tirer au clair ces représentations parce que, dans leur confusion, elles sont une cause importante de notre présent désarroi.

Les diverses représentations de l’objectif

Le militantisme en faveur de la souveraineté se greffe à deux grands objectifs, gagner l’élection d’abord puis, dans un moment futur, faire du Québec un État. Dans l’imaginaire souverainiste, ces objectifs sont en principe distincts. La souveraineté représente un enjeu susceptible d’être dénoué à long terme, croyant y arriver par le moyen de l’élection à court terme et par la prise du pouvoir au niveau du gouvernement provincial. Pour certains, dans les faits, ces objectifs finissent par être étroitement liés, l’un se fondant dans l’autre (la souveraineté dans l’élection) et même se confondant avec l’autre, l’élection devenant au fil du temps une fin en soi.

De plus, la souveraineté divise les militants entre ceux qui, d’un côté, prennent la souveraineté comme une fin en soi, inscrite dans le mythe du « grand soir » et de la rupture absolue. D’un autre côté, il y a ceux pour qui l’objectif de souveraineté représente d’abord un moyen privilégié de développement du Québec et une forme d’expression ultime de la démocratie. Enfin, on sait qu’il y a aussi ceux pour qui la souveraineté est inscrite dans un projet d’indépendance au sens fort et d’autres pour qui elle est associée à un lien d’interdépendance avec le Canada. Entre ces extrêmes, une modulation plus ou moins nette de positions se décline.

Deux conceptions opposées

Une première tendance incarne la conception de la souveraineté comme moment ultime ou fondateur, qui dissocie élections et souveraineté, considérant que, si dans certains cas l’un et l’autre se succèdent et sont relativement interdépendants, en tout temps la souveraineté doit être poursuivie pour elle-même et en elle-même, soit en accord avec le parti, soit sans lui. Pour les partisans de cette démarche, l’élection n’est qu’un levier parmi d’autres (éducation, formation, diffusion, mobilisation, analyse, débats, opinion, etc., étant autant de moyens qui peuvent être mis en œuvre sans dépendre du parti). Pour ce groupe, l’élection reste entièrement subordonnée à l’objectif ultime et ne peut pas s’y substituer.

Une deuxième tendance incarne, elle, un objectif électoral, conduisant à l’électoralisme, c’est-à-dire à une idéologie étatisante qui prend le moyen pour la fin. Pour ce groupe, l’élection est un moyen stratégique privilégié pour atteindre la souveraineté et, à ce titre, elle détient un statut qui donne à ses défenseurs une autorité particulière. Même si tous reconnaissent que le parlementarisme est la voie légitime et nécessaire pour atteindre la souveraineté, les tenants de l’électoralisme n’en reconnaissant pas d’autre, ils réduisent toute action militante (réflexion, formation, prise de parole, débat, opinion, divergence) aux exigences électorales et négligent les autres terrains. Cette conception est la plus répandue.

Pour ceux-là, l’électoralisme, c’est-à-dire la prise du pouvoir par le Parti québécois, est une fin en soi. Sans en être clairement conscients, de nombreux partisans de la cause souverainiste, membres ou non du parti, considèrent que les élections successives du Parti québécois à la tête du gouvernement du Québec représentent des étapes transitoires qui devraient conduire, par un effet d’approfondissement cumulatif des victoires, à un objectif de souveraineté plus ou moins clair. On trouve ainsi dans ce groupe des militants pour qui la souveraineté est étroitement confondue avec la stratégie électoraliste et politicienne.

Pour ces personnes, la définition de la souveraineté est plus ou moins nette ; on trouve donc dans ce groupe des militants pour qui l’élection du Parti québécois finit par représenter une fin en-soi, justifiée par l’idée que le recours à des combats dans le cadre des relations fédérales-provinciales pourra procurer au Québec des gains politiques et une meilleure position au sein du fédéralisme canadien. « C’est mieux que rien ! » Aux yeux des militants de ce groupe, les finalités poursuivies ne sont pas sans valeur puisque, l’une d’elles, par exemple, peut consister à militer pour qu’enfin une femme accède au statut de premier ministre du Québec… Le Parti québécois est donc conçu ici comme une alternative nécessaire au Parti libéral (comme l’Union nationale autrefois), ce pourquoi il est aussi perçu comme l’instrument privilégié pour défendre les intérêts du Québec dans une optique réformiste, indépendamment de l’objectif de souveraineté, même si ce dernier est constamment réitéré comme toile de fond.

Pour d’autres, au contraire, le Parti québécois, malgré les règles du jeu électoral, dépend du mouvement social et de ses forces vives pour qui c’est l’objectif qui définit les moyens.

Des amalgames inévitables

Sur un plan très concret, la complexité de l’action militante a parfois pour effet le croisement de l’un ou de l’autre courant pour lequel se superposent souvent les fins d’un groupe aux fins de l’autre. Un militant œuvrant dans un comté peut en même temps participer à une association souverainiste non partisane, mais son engagement dans ce dernier groupe sera en principe soumis aux impératifs du parti. En temps normal, c’est la loyauté au parti qui prévaut.

Il n’est pas facile pour le militantisme partisan de dégager le sens des actions entreprises et de rechercher la cohérence nécessaire. Les sollicitations sont multiples, les urgences se succèdent qui emmêlent les paliers entre fins et moyens : agir avec discrimination peut apparaître contraire aux intérêts collectifs du moment. Les crises, comme celle que traverse en ce moment le mouvement souverainiste, ont cet avantage de fournir l’occasion de démêler les représentations plus ou moins confuses. Dans le court terme, on peut difficilement saisir le sens des interpellations reçues, étant séduits par les possibilités d’atteindre des résultats immédiats, tangibles et souhaitables. C’est alors le rôle de membres de la société civile, de ceux qui ne sont pas pris dans l’action immédiate, de contribuer à démêler ces interpellations en aidant à rétablir le sens de tel et de tel objectif, en démêlant ce qui est fondateur et ce qui est secondaire, en distinguant ce qui est une fin de ce qui est un moyen, en désignant un levier fondamental d’un moyen parmi d’autres.

Le peuple et l’État

À cette fin, on reconnaîtra qu’il est utile de commencer par cerner quelles autres représentations plus ou moins conscientes sont associées à l’idée de souveraineté. Les définitions du peuple, de l’État et de la société et les diverses modalités de leurs mises en relation seront au poste de commande. En effet, la souveraineté engage d’abord une référence au peuple puis à l’État. Au sein de la mouvance souverainiste québécoise, on tient généralement pour acquis que le peuple désigne l’ensemble des citoyens qui résident au Québec avec un penchant particulier pour ce qui est appelé de façon répandue « la majorité canadienne-française ». Certains se contentent de réduire tout le peuple à cette composante et tentent d’isoler ou de condamner ceux pour qui la nation est d’abord une communauté civique et inclusive. Je n’entrerai pas ici dans ce débat dont les conséquences sont multiples et qui a été souvent repris. Je me contenterai de rappeler que la nation définie surtout par l’héritage fait fi des mutations sociales et culturelles qui ont eu cours au Québec au fil du siècle dernier, sans oublier que cette réduction provoque un sentiment d’exclusion chez ceux qui ne sont pas des « pures laines », alors qu’ils étaient en droit de se considérer des citoyens comme les autres. Les faits empiriques repérés par la sociologie (par exemple, l’affirmation une « majorité versus des minorités ») ne suffisent pas pour armer une politique. Reformuler le rapport entre la société civile et l’État demande plus qu’une comptabilité politicienne.

L’État-instrument d’un groupe ou l’État de tous

Par ailleurs, comme moteurs de l’objectif de souveraineté, on trouve deux représentations courantes de l’État. La conception instrumentale de l’État est celle qui est la plus répandue. Cette conception est née des intérêts particuliers d’un groupe, « la majorité canadienne-française de souche », et elle s’oppose à la conception libérale classique qui postule que l’État doit être le représentant de l’intérêt général, une conception portée par un nombre minoritaire de militants. La conception instrumentale de l’État conçoit d’abord celui-ci comme l’instrument de pouvoir d’un groupe social, on aura compris qu’il s’agit de la majorité canadienne-française de souche.

Ainsi, les malentendus qui rôdent dans les rangs militants autour des conceptions de l’État et de son manque de distance par rapport à la société civile sont autant d’explications de la difficulté d’opérer les coalitions nécessaires entre les tendances souverainistes (Parti québécois-Bloc, PQ-QS, PQ-IPSO, Cap sur l’indépendance, Conseil pour la souveraineté, etc.), autour d’une compréhension maîtrisée des finalités de chacun, comprises comme parties et moments d’un mouvement d’ensemble. Il n’y a pas et n’y aura pas d’alliances partagées autour du Parti québécois tant et aussi longtemps que ce parti se considérera exclusivement comme le rouage de la prise du pouvoir d’un groupe en en faisant payer le prix à un mouvement qui ne peut ainsi que se perdre lui-même de vue.

La stratégie associationniste

On peut aussi constater que d’autres conçoivent l’État à venir comme un sujet juridique indépendamment de toute association. L’indépendance du Québec, incarnée dans un État entièrement souverain au sens fort du terme, condense cette aspiration, encore minoritaire. La conception républicaine de l’État, encore peu élaborée, pourrait être une des formes de cette représentation quitte à se débarrasser d’une conception instrumentale de l’État pour lui substituer une définition dite nationale.

Sur le plan stratégique, on trouve d’autres divisions significatives. Les tenants de la tendance associationniste visent la formation en État dans le cadre d’un fédéralisme interétatique plus ou moins clair et donc plus ou moins assumé. Certains ont parlé d’une confédération, d’autres ont voulu s’inspirer du modèle européen avant que celui-ci ne devienne la proie des banques et de certaines élites. L’idée d’association avec le Canada constitue à la fois la tendance forte et modulable des tacticiens de l’affirmation sans faire partie d’une véritable pensée de la souveraineté. Depuis l’alliance Parizeau-Bouchard, décrétée tactiquement au moment du référendum de 1995, la philosophie des gains à tout prix a servi de souffle général pour conduire à une pratique du compromis sans rapport avec le renforcement nécessaire d’un mouvement qui serait une véritable vague de fond.

Les obstacles qui se sont dressés sur le parcours des souverainistes depuis le référendum de 1995 ont entraîné un mutisme rampant et une absence d’analyse à propos du compromis institutionnel-fédéral-provincial (PQ, Bloc) qui fait que les militants se trouvent aujourd’hui de plus en plus confusément divisés. D’un côté, on trouve ceux qui adhèrent bec et ongle aux orientations du Parti québécois depuis la défaite du référendum de 1995. Les autres expriment une impatience critique en se gardant bien de cautionner les choix tactiques et stratégiques, c’est-à-dire électoralistes, du PQ.

Entre ceux qui favorisent toute concession tactique afin d’obtenir des gains électoraux ou des avantages du fédéralisme canadien, soit les militants du Parti québécois (et de façon convergente ceux du Bloc québécois) et les autres, on trouve une absence de véritable dialogue. Les tenants de la concession tactique défendent leur privilège d’être au-devant d’une scène surexposée et les autres sont perçus par les premiers comme des empêcheurs de tournée en rond. Ainsi, le mouvement social qui devrait être sollicité pour sa critique et son recul face à l’action électorale tend à rester divisé en petites chapelles craignant de s’afficher dans une dissidence qui pourrait cependant être créatrice. La formulation d’un discours vrai, qui touche l’ensemble de la population, comme l’a réussi René Lévesque en son temps, si vrai qu’il unisse les partisans du compromis tactique et les indignés de la société civile, ne semble pas possible tant les forces vives sont elles-mêmes mises sous tutelle par le parti.

L’État associé ou l’État indépendant

Une compréhension erronée de ce qu’est l’État entraîne de la confusion dans la définition de l’objectif. Ainsi, on trouvera dans la réalité que, malgré le discours et les apparences, c’est la réforme du fédéralisme qui est l’objectif réellement poursuivi par la plupart des souverainistes, et ce, au nom d’un objectif proclamé de formation en État. Est-ce par souci de trouver une solution acceptable à la situation inconfortable du Québec ? Est-ce par sens pratique aigu ? Est-ce par crainte de l’indépendance et par peur profonde du changement ? Est-ce par réalisme ou par un véritable choix idéologique ? Est-ce par attachement au Canada ?

Quoi qu'il en soit, on trouvera (est-ce par anticipation ?) un usage abusif de la notion d’État fédéré puis un glissement vers l’usage répandu de l’expression « État du Québec ». Ces notions appartiennent pourtant au langage juridique et ne désignent pas le statut politique d’un État au sens fort, mais font référence à une instance subordonnée à un autre État au sens constitutionnel et donc soumise à l’union fédérale que représente le Canada. C’est donc un abus de langage et une ingérence du langage juridique dans le politique qui conduisent à l’emploi erroné, mais fréquent de l’expression « État du Québec ». Rappelons, si on observe les multiples cas possibles de fédérations, que les États fédérés n’ont pas les prérogatives des États au sens fort.

Tous ces amalgames, cette distribution de mots lancés à tout hasard sont autant de fausses routes qui détournent le Petit Poucet de son véritable chemin. Mais qui en veut de ce chemin ? Là est toute la question. Quels efforts de clarification ont été faits ? Et puis, un jour, les uns ne se reconnaissant plus sur le chemin dans lequel ils se sont engagés et ils quittent le bateau de la confusion des genres. Nous sommes en effet à cette croisée de chemins qui incite à se demander où nous allons et où nous voulons aller.

Les incohérences des tacticiens

À travers la popularité du courant dont la démarche est imprégnée de l’idée d’un renouvellement du fédéralisme, « un Québec indépendant dans un Canada uni ! », on sera surpris de déceler la présence forte de la conception de l’État-instrument-de-la-nation-québécoise dite canadienne-française de souche au cœur de la stratégie associationniste. La convergence sur le terrain de ces deux courants les amène à se projeter comme État associé et dépendant d’autres États auxquels le Québec serait alors associé (au Canada ? Aux États-Unis ? À des États du sud des Amériques ?), confiant hypothétiquement à l’Union qui réunira ces États la formation d’une communauté supra nationale d’intérêt, un nouveau fédéralisme, mais super étatique celui-là ! Si on peut objecter que ces distinctions n’ont pas été débattues clairement au cours des luttes souverainistes, il n’en demeure pas moins qu’elles traversent les rangs souverainistes et se manifestent clairement dans les moments forts. On pourra penser, par exemple, à la volonté d’une majorité de dirigeants de solliciter la candidature de Lucien Bouchard pour l’ajouter à celle de Jacques Parizeau dans les mois qui ont précédé le référendum de 1994 afin d’élargir aux partisans d’une association avec le Canada les appuis au vote référendaire (voir à ce sujet le tome 3 de la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne).

Cet exemple permet de voir que des objectifs clairs et des moyens subordonnés aux premiers importent peu pour la grande majorité des souverainistes quand il s’agit de stratégies et de tactiques visant l’élargissement de l’influence et de l’adhésion. Devant une direction rassembleuse, les uns et les autres semblent prêts à se contenter du possible au lieu du meilleur. Certes, ces comportements sont le propre de la vie politique, mais ils sont aussi des indicateurs de ce qui se passe réellement. Autrement dit, sans alternative claire, qu’on ne s’étonne pas que le mouvement s’étiole faute de clarté dans les objectifs. Qu’on ne s’étonne pas qu’il piétine dans l’antichambre du fédéralisme. Ces replis tactiques assumés, fruits de l’emprise des techniciens et des experts sur la politique souverainiste, ne passent pas inaperçus et ne s’oublient pas. Ils imprègnent la mémoire des acteurs souverainistes depuis qu’ils sont en manque de réussites. Et conduisent sur deux voies de plus en plus éloignées : soit le goût du pouvoir à tout prix, soit le doute méthodique et l’amertume qui s’ensuit.

Une culture politique à dominante étatiste

Une autre dérive observable parmi les tendances rampantes, mais non avouées qui ont étreint la culture souverainiste au fil du temps, conséquence de la confusion entre objectif et moyens, est une sorte d’étatisation du militantisme. Le militantisme partisan est devenu la condition sine qua non du militantisme tout court. C’est-à-dire que seul le consensus autour du Parti québécois est devenu légitime par rapport à l’objectif de souveraineté. Tais-toi ou meurs, telle a été l’impératif catégorique qui a présidé ces dernières années à beaucoup de débats qui tentaient de se tenir aux marges de l’objectif électoraliste. Certes, on peut admettre que la logique partisane et électorale a ses propres règles qui supportent mal la diversité. Mais encore…

Dans une telle conjoncture, le parti lui-même est devenu un appareil de l’État. Le parti est devenu un appareil de l’État parce qu’il a renoncé à toute distanciation par rapport à l’emprise aveuglante de l’objectif électoraliste, parce qu’il s’est tout entier soumis à la logique de l’appât du vote, pour n’être qu’un rouage électoral. Car il ne faut pas l’oublier, l’électoralisme est par définition une idéologie mise au service de la cohésion de l’État. Grâce entre autres à l’alternance électorale, les citoyens consentent aux processus de domination de l’État, ceux-ci s’exerçant aussi bien et en même temps à travers les institutions fédérales que provinciales. Être prisonnier de l’électoralisme, c’est être prisonnier du consentement à la domination d’un seul État, le Canada, à travers deux ordres de gouvernement. Dans un contexte où le parlementarisme est la voie royale de la légitimité, l’élucidation des objectifs, des moyens, de leurs relations et du langage approprié devrait constituer la condition sine qua non d’une action qui ne se laisse pas emprisonner dans les rouages de la subordination soi-disant tactique.

Parti, élections, gouvernement, autant de paliers dans la cohésion de l’ensemble et dans la soumission à l’État. Au fur et à mesure de l’engrenage dans lequel l’étapisme a enfermé l’histoire souverainiste, on a pu observer le déclin d’un véritable élan jusqu’à ne plus souhaiter que gouverner. À partir des lendemains de la défaite référendaire de 1995, le Parti québécois a perdu petit à petit sa substance même qui est d’être l’expression d’un nouvel imaginaire politique.

Au lieu de poursuivre un idéal de changement, le militantisme, séduit par la conception instrumentale de l’État, s’est trouvé à créer les conditions d’une culture souverainiste de type étatiste. C’est-à-dire ? Primat de la logique électoraliste sur la créativité de la société civile et, dans un même élan, primat du parti sur le mouvement. Primat de l’instrumentalisation de l’action politique au profit d’un seul groupe, « la majorité canadienne-française de souche » et isolement du reste des autres groupes d’intérêt de la société civile. Il ne suffit pas de faire des mégacongrès pour endiguer les forces de la démocratie. Le parti est devenu, dans ces conditions, le harnais servant à harnacher, c’est-à-dire essayant de se soumettre ceux qui étaient restés des citoyens. Le militantisme a pris une connotation étatiste en empruntant à une logique de gouvernement et de consentement des partisans. Le parti, instrument de l’État, a oublié de compter sur la libre ferveur d’une société civile revendiquant son autonomie. Les militants péquistes à la base, dans les comtés, n’y sont pour rien. Ils ont été endigués par la logique des dirigeants.

La culture étatiste a entraîné le mouvement social vers son extérieur, dans la logique même de son autre, celle de l’État. Dans le cas de l’histoire particulière du mouvement souverainiste québécois, l’acteur central qui poursuit l’objectif de souveraineté, un parti politique, s’est laissé contaminer par la logique étatiste en perdant de vue la société civile et sa nécessaire liberté et sa salutaire distance. Le mouvement souverainiste, issu de la société civile, et le Parti québécois, issu d’un objectif électoraliste qui prend le moyen pour une fin, se sont laissé soumettre ensemble à la logique d’État qui tend à détruire la distance nécessaire entre l’un et l’autre. Ainsi, le parti oblige les forces vives de la société civile à se soumettre à sa domination exclusive, c’est-à-dire à se taire. On le sait, quand le Parti québécois met en veilleuse l’objectif de souveraineté, il élargit le consentement à sa gouvernance et sa subordination à l’ordre fédéral.

Optimiste malgré tout

Au bout du compte, les faits ont raison et ils valident les théories. Les démissions de quatre députés du Parti québécois représentent en effet ce moment de catharsis qui a fait éclore la vérité sous-jacente d’un parti en pleine contradiction avec ses fins réelles qui ne sont pas de prendre le pouvoir à Québec ! C’est pourquoi je pense qu’il faut saluer tous ces gestes qui ouvrent sur un mouvement qui s’était perdu de vue.

Au lendemain de ces démissions, on a pu constater le sentiment très général d’une perte. Mais de quelle perte s’agissait-il ? D’une perte électorale, voire d’une perte de gouvernement. Perte d’une occasion de gouverner le Québec. Mais non pas la perte d’un gouvernement susceptible de conduire à la quête de souveraineté. Vue à court terme. Perte d’une possibilité d’occuper symboliquement un des lieux du pouvoir. Preuve que la culture étatiste est comme l’angle mort du projet de souveraineté. Cette ombre qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut pas admettre, mais qui, petit à petit, nous hante de sa vérité. En effet, depuis quelques années déjà, les souverainistes que nous sommes n’étaient plus en quête de souveraineté, mais en quête de gouvernance. Notre tristesse était cohérente, elle exprimait ce que nous nous cachions à nous-mêmes.

De plus, si la gouvernance provinciale n’est pas une fin en soi, j’affirmerai que la souveraineté n’est pas non plus une fin en soi. La souveraineté, si loin d’être atteinte, serait un moyen d’exception pour agir autrement pour le Québec. Tant que la souveraineté sera poursuivie pour devenir l’arme étatique au service de la domination d’une majorité culturelle sur des minorités, elle sera la proie d’une société violemment fragmentée. La perte de reconnaissance des minorités y deviendrait la source de tensions encore plus vives qu’aujourd’hui. Et l’imaginaire serait régressif plutôt que créatif ! Venons donc au-devant du monde qui se dresse devant nous !

Qu’il est bon d’avoir perdu ses fausses vérités ! Qu’il est bon de retrouver ceux qui, à l’échelle du monde, indignés par les abus de pouvoir des États, expriment la santé de la démocratie ! Qu’il est bon de se réveiller en harmonie avec ses actes ! Fini le temps de prendre des vessies pour des lanternes ! Avec le dévoilement des irritants internes d’un projet victime de sa courte vue, nous avons perdu l’illusion de la réussite que le pouvoir gouvernemental générait. Nous sommes maintenant débarrassés de cette illusion. Mais nous était-elle si indispensable ? La crainte véritable que nous éprouvons, au lendemain de ce dévoilement, c’est celle, avec la gouverne du Québec, d’avoir en fait tout perdu. C’est donc que nous n’avions que cela ? Et si, par un revirement abrupt quelque autre candidat à la tête du gouvernement péquiste réussissait à renverser cette situation, nous ne serions plus avancés que dans la mesure où ce nouveau chef sera capable de dire clairement ce qu’il fait et ce qu’il voit en clair pour le Québec. Sans les mots pour le dire, le réel finit toujours par surgir à travers des crises.

Non. Il est dans la nature des choses que nous n’ayons pas tout perdu. Si le Parti québécois avait œuvré pour la souveraineté, il aurait pu assumer de perdre le pouvoir provincial (comme l’ont fait les quatre démissionnaires) pour s’attaquer de préférence à la profondeur de l’enjeu. Contre nature ? Oui, contre nature par rapport à l’ordre institué, comme la souveraineté. Perte de moyens financiers pour œuvrer pour la cause ? Oui, perte de moyens financiers pour œuvrer en faveur d’un Canada renouvelé, cela, certes, est une occasion perdue. Dans un moment où tous les sondages disent que les citoyens ne veulent pas entendre parler de souveraineté alors qu’en même temps une constante de près de 40 % considère la souveraineté comme souhaitable ou nécessaire, la priorité est-elle vraiment de gouverner au prix d’y perdre son âme ? En allant chercher des votes à tout prix sur des propositions qui ne sont pas conformes à un imaginaire de changement aussi profond que la souveraineté, le parti ne faisait que s’éloigner de l’objectif que lui assigne le mouvement.

Ce dernier doit avoir le premier et le dernier mot. Nous n’en sommes plus au temps où René Lévesque et une dizaine de comparses élaboraient une stratégie dans un sous-sol de Québec. L’objectif d’affirmation du Québec a, depuis lors, pris de l’ampleur quoiqu’il a été deux fois confronté à sa propre perte. Qu’on le veuille ou non, les mots ont un sens. L’État n’est pas une addition de pouvoirs. Sortons de cette mentalité comptable (« une majorité de Canadiens-français de souche », un « plus grand nombre de compétences »…). Revenons au qualitatif. C’est la société civile, dans sa diversité, dans son irrationalité, dans sa saine liberté, dans son sens inné de la vérité qui le commande. C’est ce qu’elle nous dit à travers les mouvements des indignés. Ne restons pas isolés dans cette perte de repères et rejoignons ceux qui croient en la liberté.

J’ai évoqué des démissions qu’il faut saluer. Non, elles n’ont pas nui, elles ont aidé un mouvement qui se perdait lui-même de vue. Ces démissions, assumées chacune pour des raisons individuelles énoncées différemment, ont ceci de commun : elles émergent d’individus qui sont restés, malgré leur pratique partisane, des citoyens de la société civile. C’est le principe de survie de cette nécessaire vitalité qui s’est exprimé à travers eux. Tous ceux qui ont posé des gestes exprimant des inquiétudes, des remises en question, au sein du parti ou en quittant le parti, ont compris que le véritable pouvoir est dans la rue.

Alors, qu’il soit permis d’espérer que la formation en parti ou en organisation non partisane (parti de Jean-Marie Aussant, l’Option nationale, le Bloc, le Nouveau Mouvement pour le Québec, Cap sur l’indépendance, toute autre formation…) reste l’expression d’une conscience aiguë d’une nécessaire dissidence par rapport à toute étreinte étatique. À chacun son rôle et en chaque temps approprié. Le Québec n’est pas encore un État. La cause de la souveraineté est la cause de la société et donc par excellence une cause démocratique.

Collections numériques (1917-2013)

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