Éditorial - Hauteur de vue requise

Robert Laplante

Février 2019

La lune de miel est terminée. Les premières salves sont lancées : Trudeau qui rejette la proposition de la déclaration d’impôt unique, Leblanc qui finasse sur la question des seuils d’immigration. Trudeau, encore, qui persiffle sur la laïcité, Rodriguez qui laisse tomber son masque et les civilités pour nous servir le mépris du Québec français. Cela ira en s’accélérant et le signal en a été donné à la sortie du caucus de la CAQ : le tir groupé sur les déclarations de François Legault au sujet de cette chose aussi mal définie que l’islamophobie aura donné un avant-goût de ce qui l’attend lorsque son gouvernement déposera le projet de loi sur la laïcité. À Radio-Canada et dans de nombreuses officines du cartel médiatique, les chantres du multiculturalisme ont de plus en plus de mal à cacher leur jupon ; la nébuleuse diversitaire s’agite, publie, appelle à la censure, l’intolérance vertueuse s’affiche et se répand. La politique québécoise restera aussi fermement tenue coincée entre le consentement à la « normalisation » minoritaire et l’humiliation. C’est entre ces deux pôles – et entre eux seulement – que l’ordre canadian est déterminé à contenir le Québec.

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Ton histoire est une des pas pire

Michel Rioux

Février 2019

Paraîtrait qu’il ne faudrait pas parler d’évènements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout. Des pendaisons comme celles des Patriotes, c’est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.

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Les sources du conflit entre la Catalogne et l’Espagne

Joan Fonollosa

Février 2019

* L'auteur est ingénieur industriel, professeur retraité de l’Université Polytechnique de Catalogne. Comment expliquer à des lecteurs étrangers ce qui se passe en Catalogne ? Pour faire comprendre au public québécois les événements qui se sont déroulés en Catalogne ces dernières années, je débuterai par une comparaison que l’ancien président de la Generalitat, Jordi Pujol, utilisait dans le passé. Il assimilait le rapport entre la Catalogne et l’Espagne aux relations entre la Lituanie et la Russie. Si je devais transposer cette relation à celle entre le Québec et le Canada, je devrais toutefois spécifier que l’Espagne a plus d’affinités avec la Russie qu’avec le Canada. L’Espagne est un État, c’est-à-dire, une structure de pouvoir, qui s’est constituée au Moyen Âge et qui n’a pas beaucoup évolué. Même si cela peut paraître étonnant on comprend mieux l’Espagne si on pense à un État féodal plutôt qu’à un État démocratique. Ce pays est dominé par des intérêts de castes incapables de créer de la richesse, mais qui ont un incessant besoin de ressources financières pour réaliser des dépenses somptuaires afin de soutenir un statut d’hidalgo, mot qui signifie : fils de quelqu’un. Cet argent a été extorqué successivement aux Arabes, aux Juifs et ensuite...

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BREXIT: Entre l’arbre et l’Écosse

X. Hubert Rioux

Février 2019

* Chercheur postdoctoral, ÉNAP. Cet article a été rédigé et soumis à la toute fin du mois de janvier 2019, alors que Theresa May repartait en négociations avec l’UE. Le 15 janvier dernier, les députés du Parlement britannique à Londres ont massivement rejeté l’Accord transitoire négocié avec Bruxelles par le gouvernement de Theresa May, plongeant le Royaume-Uni (R.-U.) encore un peu plus profondément dans la crise politique et constitutionnelle qui a jusqu’ici caractérisé le processus de sortie de l’Union européenne (UE), depuis le vote référendaire de juin 2016. À 432 voix contre 202 en défaveur de cet Accord, il s’agit de la plus grande défaite en Chambre de l’histoire britannique moderne, qui aura évidemment été suivie du dépôt immédiat (et, disons-le, passablement opportuniste et cynique) d’une motion de censure par l’opposition travailliste que dirige Jeremy Corbyn. Theresa May et son gouvernement, minoritaire, mais soutenu par une alliance avec les députés unionistes nord-irlandais, y ont survécu de justesse le 16 janvier, mais ces deux votes auront tour à tour confirmé la division qui règne à la fois au Parti conservateur britannique ainsi qu’au Parlement plus généralement.

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Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français

François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel

Février 2019

* François-Olivier Dorais est historien et professeur à Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François Laniel est sociologue et professeur à Université Laval. Qui eut cru, il y a à peine quelques mois de cela, que l’Ontario français se trouverait propulsé au cœur de l’actualité politique et médiatique québécoise, que les coupes du gouvernement ontarien dans les institutions de l’Ontario français et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne seraient suivies et commentées jour après jour, semaine après semaine, par La Presse comme par le Journal de Montréal, par le Parti libéral du Québec comme par Québec solidaire ? Que le premier ministre François Legault, à l’aube du premier mandat autonomiste caquiste à la tête de l’État québécois, semoncerait son vis-à-vis ontarien en lui rappelant que les Franco-Ontariens ne constituent pas une minorité ethnique et linguistique parmi les autres au Canada, à l’instar de la diaspora chinoise à qui le premier ministre Doug Ford les comparait, mais bien les membres de l’un des « peuples fondateurs » du pays ? Que l’Assemblée nationale du Québec, dans une rare unanimité dont elle a le secret, déciderait de hisser le drapeau vert et blanc de l’Ontario français à l’une de ses tours, et que cette motion à la mémoire...

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Réussir l’indépendance

David Leroux

Février 2019

Pour beaucoup d’entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d’une petite apocalypse politique. Jamais on n’avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d’élection, jamais on n’avait élevé avec tant d’ostentation l’Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer. L’esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n’a offert au peuple d’ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.

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La vassalisation du Québec

Jean Archambault

Février 2019

La question des rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois en ce qui concerne la juridiction en matière d’immigration est une problématique complexe, mais, globalement, selon la constitution canadienne ce champ relève d’abord du fédéral. Pourtant, le Québec, au cours des dernières décennies, est allé chercher de nouveaux pouvoirs. L’entente Canada-Québec (accord Gagnon-Tremblay–McDougall) signée en 1991 et qui prolonge l’accord Cullen-Couture de 1978, concède au Québec le droit, à l’étranger et au Canada, de choisir les immigrants réguliers qui veulent venir ici. Le Québec est aussi responsable de leur intégration linguistique et socio-économique. En outre, le Québec peut faire connaître au fédéral, ses intentions de plafonner ou d’augmenter le seuil annuel souhaitable d’immigration. Cependant, la question des demandeurs d’asile relève exclusivement du fédéral. L’arrivée massive de migrants clandestins n’a pas été l’occasion pour le gouvernement Couillard d’exiger une nouvelle répartition des pouvoirs entre le fédéral et le provincial dans la problématique des demandeurs d’asile. Au contraire, ce gouvernement s’est cantonné dans un rôle minimal en tant que simple province du Canada en oubliant volontairement qu’il représente une nation et qu’il a le devoir de la protéger. Les différentes actions du gouvernement Couillard, entre 2016 et 2018, nous éclairent sur...

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Québec solidaire, le 1er octobre. Un succès démérité?

Paul Lavoie

Février 2019

* Ph. D., cadre retraité de l’éducation, militant du Parti québécois J’habite la circonscription de Saint-François, dont les trois quarts des électeurs se retrouvent dans les limites de la ville de Sherbrooke. Lors des élections du 1er octobre 2018, la candidate du Parti québécois est arrivée quatrième (PQ, 16 %). Elle s’est retrouvée assez loin derrière la candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ, 35 %), celui du Parti libéral du Québec (PLQ, 23 %) et celui de Québec solidaire (QS, 23%). Elle a été chanceuse d’avoir atteint le 15 % nécessaire au remboursement d’une partie de ses dépenses électorales. Si sa défaite a semblé si triste autant à ses partisans qu’à elle, ils ont pourtant des motifs de se réconforter. Le résultat n’aurait peut-être pas été le même si tous les partis avaient joué franc jeu durant cette campagne électorale. Or, il s’en trouve un parmi eux, Québec solidaire, qui ne l’a pas fait. Québec solidaire a fait le soir du 1er octobre une autre victime que le Parti québécois. Une victime collatérale ne s’y attendant pas, le Parti libéral du Québec ! Tant qu’il affaiblissait le Parti québécois, le Parti libéral a traité presque avec déférence Québec solidaire – il fallait entendre en...

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Mathieu d’Avignon. Champlain et les fondateurs oubliés

Mathieu d’Avignon

Champlain et les fondateurs oubliés ; les figures du père et le mythe de la fondation, Québec, PUL, 2008, 540 pages

Issu d’une thèse de doctorat, l’ouvrage de Mathieu d’Avignon « s’inscrit dans le contexte d’un courant historiographique récent de déconstruction des mythes fondateurs » (p. 3) et veut expliquer « pourquoi l’histoire et la mémoire [ont] retenu le nom de Champlain comme étant celui du fondateur de Québec », oubliant les prétendants anciens et nouveaux à ce titre : Pierre Dugua de Mons, qui a investi dans le commerce des fourrures, le capitaine Dupont-Gravé, qui a négocié l’alliance franco-indienne de 1603 à Tadoussac, le chef montagnais Anadabijou, qui était partie à cette alliance, et le roi Henri IV, son homologue lointain… L’hypothèse de l’auteur est que Champlain a sciemment contribué à nourrir le mythe en orientant ses récits vers sa propre personne dans le but de construire une image de « fondateur unique ».

Dans le premier chapitre (« Champlain : à l’origine du mythe de la fondation ? »), Mathieu d’Avignon présente et examine les récits de Champlain. Il s’intéresse particulièrement aux différences entre la première version des voyages de 1603 à 1618 (éditée en 1603, 1613 et 1619) et celle que Champlain publie sous une forme abrégée dans la première partie de son édition de 1632. Son analyse vise à démontrer que Champlain a voulu occulter le rôle des Montagnais (« l’alliance » de 1603), de Dugua de Mons et de Dupont-Gravé. Après s’être fait le « héros de ses récits » (p. 124 et ss.) et avoir remplacé des « nous » par des « je », il ne lui restait plus qu’à attendre que les historiens oublient de consulter ses ouvrages antérieurs et « tombent dans le piège mis en place […] à la fin de sa carrière d’auteur » (p. 228).

Dans les trois chapitres suivants, l’auteur étudie l’effet du « piège ». Il passe d’abord en revue les auteurs qui ont présidé à « la naissance d’un héros français » et à « l’édification du mythe des origines » (les Jésuites, Lescarbot, Sagard, Sixte Le Tac, Le Clercq, Bacqueville de La Potherie, Charlevoix, Kalm), puis les historiens qui ont contribué à « la consolidation du mythe » (Bibaud, Garneau, Ferland, Laverdière, Sulte, Dionne, Groulx) et enfin trois auteurs qui témoignent d’un renouvellement du « récit des origines » (Desrosiers, Trudel et Victor Tremblay). Les historiens anglophones, qui ont produit les plus imposantes biographies de Champlain, ne sont malheureusement pas inclus dans le corpus étudié.

Il n’est pas question ici de réexaminer point par point la démonstration exposée dans le premier chapitre, mais, au terme de cette année de fêtes sur laquelle l’ombre de Dugua de Mons a constamment plané, il apparaît opportun de se pencher sur son cas et plus particulièrement sur les quelque 18 mois qu’il a passés avec Champlain en Acadie.

Peut-on vraiment affirmer, comme l’écrit l’auteur à cinq reprises (p. 101, 110, 122, 160, 500, dans des termes à peu près semblables), que Champlain « supprime un grand nombre de passages décrivant les actions de Dugua, passe du « nous » au « je » et s’attribue même à l’occasion des actions accomplies par son ancien supérieur » ?

Les ouvrages de Champlain sont des récits de voyages et non des « récits des origines », comme Mathieu d’Avignon les décrit, ce qui lui permet de dire ensuite que ces récits ne sont pas objectifs ou exhaustifs. Aucun des ouvrages de Champlain n’avait la prétention de faire l’histoire générale des explorations ou des établissements français en Amérique (comme ce sera le cas ultérieurement pour Charlevoix, par exemple), et de distribuer les lauriers. Que Champlain parle de lui n’étonne guère ; qu’il soit le héros de ses récits non plus. Mais s’attribue-t-il des réalisations qui sont fictives ou ne sont pas les siennes ?

Mathieu d’Avignon consacre de nombreuses pages à examiner les différences entre les récits édités en 1613 et ceux de 1632. Il aurait été utile d’énoncer le principe qui semble avoir guidé Champlain dans sa dernière édition : ce n’est pas Dugua de Mons qui est gommé mais presque tout ce qui touche la logistique, la gestion, etc. de l’établissement acadien dont le rappel tient en une phrase : « En cet endroit y fut faite l’habitation en l’an 1604 ». Dans son récit synthèse, Champlain conserve ce qui concerne les explorations, la navigation, la géographie, les ressources, les peuples amérindiens. C’est l’objectif qu’il annonce d’ailleurs à la fin de son premier livre de 1632 : « descrire les descouvertes de ces costes, pendant trois ans & demy que je fus à l’Acadie, tant à l’habitation de Saincte Croix, qu’au Port Royal ». Champlain coupe dans les détails triviaux, le quotidien, le caduc. Il travaille sur cette dernière version dans les années 1630-1631, au moment où il cherche des appuis pour reprendre Québec : quel est l’intérêt de rappeler que Dugua de Mons a envoyé une barque à la baie Sainte-Marie en 1604, ou fait faire du jardinage en Acadie, 25 ans plutôt ? En sabrant dans son récit antérieur, Champlain coupe des informations sur ses collègues et collaborateurs mais aussi sur plusieurs de ses propres gestes. Il retranche des passages sur le rôle de Dugua de Mons comme commandant des certaines explorations mais le lecteur qui n’a parcouru que le récit de 1632 ne voit pas non plus que Champlain a effectué, seul avec quelques matelots, une bonne partie des « découvertes ».

Après avoir cité huit passages coupés ou altérés dans le récit de 1605, l’auteur conclut que Champlain « s’approprie certaines actions de Dugua ». Qu’en est-il ? Dans trois passages, Champlain écrit qu’il est allé à terre sans mentionner qu’il l’a fait avec ou à la demande de Dugua. Dans les deux autres, il écrit « on envoya » des hommes à terre au lieu de « le sieur de Mons envoya ». Mathieu d’Avignon soutient ailleurs que l’édition de 1632 enlève à Dugua la paternité de deux des trois toponymes mentionnés en 1613, ne lui laissant que baie Française. Or, Champlain maintient en 1632 que Dugua a aussi nommé l’île Sainte-Croix (p. 723). Le troisième cas n’est pas clair : en 1613, Champlain parle du cap « qu’avons nommé S. Loys » et, deux pages plus loin, du cap « ainsi nommé par le sieur de Mons » ; en 1632, il écrit plutôt « ay nommé Sainct Louys » puis « que nous avons ainsi nommé ». Que faut-il comprendre ? La prudence s’impose dans l’évaluation des « je » et des « nous ». Sept des 17 toponymes dont la paternité n’est pas précisée (« nous ») en 1613 passent au crédit de Champlain en 1632 mais il faut noter que ce dernier était en mission, seul avec des matelots, quand au moins trois de ces toponymes ont été créés (îles aux Loups marins, cap Fourchu et îles Rangées). Le « nous » refléterait une décision de groupe ? On peut en douter. C’était lui, le cartographe, et on imagine qu’il est plus près de la réalité en réclamant la paternité de ces toponymes en 1632. Chose certaine, il n’enlevait rien à Dugua de Mons en cette matière.

S’il voulait discréditer Dugua de Mons, pourquoi, après avoir coupé de larges parties du récit initial et fait sauter le nom de son ancien commandant à quelques reprises, Champlain ajoute-t-il de longs passages, dans cette même édition de 1632, où « il reconnaît haut et fort la contribution de Dugua à la fondation de l’Acadie », insistant « sur les actions et les mérites singuliers de cet entrepreneur, sur les efforts qu’il a déployés afin que réussisse son entreprise de fondation de l’Acadie » (p. 119) ? Bien plus, Champlain dénonce les manœuvres de coulisses qui ont mené à la révocation injustifiée du monopole de traite de Dugua. Ces propos compensent largement le retrait de détails de la vie quotidienne en Acadie. Mathieu d’Avignon mentionne ces ajouts favorables à Dugua de Mons sans expliquer la contradiction qu’ils soulèvent dans sa thèse alors qu’il se montre extrêmement critique sur d’autres propos de Champlain. Citons brièvement quatre exemples.

Il reproche à Champlain d’avoir menti délibérément en écrivant que Dugua a obtenu sa commission « à condition d’y planter la foi catholique » alors que cette commission ne parle pas de cette religion selon lui. Ce document officiel enjoint Dugua « de convertir, amener et instruire les peuples […] au christianisme et en la créance et Profession de notre foy et religion ». Henri IV ayant abjuré le protestantisme en 1593, Champlain ne pouvait-il pas conclure que la religion du roi était le catholicisme ?

Si Champlain allonge le récit de l’embarquement pour l’Acadie de 1604, soutient l’auteur, c’est afin de pouvoir ensuite « critiquer sévèrement l’administration de Dugua » (p. 104). Pourtant, Champlain mentionne seulement que la cohabitation du curé catholique et du ministre protestant n’a pas été facile, les deux hommes s’étant même battus à coups de poing, ce qui ne favorisait pas l’évangélisation des Amérindiens. Cette observation serait une critique sévère envers Dugua : vraiment ?

L’auteur reproche aussi à Champlain de dramatiser les causes de la révocation du monopole de Dugua : les familles des contrebandiers auraient été contraintes à la mendicité. Or, il apparaît incontestable que Champlain ne fait que rapporter les critiques exprimées par les adversaires de Dugua, sans nécessairement les endosser. Ne dénonce-t-il d’ailleurs pas l’injustice dont Dugua a été victime quelques lignes plus loin ?

Enfin, l’auteur note que Champlain retranche le texte de la « commission » accordée à Dugua en 1608 mais reproduit celle qu’il a reçue lui-même en 1612. Un examen attentif des deux documents démontre qu’ils ne sont pas de la même nature. En 1612, le comte de Soissons fait de Champlain son lieutenant et décrit longuement ses pouvoirs, ce qui n’est pas le cas du document de 1608 qui est abusivement désigné comme une « commission » ; c’est plutôt un mandement envoyé aux officiers de justice pour les enjoindre de faire respecter le monopole accordé à Dugua. En 1608, Champlain avait sûrement une copie de ce document devenu très secondaire en 1632.

Dans les chapitres 2, 3 et 4, Mathieu d’Avignon se livre à un long exercice d’historiographie qui se conclut sans surprises. Pour les auteurs de la Nouvelle-France, « tous les honneurs reviennent à Champlain, tout comme, implicitement ou explicitement, les titres de fondateur et de père » ; plusieurs « véhiculent un récit exclusif des origines qui occulte l’alliance de 1603 » (p. 502). Les historiens du XIXe et de la première moitié du XXe, « sans exception, […] associent Champlain à la fondation et aux origines de la nation canadienne-française. Presque tous, à l’unisson, le consacrent fondateur unique de Québec et de la Nouvelle-France » (p. 503) et « la plupart des auteurs […] occultent la rencontre entre Français et Amérindiens ». Enfin, « Desrosiers, Trudel et Tremblay […] établissent clairement un lien entre alliances et fondation » mais « Desrosiers et Tremblay continuent, subtilement, de magnifier les réalisations et les mérites de Champlain ». Heureusement, il y a Marcel Trudel, avec qui les héros « redeviennent des hommes » (p. 505).

Il ne fait pas de doute que les mérites de Champlain ont été exagérés par plusieurs auteurs, Narcisse-Eutrope Dionne, en particulier, qui est sur la sellette pendant plus de 50 pages (dont 11 de « conclusion »). L’auteur ne se satisfait pas des deux volumes que Dionne consacre à Champlain mais il analyse aussi une brève notice insérée dans Serviteurs et servantes de Dieu en Canada (1904).

Le traitement réservé au docteur Dionne est bien différent de celui qui est accordé à Marcel Trudel. S’il importait de signaler au lecteur que Dionne était un « fervent défenseur de la religion catholique », il aurait été utile de rappeler que Trudel a été un promoteur du mouvement laïc au Québec et que son anticléricalisme est notoire. Et, si l’auteur a jugé bon d’analyser une notice de Serviteurs et servantes de Dieu, pourquoi a-t-il écarté de son corpus celle que Marcel Trudel a consacrée à Champlain dans le premier tome du Dictionnaire biographique du Canada. Est-ce parce que ce texte présente Champlain comme « fondateur de Québec », « fondateur du Canada », « notre premier grand colonisateur », celui qui a « établi la Nouvelle-France » ? Dans ce même ouvrage, dont Marcel Trudel était directeur adjoint, la biographie de Dugua (par MacBeath) ne mentionne rien de tel ; au mieux, il aurait « rendu possibles » les réalisations de Champlain. Le même ouvrage contient deux autres textes de Marcel Trudel, soit une synthèse sur la Nouvelle-France, qui ignore « l’alliance » de 1603, et la biographie d’un « personnage fort sympathique », François Dupont-Gravé.

Mathieu d’Avignon a plutôt choisi d’utiliser une brochure récente (2005) qui reproduit ses propres entretiens avec Marcel Trudel « sur la science historique et le métier d’historien ». Ce dernier y évoque les difficultés que ses interprétations historiques lui ont values de la part de certains collègues et des élites cléricales au milieu du siècle dernier. Cette publication fort opportune donne à Marcel Trudel l’occasion de mettre son point de vue sur Champlain au goût du jour et à Mathieu d’Avignon quelque chose à citer pour justifier la présence de Trudel dans le chapitre sur le « nouveau récit des origines ». Trudel souligne que, « depuis deux ou trois ans, on commence à admettre que Dugua de Mons est « cofondateur » [de Québec] ». Et encore : « C’est une grande politesse qu’on veut faire à Champlain », pour ne pas le « déboussoler » (p. 445) !

Il aurait été utile de définir quelque part ce qu’est un « fondateur ». Il aurait été intéressant aussi d’expliquer au lecteur sur quelles nouvelles sources documentaires Marcel Trudel s’appuie pour modifier aussi radicalement le point de vue qu’il avait exprimé en 1966. À cette époque, il n’était pourtant plus dans l’orbite contraignante de l’évêché de Québec ou sur la liste de paye de son université catholique, mais plutôt directeur de l’Institute of Canadian Studies de Carleton University.

L’auteur s’égare parfois dans des digressions qui sont hors propos. Il s’attaque par exemple à ce qu’il appelle le mythe du désintéressement de Champlain (p. 60-64) avec des arguments sommaires (dont certains ragots colportés par ses ennemis). Ailleurs, il expose des réflexions (sur la stratégie d’édition de Champlain, p. 65, sur la présence de sa femme à Québec, p. 66) qui détonnent dans un ouvrage consacré à l’analyse de textes et à l’historiographie.

L’ouvrage est souvent répétitif. Certaines redites sont dues à la structure de l’ouvrage qui multiplie les introductions et les conclusions (d’abord du livre, puis des chapitres et enfin des sections). La phase (citée ci-dessus) reprise cinq fois dans des termes à peu près identiques est un exemple. Les hypothèses formulées dans l’introduction (p. 2) reviennent presque textuellement à la page 20. De longues citations sont répétées (p. 193 et 296, 356 et 359, 464 et 468). Le cinquième chapitre arrive lui-même comme un hors-d’œuvre sur un thème (« l’alliance franco-montagnaise ») dont il a été abondamment question au fil des quatre chapitres précédents. Ce chapitre-bonus, qui n’ajoute rien d’essentiel à l’ouvrage, permet cependant à l’auteur d’apporter « une nouvelle pièce » (p. 506) au dossier, une lettre que le roi Henri IV adressait à Dugua de Mons le 8 janvier 1603 pour l’enjoindre « de traiter et contracter […] paix, alliance, confédération, et bonne amitié » avec les peuples amérindiens. Cette lettre, selon l’auteur, « montre que le voyage au Canada de 1603 a été planifié en fonction de cette nouvelle politique officielle » (p. 493). On comprend que Dugua de Mons accède du même coup au rang d’intervenant dans cet « événement fondateur » de Québec.

Malheureusement, cette lettre qui aurait été adressée à Dugua le « 8 janvier 1603 » est en fait sa commission du 8 novembre 1603. Guy Binot a noté (Pierre Dugua de Mons, 2004, p. 252) que ce document a été daté erronément, notamment dans la copie faite par (ou pour) Pierre Margry. Dugua de Mons ne pouvait évidemment pas être nommé à un poste occupé par Chauvin en janvier, puis par de Chaste jusqu’en mai 1603. Ce document fait en outre référence à la commission de vice-amiral reçue par Dugua en octobre 1603.

Dans le champ des balles perdues, le « nouveau » document de janvier 1603 ira rejoindre la prétendue « commission » du 7 janvier 1608 qu’on a voulu présenter comme « l’acte de fondation de Québec » en janvier 2008. S’il a été relativement facile de saper la renommée de Dollard ou de Madeleine de Verchères, dont le caractère héroïque tient à une bataille avec les Iroquois, la tâche est plus ardue pour celui qui a imaginé, bâti et soutenu la présence française en Amérique, et s’est consacré à cette œuvre avec plus de talent, de détermination et de constance qu’aucun de ses contemporains. q

 

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