Que penser du choix du chef du PQ par une élection primaire ?

Après la sévère défaite électorale d’avril dernier et la démission de Pauline Marois, la direction du Parti québécois a engagé une réflexion sur l’adoption de nouvelles règles pour le choix d’un nouveau chef. La conférence nationale des présidents réunie le 10 juin 2014 a examiné différents scénarios et a donné le mandat au comité des règles de lui faire des propositions. Forts de l’expérience du Parti socialiste français qui a adopté le modèle de l’élection primaire en 2011, les partisans de ce mode de sélection du chef font valoir les effets bénéfiques suivants : l’accroissement du temps d’antenne accordé au parti, une plus forte mobilisation des sympathisants, une plus grande participation politique, l’amélioration de la qualité des candidats. Au chapitre des inconvénients, on relève les coûts supplémentaires qu’entraîne ce type de vote et le risque d’accroître les divisions internes.

Personnellement, je n’ai pas de religion sur le mode de sélection d’un chef de parti et l’idée de primaires ouvertes n’est pas en soi rébarbative. Mais il faut savoir ce que l’on fait et tenter d’en évaluer les effets à long terme. Les règles de sélection des chefs ont beaucoup varié dans le temps ; on a confié le pouvoir de choisir le chef au caucus des députés, aux membres réunis en congrès, au scrutin universel des membres. Chaque mode de sélection a des effets sur la nature et le rôle des partis politiques.

En premier lieu, il faut se méfier d’une certaine vision jovialiste des primaires ouvertes qui prétend bonifier la démocratie en donnant le droit de vote à toute personne inscrite sur la liste électorale et qui se déclare désireuse de participer à l’élection d’un nouveau chef, peu importe son allégeance partisane. Cette logique est souvent propagée avec candeur par les zélotes du modernisme et de l’innovation qui ont tendance à s’emballer pour le changement en soi. Ils ont tendance à ne voir que le beau côté de la médaille en se confinant aux abstractions et en occultant les relations de pouvoir que structurent les règles du jeu.

L’affirmation selon laquelle les primaires favorisent l’accroissement de la participation électorale est douteuse, car le pays où cette pratique est instituée depuis longtemps, soit les États-Unis, est aussi le pays qui a les plus faibles taux de participation. Il n’y a pas de corrélation entre le mode de sélection des chefs de parti et le comportement électoral et surtout l’intérêt pour les campagnes électorales dépend beaucoup plus de facteurs à court terme qui se produisent durant la campagne électorale et de la polarisation des enjeux que de facteurs comme le mode de sélection des dirigeants.

Il est aussi contestable de soutenir qu’il y a une relation de causalité entre le choix par des primaires et la sélection du meilleur candidat. Encore là, l’expérience américaine n’est pas concluante puisqu’on peut douter que le choix de Bush ait été une réussite sur le plan de l’intérêt national. En France, le choix de François Hollande en laisse plusieurs sceptiques aujourd’hui.

Il est aussi discutable d’affirmer que ce mode de sélection favorise une meilleure accessibilité à la direction. Encore là, si on se réfère au cas américain, force est de constater que ceux qui participent, et surtout ceux qui gagnent les primaires, disposent de ressources financières importantes. Au Canada, l’exemple du choix de Justin Trudeau confirme ce phénomène. Ce mode de sélection tant par sa durée, soit un an aux États-Unis et plusieurs mois en France, que par les coûts qu’il entraîne avantage les membres de l’establishment ou donne plus de pouvoir à ceux qui les financent. Si le PQ choisissait ce mode de désignation, il devrait fixer des règles très strictes sur le financement de la campagne.

Certes, ce mode de sélection a l’avantage de donner de la visibilité aux candidats dans les médias qui en font un événement. Mais encore là, il peut y avoir des effets pervers, car cette procédure de vote donne aussi une grande influence aux médias dans le choix des futurs dirigeants politiques. Les médias ne sont pas neutres et la couverture médiatique n’est pas encadrée par des normes d’équité en dehors des campagnes électorales ce qui peut signifier que certains candidats recevront une meilleure exposition que d’autres et que les médias pourront jouer un rôle déterminant dans le choix du futur leader. Certes dans une course traditionnelle, ils ont aussi leur mot à dire, mais leur influence est plus restreinte, car elle est filtrée par l’identification partisane. Les membres des partis s’exposent moins facilement aux informations qui ne confirment pas leur position idéologique. Ce n’est pas le cas dans une primaire où par définition l’influence médiatique touche un plus grand public qui ne dispose pas de ces filtres ; ceux qui n’ont pas d’affiliation partisane n’utilisant pas les mêmes critères de jugement pour sélectionner l’information.

Enfin, la pratique des primaires avantage les firmes de consultants en marketing. Comme c’est le grand public qui est visé, les candidats doivent soigner leur image et calibrer leurs discours en fonction des valeurs d’un électorat plus large que dans les courses qui donnent le droit de vote uniquement aux membres des partis. Les partis étant déjà sous la coupe des maisons de sondages et des fabricants d’images dans la construction de leur stratégie de communication électorale, les primaires amplifieront cette emprise. Les candidats qui en auront les moyens financiers pourront faire appel à ces experts en communication pour moduler leurs positions en fonction des attentes d’un public non partisan.

Les laissés pour compte de ce processus sont évidemment les militants qui perdent leur influence sur l’élaboration des orientations partisanes, car leurs points de vue seront marginalisés, ils seront moins écoutés que les experts par les prétendants qui veulent être sacrés chefs. Ce processus est déjà fortement ancré dans le système actuel où le chef élu et son entourage contrôlent l’élaboration des politiques partisanes. La marge d’influence des militants sera réduite à la portion congrue. Cela risque aussi d’affecter l’intensité de leur mobilisation puisque le choix ne dépend pas d’eux.

Tous ces facteurs peuvent enfin entraîner un hiatus entre la base militante et la direction du parti. Le Parti québécois a su jusqu’à présent contrôler relativement bien les effets délétères de ces conflits internes, mais on peut se demander si l’introduction des primaires n’amplifiera pas le décalage idéologique ou culturel entre le chef et sa base militante ce qui affaiblirait encore plus l’efficacité électorale du parti. En quoi l’adoption de la sélection par primaire renforcera-t-elle la cohésion interne du parti ? Quel sera l’intérêt de demeurer membre du Parti québécois ou de le devenir si n’importe qui peut influencer les choix fondamentaux en faisant une simple croix sur un bulletin de vote ? Pourquoi alors militer si des gens qui ne font rien ont autant de pouvoir que ceux qui s’investissent dans la vie du parti ? N’accorde-t-on pas ainsi une prime au désengagement ou à la désinvolture politique en favorisant le vote de ceux qui restent en retrait de la vie politique et qui sont bien souvent moins bien informés que les militants sur l’histoire, le programme et les statuts du parti ?

Ne risque-t-on pas de se retrouver avec une forme de césarisme démocratique où le chef disposera d’une autorité suprême sur le parti puisqu’il pourra prétendre que sa légitimité repose sur le choix populaire et ne dépend pas des membres de son parti ? Ceux-ci n’auront plus d’influence sur les choix stratégiques. Cela pose aussi en creux un problème structurel. Si le chef est choisi par le vote de ceux qui se disent sympathisants, comment sa direction pourra-t-elle être confirmée ou remise en question ? Aux États-Unis, cette question n’est pas pertinente, car le nombre de mandats est limité à deux, mais dans notre système parlementaire, comment un parti pourra-t-il renouveler sa direction ? Qui décidera d’organiser une nouvelle élection primaire ? Il faudra alors prévoir cette situation dans les statuts du parti en instituant une périodicité fixe pour la tenue d’élections primaires.

Il y a aussi d’autres angles morts dans cette proposition qui mériteraient la plus grande attention. Il me semble que, dans les discussions en cours, on élude deux questions essentielles. Le PQ est-il un parti comme les autres ? Et en quoi ce nouveau mode de sélection favorisera-t-il l’avènement de l’indépendance ? Il me semble que ce sont ces préoccupations qui devraient guider la réflexion sur le choix du mode de sélection du prochain chef.

On peut distinguer globalement deux types de partis : ceux qui acceptent le cadre constitutionnel et ceux qui le contestent et qui veulent changer le système politique. On peut postuler que dans le premier cas le mode de sélection des dirigeants sera plutôt neutre et que le choix de primaires n’aura pas de conséquences négatives. Mais en va-t-il de même pour les partis que j’appelle anti-système qui ont plus de contraintes politiques ? A mon avis, le PQ, du moins jusqu’à présent, correspond au deuxième cas de figure, il n’est pas un parti comme les autres, car il porte un projet de pays qui implique un changement de système politique et ce projet implique une forte mobilisation de ses militants et de la population. Être membre du PQ suppose un niveau d’engagement plus élevé que dans les autres partis non seulement pour assurer le succès électoral du parti, mais aussi pour réaliser son objectif fondamental : l’accession à l’indépendance. Le PQ a aussi plus d’adversaires que les partis ordinaires. Il doit faire face non seulement à ses adversaires provinciaux fédéralistes, mais aussi aux partis fédéralistes canadiens et aux ressources de l’État canadien. Dès lors, ouvrir la course à sa direction aux influences externes comme celle des milieux financiers, des médias et de ses adversaires partisans ne risque-t-il pas de plomber ses chances de succès ou de le détourner de sa finalité ?

Au moment de conclure cette analyse, la direction du Parti québécois n’a pas encore fait son lit. Pourquoi ne pas tenter d’avoir le meilleur des deux mondes en instaurant une primaire ouverte pour choisir les finalistes de la course et réserver aux membres le choix final du chef ? On pourrait ainsi profiter des avantages du système et en limiter les effets pervers. Ce modèle serait aussi avantageux pour le parti en incitant tous les candidats à recruter le plus de membres possible sachant que leurs votes seront décisifs au deuxième tour. Ce mode de scrutin à deux tours augmenterait les revenus du parti et accroîtrait ses effectifs militants. q

 

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