Éditorial - L'ambition de rompre

2014septembre250C’est le propre des périodes de transition de provoquer au moins autant de désespérance que d’attentes imbibées de pensée magique, de confiance en l’avenir et, souvent, de colère rentrée. On ne voit plus très bien ce qui naît dans ce qui meurt. Le cours des événements aussi bien que les manœuvres des puissants font alors pencher la balance du côté de l’engourdissement morose, du consentement à l’impuissance et d’une féroce envie de prendre congé de soi-même. Le Québec a souvent connu de tels épisodes, prisonnier qu’il est d’un carcan qui ne lui laisse guère de moyens de se déprendre des humeurs que son assujettissement lui impose. L’été qui s’achève aura certainement poussé d’un cran l’engrenage infernal du mépris de soi, de l’autodénigrement et de la culture de l’échec.

Le retour en force de la posture des lamentations aura certainement connu un point culminant avec l’épisode du raté contrit que nous a (encore) servi Lucien Bouchard. Nous avons de nouveau eu droit au pathétique spectacle du notable qui tente de poser au chef historique alors qu’il n’aura été capable, tout au plus, que de nous servir le numéro du comptable larmoyant. Non seulement a-t-il lui-même gaspillé la conjoncture de 1995, mais encore tente-t-il de nous refaire le coup du grand visionnaire en pleurnichant de nostalgie pour le bon vieux temps où le Québec « avait de l’influence à Ottawa ». Le héros canadien-français recyclé en vendeur de gaz ne pouvait laisser de plus clair testament politique.

Celui qui a fui devant l’adversité, s’est incliné devant la puissance financière et a blâmé son propre peuple de ne pas avoir eu l’audace qui lui a manqué en rajoute en maniant les outils du fossoyeur. Nous n’aurions d’horizon que le consentement à notre propre minorisation, nous n’aurions de projet que le quémandage des miettes, nous n’aurions de politique que celle des manœuvres de coulisse auprès d’une majorité qui nous ignore pour tenter d’arracher des compromis dont nous devrions nous satisfaire parce que ce sont ceux-là que le régime est prêt à nous concéder. L’avocat de Saint-Cœur de Marie ne pouvait mieux révéler la nature du malentendu politique sur lequel s’est construite sa désastreuse carrière indépendantiste. Le Québec est enfermé dans cette logique depuis toujours et il entend en sortir, pas y retourner.

C’est une des grandes contributions de l’historien Maurice Séguin que d’avoir montré et analysé qu’en raison du type de domination qui s’exerce sur le Québec, notre espace politique est en quelque sorte retourné contre nous-mêmes. Nation annexée de force, toute notre culture politique s’est construite dans la logique de l’hétéronomie. Le Québec a du mal à penser son agir par soi et pour soi, dirait Séguin. On a moins bien vu que cette distorsion produit un effet pervers extrêmement pernicieux et dévastateur : il produit et glorifie la direction velléitaire, valorise et cautionne l’inachèvement en plus de travestir la résignation en pragmatisme. Dans Le Canadien français et son double, Jean Bouthillette a bien décrit les conséquences culturelles et identitaires – le manque à être, une angoisse mauvaise qui déforme la capacité de se projeter – inhérentes au statut de minoritaire annexé et empêtré dans les démissions de sa propre résignation. L’épisode Bouchard aura dévoilé ce que cela signifie dans le domaine politique : la peur de l’adversité, l’incapacité de se projeter dans la longue durée et la tentation constante de se réfugier dans la posture du fatalisme résigné.

Ces tares sont une constante de notre histoire politique, il ne les aura pas inventées. Elles ont été combattues par l’indépendantisme et elles doivent toujours l’être puisqu’elles sont produites par un rapport structurel de domination qui tient à la nature même du régime dans lequel nous croupissons. Bouchard n’est pas le seul à rêver à la régression minoritaire, tant s’en faut. Il aura seulement permis aux indépendantistes de réaliser à quel point les réflexes de soumission peuvent pervertir leur combat, contaminer leur façon de penser et conduire leur projet. Ces réflexes et la logique qu’ils engendrent ont tout entier façonné la gestion provinciale qui, sous diverses étiquettes, a ramené le PQ et le mouvement national à se penser dans le régime dont il avait le projet de s’affranchir. Le résultat d’avril dernier a tout simplement noué les dernières contradictions et placé le mouvement et l’ensemble de l’électorat vers la seule politique tolérée par le régime.

Une nation ne peut à la fois se conduire dans un projet d’émancipation et s’accommoder de sa condition minoritaire. Ou bien elle se bat ou bien elle se satisfait de ce qu’on lui concède et aux conditions qu’on lui accorde. Et c’est là que la politique velléitaire peut faire le plus de dégâts, en entretenant la confusion entre le compromis et le pragmatisme militant. Cela aura totalement contaminé les mandats péquistes qui ont assez rapidement abandonné la critique du régime canadian pour faire des contorsions pseudopragmatiques et tenter de se convaincre que la logique provinciale pourrait finir par conduire d’elle-même, efficacement et sans douleur, vers l’émancipation politique. Il fallait viser à mettre à mort la politique provinciale, non pas chercher à la pousser au niveau alchimique où l’intériorisation des contraintes transformerait en or souverain le plomb canadian. Le Québec ne peut pas se développer comme il l’entend dans le cadre canadian. Le régime et la dynamique politiques qu’il engendre l’obligent constamment à se satisfaire des moyens que le Canada lui laisse.

Le souverainisme contaminé par la logique oblique de la nation annexée a sombré dans le pire travers de la politique du consentement minoritaire : l’éternelle minimisation des pertes. C’était là où la politique des lamentations de Lucien Bouchard a atteint ses sommets. Répondre à la mise en œuvre de la stratégie fédérale d’asphyxie financière par les appels à l’ajustement des finances provinciales, c’était tourner le dos à la politique d’affrontement pour diriger contre notre peuple la violence sourde du régime, s’en faire plus ou moins inconsciemment le relais. La peur de l’adversité et de la confrontation lui auront fait gaspiller la conjoncture en lui faisant renoncer à l’initiative politique. Le Québec a payé très cher et continuera de payer de plus en plus cher pour s’adapter à la place que le Canada lui assigne. La politique velléitaire est celle qui continue de minimiser les coûts, de faire semblant que les reculs sont sinon sans conséquence, du moins tolérables et que nous pouvons continuer malgré tout à faire comme s’ils ne nous entravaient que légèrement. Rien n’est jamais assez grave, rien ne coûte assez cher pour convaincre que cela ne se réparera pas par des « gains d’influence »…

C’est cette logique tordue qui sous-tend la fausse opposition entre les souverainistes pressés et les réalistes, pour reprendre ces faux concepts si chers à l’establishment péquiste et aux bonimenteurs médiatiques. C’est une façon de tenter de se convaincre que les coûts de notre situation au Canada ne sont pas trop élevés, qu’ils sont endurables. Une façon de se dire qu’il y a toujours moyen de moyenner… à la condition que ce soit toujours l’intérêt national qui écope. Les exemples sont innombrables. L’été qui s’achève aura atteint un nouveau sommet de pathos avec le désastre de Lac-Mégantic où Ottawa ne paie que des broutilles pour des dégâts dont il est le seul responsable, où l’on sait qu’il ne paiera pas plus si l’on se souvient de ce qu’il a fait de la facture impayée du demi-milliard de dollars pour la crise du verglas.

Cette éternelle minimisation des pertes cautionne non seulement les coûts directs exorbitants du régime, elle contribue à l’acceptation du mal développement qui rend chaque jour plus difficile la proposition et la réalisation de changements conformes à notre intérêt national. La révision politique que la conjoncture exige passe nécessairement par la critique radicale d’un régime qui déstructure notre cohésion nationale et compromet notre capacité de nous projeter. Cette révision passe nécessairement par la volonté claire de faire voir que le développement du Québec passe par l’inscription du combat national dans la logique de rupture. Il faut d’abord rompre avec la peur : non pas nier celle qui existe réellement dans de larges segments de la population, mais entreprendre de la dominer en faisant appel à ce qu’il y a de meilleur en nous. En termes péquistes, cela veut dire d’abord en finir avec la peur de perdre un éventuel référendum. Dans la logique du combat et avec la confiance dans nos moyens, nous devons penser les événements avec la ferme intention de nous reprendre autant de fois qu’il sera nécessaire, si tant est que cela apparaisse encore comme un moyen pertinent. Telle est l’exigence de la Ligne du risque que nous invitait à suivre Pierre Vadeboncoeur.

Le dossier de la présente livraison accompagne la tenue de l’événement destiNation, premier grand effort de réflexion et de synthèse devant la conjoncture ouverte par les élections d’avril. Il faut souhaiter que l’événement soit fécond, qu’il pose les germes du renouvellement du cadre stratégique. C’est un effort qui exigera rigueur et constance, une doctrine de l’intérêt national ne se construit pas d’un seul coup. Il faudra que la réflexion se fasse en plusieurs quartiers – en espérant que le PQ ne rate pas son congrès à la direction – et qu’elle associe le plus grand nombre d’acteurs possible.

Il faut repenser notre combat dans les modalités qui lui dicte une conjoncture où nous avons à reprendre l’initiative historique en traçant bien le bilan des forces et faiblesses et en ayant le courage de tirer les conclusions qui s’imposent. Ce qui vient d’arriver au Bloc est éloquent : le spectacle a été assez triste de voir l’establishment du parti jouer de manœuvres indignes et de propos pernicieux pour faire primer la logique de la terre brûlée sur les exigences d’un bilan critique. Faire l’indépendance ce n’est pas boxer avec son ombre rhétorique, c’est désigner les obstacles, nommer l’adversaire, chercher à rompre le carcan. Lutter pour l’indépendance c’est tenir la posture de la rupture aussi bien avec la représentation que fait de nous notre adversaire, qu’avec les rôles qu’il voudrait bien nous voir tenir. Nous avons le projet de rompre. Rompre avec le Canada. Rompre avec la politique velléitaire. Rompre avec l’idée que nous avons tout notre temps.

Il est désormais inutile de se conter des histoires, le consentement à la minorisation est le projet explicite du gouvernement Couillard. Sa soumission à la stratégie énergétique canadian constitue le moment fondateur de son adhésion au fédéralisme pétrolifère qui charpentera l’espace économique canadian de manière aussi efficace que ne l’aura fait l’édification des chemins de fer à la fin du XIXe siècle. Elle nous placera dans un carcan extrêmement rigide et soumettra notre société à un mal développement délétère. C’est une démission historique grave. Il faut se repenser dans cette conjoncture.

Les mois qui viennent doivent être consacrés à l’élaboration d’une doctrine claire de notre intérêt national. Ce serait de la plus parfaite insignifiance que de s’imaginer que le combat pour l’indépendance est d’abord une affaire de parlotte. Il ne s’agit pas de se mettre à parler plus d’indépendance comme le voudrait une certaine pensée molle. Il faut rompre aussi avec le pédagogisme infantilisant et le marketing de la manipulation. Le combat se mène d’abord par la formulation d’idées et de projets qui incarnent et font voir l’intérêt national. Il se mène en critiquant toujours et en toutes circonstances les distorsions et les coûts que nous inflige le Canada. Il se mène en affirmant haut et fort l’ambition de rompre.

 

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