Une démarche constituante

Président du Conseil de la souveraineté du Québec

Dans cette période de flottement et d’incertitude, hors des exigences de la lutte électorale, la parole se libère et l’action politique se prépare dans la grande famille indépendantiste et chez les citoyennes et les citoyens de toute allégeance. Le rassemblement destiNation des 20 et 21 septembre regroupera des indépendantistes de tous les horizons pour réfléchir au destin de notre nation, dresser le bilan, discuter d’avenir et surtout décider d’actions pour un nouveau départ. S’il est une chose qui importe maintenant, c’est de garder l’esprit ouvert à toutes les idées, nouvelles ou plus anciennes, qui peuvent permettre une relance de la démarche indépendantiste. On me permettra ici d’exprimer les miennes à titre personnel.

Impasse ou terminus ?

Selon Serge Cantin, « le PQ [n’a pas] officiellement renoncé au projet qui en a justifié la fondation ; mais ce projet, les stratèges péquistes ont su si bien le subordonner aux moyens qu’ils avaient conçus pour le réaliser, que la fin s’est finalement dissoute dans les moyens[1] ». En somme, la conquête et la conservation du pouvoir provincial ont pris la place de l’objectif de l’indépendance.

Dans presque toutes les campagnes électorales depuis 1976, date de la première « conquête » du pouvoir, le projet indépendantiste a été le grand absent. Il fallait maximiser les appuis électoraux et, puisque la souveraineté était encore minoritaire, ne pas la mettre de l’avant pour ne pas risquer une défaite électorale. Une fois au pouvoir, il fallait conserver ces appuis. C’est ce qui explique notamment qu’en 1976, on ait attendu à la fin du mandat pour déclencher le référendum promis ; et qu’ensuite, à l’élection de 1981 on ait pris l’engagement qu’il n’y aurait pas de référendum au cours du prochain mandat. À l’élection de 1985, on en était rendu à l’affirmation nationale et en 2012, à la « gouvernance souverainiste » dans le cadre du régime canadien !

Bien que l’indépendance n’était pas le sujet des élections, des défaites électorales comme celles du Bloc québécois en 2011, ou du Parti québécois en 2014 ont eu un impact négatif important sur tout le mouvement indépendantiste : relativement peu sur l’appui populaire exprimé dans les sondages (un peu en deçà du seuil historique de 40 %), mais énormément quant à l’espoir d’une solution prochaine de la question nationale du Québec.

La jeune génération, en particulier, a trop peu entendu parler de ce projet emballant d’émancipation nationale, pourtant de plus en plus essentiel dans un monde où seules les nations ont une voix à l’international, de ce projet d’une nation libre, solidaire sur le plan social, actrice d’une économie verte, pleinement participante au concert des nations.

Évidemment, les adversaires affirment, espèrent que la démarche souverainiste arrive à son terme ; terminus l’indépendance, répètent-ils dans les médias ! Mais certains, plus prudents, se rappellent que ce n’est pas la première fois qu’on annonce la mort du projet indépendantiste. Nous sommes toutefois dans une impasse sérieuse qu’il nous faut analyser pour éviter de refaire les mêmes erreurs comme cela s’est produit à quelques reprises par le passé.

Le refuge dans le régime canadien

J’ai déjà écrit il y a quelques années que les partis souverainistes proposaient un bon gouvernement à Québec et une bonne opposition du Québec à Ottawa avec le Bloc québécois, ce qui revient à situer le combat politique au sein du régime que nous voulons remplacer. Examinons un instant les causes de la défaite du Bloc en 2011. Il y a évidemment plusieurs raisons qui l’expliquent, mais le fait le plus déterminant est que la moitié des souverainistes ont déserté le Bloc pour appuyer le NPD, pour la plupart en ignorant le programme traditionnellement centralisateur de cette formation fédéraliste, et en votant pour des candidats inconnus dont certains ne parlaient même pas le français.

Leurs raisons ? La même que celle que vient d’exprimer le fondateur du Bloc lui-même, Lucien Bouchard : « La présence politique du Bloc dilue le pouvoir du Québec au sein de la fédération ». En envoyant « 30-40 députés du parti au pouvoir comme on le faisait autrefois, il y a de fortes chances que des poids lourds se retrouvent au cabinet […] si vous êtes là vous allez en arracher pour le Québec[2] », affirme-t-il. Alors, pourquoi ce « poids lourd » a-t-il quitté le parti conservateur de Mulroney ? On peut se demander ce qui a changé au Canada, sinon en pire, pour qu’un Bloc indépendantiste ne soit plus nécessaire, pour que le salut se situe au sein de partis fédéralistes. En réalité, quand les Québécois envoyaient une majorité de députés à Ottawa sous Trudeau, Chrétien ou Mulroney, leur pouvoir était celui d’une minorité soumise aux désidératas de la majorité de leur parti et de l’opinion « canadian », sans véritable rapport de force. Manifestement, cette voie est une impasse, une illusion !

« Défendre les intérêts du Québec à Ottawa » a été le mot d’ordre de tous les politiciens du Québec depuis le début de la province de Québec en 1867, d’Honoré Mercier à Philippe Couillard, toujours à la défensive, empêchant parfois le pire, mais jamais en faisant vraiment progresser le Québec vers plus d’autonomie. Cette orientation demeure nécessaire tant que nous sommes dans le Canada, mais elle n’est tout simplement plus suffisante pour un parti qui prétend représenter les souverainistes à Ottawa, même si certains bloquistes voudraient s’y cantonner. En fait, sans une action indépendantiste déterminée à l’aide des moyens dont dispose un parti politique à Ottawa, rien ne distinguerait vraiment le Bloc du NPD et à ce compte, pourquoi ne pas choisir un parti qui a quelques chances d’arriver au pouvoir à Ottawa.

Changement de cap au PQ ?

Le Parti québécois arrive lui aussi à la croisée des chemins. La récente campagne électorale en est l’illustration frappante. Selon certains péquistes, il aurait fallu promettre de ne pas tenir de référendum au cours du prochain mandat, alors que pour d’autres, le Parti aurait dû préparer et faire campagne sur la souveraineté.

Encore une fois, la campagne électorale québécoise de 2014, tout comme celle de 2012, s’est déroulée essentiellement sur le thème de la gouvernance provinciale. Autant au Parti québécois qu’à Québec solidaire, on a surtout parlé de mesures à réaliser dans le régime canadien, comme province, ignorant presque totalement l’existence du gouvernement canadien dont il y aurait eu pourtant tellement à dire pour illustrer le poids du carcan fédéral sur le Québec.

Cela n’est malheureusement pas nouveau. Sauf pour les deux premières élections de 1970 et de 1973 où il a d’ailleurs progressé rapidement pour devenir l’opposition officielle, le Parti québécois a fait porter tous les débats électoraux sur la bonne gouvernance provinciale, passant du « beau risque », à « l’affirmation nationale », aux « conditions gagnantes » et récemment au « référendum au moment jugé opportun ». Même lors des élections de 1976 et de 1994, chacune comportant un engagement de tenir référendum sur la souveraineté dans le premier mandat, la campagne électorale a porté sur des mesures à réaliser comme province d’ici la tenue d’un référendum.

Les périodes électorales sont pourtant les moments où la discussion politique est la plus intense, ceux où les citoyens écoutent davantage, où ils participent le plus à l’échange des idées. Pendant que les souverainistes expliquent de façon pathétique qu’ils ne sont pas en campagne référendaire, que l’on doit faire « une chose à la fois » et attendre le référendum, rien n’empêche les adversaires de dire tout le mal qu’ils pensent de la souveraineté et d’accuser les souverainistes de cacher une option qui ne serait pas défendable. En fait, les adversaires n’attaquent même plus la souveraineté, mais l’idée même de tenir un référendum sur cette question.

Le résultat de ces luttes défensives, tant à Québec qu’à Ottawa, ne peut être que la tentation du retour en arrière, certains diraient du suicide politique. Samedi 23 août, Le Devoir consacrait un dossier sur les bons vieux « Jeux de pouvoir Québec-Ottawa ». Selon le politicologue Guy Laforest, qui a appuyé le « oui » en 1995, sans l’indépendance à l’horizon, le Québécois serait un « exilé de l’intérieur, quelqu’un qui se sent inconfortable, qui vit comme un étranger au sein de son propre pays ». Il propose que nous reprenions notre place dans la fédération et cherchions à renouveler le régime canadien. Il rejoint ainsi l’ex-premier ministre Bouchard qui prône la même chose, comme au temps du « beau risque ». Pendant ce temps, un autre ancien premier ministre, libéral celui-là, nous propose une grande innovation, une « alliance » face à Harper, le spécialiste des décisions unilatérales sur le dos des provinces. Cette alliance, les premiers ministres libéraux du Québec et l’Ontario affirment, dans un autre article du même journal, l’avoir contractée déjà pour le bien de leurs populations.

Tout cela le même jour ! C’est beaucoup ! Québec exilé dans le Canada ? Aurions-nous besoin de tuteurs pour nous protéger, nous, pauvre petite province, pour nous réfugier dans l’attitude confortable d’éternels quémandeurs des aspirations traditionnelles du Québec dans un Canada qui refuse même de nous reconnaître comme nation ? On nous invite donc à retourner dans les conférences fédérales-provinciales, à œuvrer dans le Conseil de la fédération plutôt que dans le concert des nations.

Quels rapetissements des aspirations du Québec ! Que ces propositions nous viennent d’adversaires qui espèrent encore obtenir quelques miettes dans le Canada, et qui tiennent surtout à donner belle image, rien de surprenant. C’est évidemment leur droit d’y croire ou de faire semblant d’y croire. L’entreprise n’en est pas moins vouée à l’échec.

Mais quand ces propositions viennent de souverainistes, c’est franchement inacceptable. N’ayons pas peur des mots, c’est une démission ; une démission qui démontre tout l’échec de la politique des partis souverainistes jusqu’à maintenant. Ainsi, on repousse l’horizon d’une décision populaire sur notre émancipation nationale en évacuant l’indépendance du débat avant, pendant et après les élections… et parce que l’horizon finit par apparaitre trop lointain, on revient tourner en rond dans la défense des intérêts du Québec, voire l’hypothétique renouvèlement du régime canadien. C’est ce qu’on appelle une prophétie autoréalisatrice : répétez à satiété que l’horizon de l’indépendance est trop lointain et il sera repoussé. C’est d’ailleurs la tactique de nos adversaires, reprise par certains souverainistes. Il faut au contraire changer de politique, changer de cap, faire en sorte que l’indépendance se rapproche, qu’on la sente de plus en plus proche, nécessaire, urgente et réalisable dans la population.

To be or not to be

Le peuple québécois est à la croisée des chemins, entre la « tentation du suicide politique », la résignation tranquille au rang de minorité dans le Canada multiculturel ou, au contraire, la prise en charge de son autodétermination politique. Nous ne sommes pas « orphelins » ou « exilés » du Canada. Nous sommes orphelins d’un pays, le nôtre, exilés dans un cadre politique qui fait de nous une nation annexée au Canada.Toute nation doit pouvoir se déterminer politiquement elle-même, ce qui n’est pas au départ une question de constitution et d’institutions politiques, même si cela peut en être l’aboutissement. Se déterminer politiquement, c’est d’abord une attitude, une posture face à l’agir collectif dont parle Maurice Séguin, se déterminer soi-même sans aller chercher l’aval d’un tiers.

Aller à Ottawa défendre nos droits ne peut pas être le combat à mener comme certains le proposent. L’ultime combat est d’abord envers nous-mêmes, contre ce blocage intérieur, contre cette attitude politique qui nous empêche de choisir les institutions et le régime politique dans lequel nous voulons vivre, qui nous empêche aussi de choisir les voies de développement qui peuvent nous enrichir sans attendre le progrès d’ailleurs. Sans cela, nous ne sommes plus asservis de l’extérieur, nous nous asservissons nous-mêmes.

Comme l’écrit si bien Jean Bouthillette : « Nous attendons toujours quelque chose dans notre long hiver intérieur, le regard tourné vers un en deçà de nous-mêmes, et nous souffrons profondément de ne voir rien. Or rien ne peut venir que de nous-mêmes[3] ».

Pour cela, il faut quitter le terrain de la pédagogie souverainiste où ce n’est plus le peuple qui doit évoluer vers la maturité politique, mais où le concept d’indépendance, défini par des élites politiques, est adapté, trituré pour s’adapter aux conditions culturelles du peuple québécois[4], avec des termes comme affirmation nationale ou souveraineté-association. Une pédagogie souverainiste qui voudrait faire l’indépendance en douce, sans effort, si possible sans débats.

Une véritable mutation politique, un changement d’attitude face au politique, ne peut se faire que par une rupture avec cette pédagogie souverainiste dormante, « rampante[5] » dirait un Jean Larose, une pédagogie indépendantiste par laquelle le peuple québécois s’autodétermine par lui-même.

Dans une telle pédagogie, le référendum est important, car il demeure un moyen d’affirmer la volonté populaire majoritaire, mais il ne peut être le point de départ. Il doit être la conclusion d’un processus de prise en charge par le peuple souverain, d’une démarche constituante, fondée sur la souveraineté populaire. Ce processus de prise en charge doit se réaliser dans une optique non partisane, à l’initiative d’une majorité parlementaire ou par un ensemble d’organisations de la société civile, comme cela s’est produit dans d’autres pays.

Un effort collectif de réflexion sur l’avenir du Québec

Au début de 2012, le Conseil de la souveraineté du Québec a entrepris un effort de réflexion collective en créant les États généraux sur la souveraineté. Les États généraux viennent de se conclure après deux phases marquées par des tournées des régions du Québec, où les propositions de la Commission ont été débattues par plus d’un millier de personnes.

La Commission a d’abord réalisé un inventaire, le plus complet à ce jour, des blocages que subit le Québec dans le cadre canadien, effets concrets de la dépendance politique imposée au Québec par une constitution rapatriée de Londres sans son consentement. Ce document a été rendu public en mars 2012 sous le titre « Québec, province ou pays ? »

Une deuxième phase des États généraux a été entreprise avec les objectifs suivants :

  • Définir les étapes d’une démarche constituante pour l’élaboration et l’adoption d’un cadre politique pour le Québec, permettant au peuple du Québec, pour la première fois de son histoire, d’exercer sa souveraineté comme peuple, se donnant ainsi la possibilité d’éliminer les blocages que lui impose son appartenance au Canada.
  • Élaborer des projets collectifs que seul un nouveau cadre politique permettrait de réaliser dans des domaines comme le développement des régions du Québec, la prise en main de notre territoire et de nos transports, le développement de l’économie verte du XXIe siècle, la sécurité du revenu et de l’emploi des citoyennes et des citoyens.

Les propositions de la Commission des États généraux sur la souveraineté, actuellement sous presse aux Éditions du Renouveau québécois sous le titre Forger notre avenir, seront débattues au rassemblement destiNation des 20 et 21 septembre. Elles proposent un changement de cap, le remplacement de la pédagogie souverainiste traditionnelle par une pédagogie indépendantiste par laquelle le peuple québécois s’autodéterminera par lui-même quant à ses institutions et ses projets collectifs de développement.

Une démarche constituante

Après 50 ans de questionnement de notre avenir national, il faut reconnaître que nous sommes dans une impasse. La seule voie de la prise de pouvoir politique provincial par un parti politique souverainiste dans le cadre du régime canadien n’arrive pas à résoudre la question du statut politique du peuple québécois.

On l’a bien vu lors de la récente élection. Le progrès national du peuple québécois s’est enlisé dans les luttes partisanes. Pourtant les trois quarts des Québécois se déclarent dans tous les sondages « Québécois d’abord », c’est-à-dire souverainiste ou autonomiste, favorable au rapatriement d’une partie ou de tous les pouvoirs[6]. Pourtant c’est toujours l’autre quart qui impose son option, par défaut. Pendant que rien ne change, le Canada se centralise et le Québec se minorise davantage dans l’ensemble canadien.

Il est grand temps de revenir au principe de base, celui de la souveraineté du peuple. Au-delà des référendums de souveraineté comme ceux de 1980 et 1995, le peuple doit non seulement être consulté, mais il doit participer à l’élaboration de la loi fondamentale qui le régit.

Or le peuple québécois n’a jamais été consulté sur aucune des constitutions qui l’ont régi jusqu’à maintenant, une situation foncièrement antidémocratique. Suivant le principe démocratique, la seule puissance politique légitime est celle qui émane du peuple. C’est la souveraineté du peuple qui fonde la souveraineté d’un État dont la constitution est le produit initial et l’acte fondateur par lequel tout l’édifice politique et juridique acquière son fondement démocratique et légal.

Nous sommes régis par une constitution illégitime qui nous a été imposée unilatéralement en 1982. Ce cadre est doublement illégitime parce que d’une part, le peuple québécois a été tenu totalement à l’écart du processus constituant et que, d’autre part, ses représentants élus, quel que soit leur parti, ne l’ont jamais approuvé. Ce cadre constitutionnel consacre notre dépendance politique et, s’appliquant par défaut, bloque notre développement. Mais plus grave encore, il conforte trop de Québécois dans une posture d’impuissance face à leurs choix politiques.

Canaliser les appuis de la société civile en faveur d’une telle démarche constituante, c’est en même temps faire la pédagogie de l’émancipation dans l’action. Ce faisant, le Québec rejette de facto la constitution qui lui a été imposée puisqu’il élabore la sienne et lui donne préséance sur tout autre cadre que l’on voudrait lui imposer. Il consacre ainsi le caractère profondément démocratique du nouveau cadre politique qu’il se donnera.

Le résultat de la démarche constituante, la constitution, est certes important, mais le processus, la démarche constituante elle-même l’est encore bien davantage. Une telle démarche implique en effet un débat large, ouvert et médiatisé entre indépendantistes et autonomistes, entre citoyens d’un même peuple qui veulent des changements. Une telle démarche concertée est nécessaire à la solution à la question nationale et plusieurs formes de solutions sont possibles à la fin du processus[7].

Hors des luttes partisanes, suite à l’échec de Meech, un tel débat a été entrepris par la commission Bélanger-Campeau en 1991-1992, sous le gouvernement Bourassa. Il a presque mené à un consensus : on allait exiger un rapatriement substantiel de compétences fédérales et en cas d’échec, un référendum de souveraineté serait tenu. Si un tel référendum avait été tenu à cette époque, les sondages montraient un appui populaire autour de 65 %. Au référendum de 1995, trois ans trop tard diront certains, le résultat fut de 50-50. Par manque de détermination du camp souverainiste, le débat public s’est ensuite arrêté là, supplanté par la hantise du déficit zéro.

La démarche constituante proposée par la Commission des États généraux permettra de reprendre le débat national, dans un contexte certes très différent de celui des années quatre-vingt-dix, mais en lui donnant une ampleur nouvelle. On peut se donner une idée de la progression des idées qui pourrait se faire en examinant le débat récent sur la Charte de la laïcité. On a assisté à une évolution considérable des idées. À la fin du débat, la plupart des intervenants étaient d’accord avec 90 % des principes de la Charte. Ce débat aurait pu mener à un large consensus, malgré les oppositions tranchées au départ, s’il n’avait été interrompu par le déclenchement hâtif des élections d’avril dernier.

La démarche constituante et le référendum de souveraineté sont des propositions complémentaires. Tenir un référendum dans la situation actuelle de confusion face à notre avenir national serait contreproductif. Entretemps, il faut sortir de l’attentisme et reprendre le débat national par une démarche constituante qui vise à remplacer la constitution qui nous a été imposée par une constitution définie par et pour le peuple québécois. Une consultation populaire, un référendum, sera probablement nécessaire pour conclure cette démarche constituante, que ce soit pour entériner la constitution, ou pour décider, en même temps ou séparément, du statut politique du Québec.

Contrairement à une campagne électorale ou référendaire de quatre semaines, il est essentiel de donner du temps au temps, pour favoriser une prise de conscience nouvelle de notre situation nationale. La démarche constituante, parce qu’elle mène à un résultat, aura cet effet-choc de changer les termes du débat. Non pas une discussion « canadienne », mais une discussion entre nous par laquelle nous exercerons notre souveraineté et le pouvoir constituant qui en découle, par laquelle nous éliminons la « tentation du suicide collectif » et retrouvons notre agir collectif et notre « autorité sur nous-mêmes »

Des projets fondés sur l’agir collectif

Dans le débat public qui doit s’amorcer, une deuxième dimension, en prise avec le réel, concerne la réalisation de projets collectifs qui font un large consensus au Québec, mais pour lesquels nous sommes dépourvus de moyens sans l’indépendance politique. Toute question sociale, économique ou culturelle est en définitive liée à la souveraineté nationale. Or, la politique économique canadienne coloniale et néolibérale enfonce le Québec dans un climat d’impuissance et de résignation nationale. Rien ne l’illustre mieux que la politique pétrolière par laquelle le territoire du Québec est en voie d’être utilisé, sans son consentement, pour le transport et l’exportation des hydrocarbures, au mépris du respect de l’environnement, sans tenir compte des intérêts énergiques et économiques du Québec tournés vers l’hydro-électricité et les énergies renouvelables.

La récupération de nos impôts et de nos compétences est nécessaire pour réaliser les grands projets collectifs élaborés dans la deuxième partie du rapport de la Commission des États généraux : peupler et développer les régions du Québec, prendre en main notre territoire et nos transports, développer l’économie verte du XXIe siècle, assurer la sécurité du revenu et de l’emploi des citoyennes et des citoyens. Ces projets font largement consensus au Québec sans que l’État du Québec n’ait les moyens de les réaliser autrement qu’à la marge. Mettre ces projets de l’avant en lien avec l’actualité politique, c’est à la fois démontrer l’urgence d’une démarche constituante pour récupérer nos moyens collectifs et, en même temps, démontrer concrètement que l’indépendance est nécessaire à notre développement.

En arrimant ainsi souveraineté et économie, ce qui n’a pas été assez fait par le passé récent, nous controns ce discours néfaste par lequel l’indépendance serait un projet déconnecté des problèmes réels. Pour s’occuper vraiment des « vraies affaires » encore faut-il contrôler ses affaires. À nous de démontrer que nos intérêts économiques seront mieux servis dans un Québec-pays.

Une coalition citoyenne pour l’indépendance

Dans tous les pays qui ont atteint leur indépendance, un mouvement populaire non partisan a pavé la voie. C’est l’objectif qu’il faut fixer au nouveau Conseil de la souveraineté dont le plan action résultera du rassemblement destiNation, auquel participeront plusieurs des principales organisations de la société civile.

Il faut sortir des rangs partisans pour parler aux citoyens de notre avenir collectif, de citoyen à citoyen. Pour mettre l’accent sur le débat national, il faut cesser d’agir et de discourir les yeux braqués sur l’action partisane. Ce n’est pas le rôle des organisations de la société civile de défendre toutes les politiques gouvernementales ou de faire la promotion de tel ou tel parti. Concentrons plutôt nos énergies à convaincre nos concitoyens de la nécessité de notre émancipation nationale. Donnons-nous les moyens de concerter davantage les organisations de la société civile, pour créer une large coalition en faveur de l’indépendance, de la gauche à la droite, quelles que soient les allégeances partisanes, les classes sociales ou l’origine ethnoculturelle des citoyen-ne-s. Cette diversité, trop large pour coexister au sein d’un même parti politique, appelle une alliance de tous les mouvements nationalistes, sociaux, écologistes, féministes, économiques qui ont tous intérêt à la reprise en main de nos décisions.

Conclusion : Forger notre destin

Imaginez d’ici, pendant et après la prochaine élection, sur toutes les tribunes, les citoyen-ne-s de toute allégeance remettent l’indépendance au cœur du débat politique comme un objectif de liberté, de responsabilité et de dignité, et aussi comme un moyen de mener à terme nos projets collectifs, de nous donner une démocratie plus pleine, d’assurer une solidarité nationale effective. Imaginez que cette fois, les citoyens sentent qu’il y a une lumière au bout du tunnel, un avenir.

Pour les peuples comme pour les individus, la liberté et l’indépendance ne sont pas données. Elles se construisent et se gagnent. Depuis 400 ans, le peuple québécois est en route vers une destination qui ne peut être qu’un pays. Depuis 250 ans, il est en lutte, de résistance surtout. Depuis 50 ans surtout, il explore des voies politiques nouvelles porteuses d’émancipation nationale.

Collectivement, nous devons accélérer le pas. Les États généraux de la souveraineté du Québec ont ouvert tout grand le livre de l’avenir du Québec, en cernant rigoureusement les blocages qui le limitent, en identifiant les objectifs qui le sollicitent et en lui posant sans détour la question de la pertinence et de la nécessité pressante de son indépendance politique pour les atteindre.

Aujourd’hui, les énergies sont dispersées, mais non divisées quant à l’objectif de faire du Québec un pays. Il faut coordonner les propositions d’orientations, concerter les organisations, assurer de nouveau la présence du projet de pays au centre des priorités des organisations de la société civile, contrer l’atténuation de la ferveur populaire.

En un mot : redonner au projet de pays son acuité, son actualité et sa capacité d’interpeler pour forger notre destin.

 


 

[1] Serge Cantin, La souveraineté dans l’impasse, p. 50.

[2] Marco Fortier, Le Devoir, 23 août 2014, «Les Québécois exilés dans le Canada ».

[3] Jean Bouthillette, Le Canadien français et son double, p. 52

[4] Roger et Jean-François Payette, Ce peuple qui ne fut jamais souverain, p. 71

[5] Jean Larose, La souveraineté rampante, Boréal, 1994

[6] Voir à cet égard F. Rocher, « Rapatriement de la Constitution, 30 ans après – La mémoire de 1982 : entre l’amnésie, l’acceptation et le refus ». Le Devoir, 12 avril 2011

[7] Pour des exemples de résolution du conflit latent entre indépendantistes et autonomistes, voir : Paquette G. et Binette A. « L’accession du Québec à l’indépendance », in Collectif des IPSO : L’indépendance maintenant, Michel Brulé Éditeur, 2012, p. 267-292. Voir également Paquette G., La nécessaire alliance, Les intouchables, 2008.

 

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