Travailler sur le terrain de la réalité

Le 7 avril dernier, le Parti québécois a perdu l’élection générale avec son plus mauvais résultat depuis 44 ans (25,4 %). Pire encore, il a perdu ces élections après avoir été au gouvernement – avec une équipe de grande qualité – pendant un an et demi seulement, une courte période considérant les neuf ans du mandat libéral précédent. Il serait sans doute facile d’expliquer cet échec avec des éléments circonstanciels, qui ne sont liés qu’à une mauvaise campagne, un mauvais leader ou de mauvaises décisions tactiques. Certes, plusieurs de ces éléments expliquent certainement en partie le résultat de la dernière élection. Mais la tendance est plus profonde. Considérons les faits suivants.

Le Parti québécois (et les souverainistes) n’a jamais récolté plus de 50 % des suffrages depuis le début de son existence. Depuis 1994, celui-ci est sur une pente descendante. Le système électoral n’a, depuis ce temps, que faussé le portrait en donnant plus de sièges au PQ que sa proportion de voix, parfois de manière significative. Dans la même veine, les sondages placent actuellement la souveraineté aux alentours de 30 %[1]. Les jeunes (18-34 ans) n’appuient plus la souveraineté et le PQ dans les proportions d’antan, mais bien plutôt de la même manière que le restant de la population.

Qui plus est, le Québec semble entré pour de bon dans une ère de multipartisme, et ce, depuis 1994 (apparition de l’Action démocratique du Québec), mais plus fortement depuis 2007 (apparition de Québec solidaire). Rien n’indique pour l’instant que cette tendance ira en s’estompant. Malheureusement, la compétition électorale qui génère ce multipartisme, du fait des clientèles électorales quasi fixes du Parti libéral, se fait très majoritairement au sein de la population francophone, affaiblissant de facto la position du PQ et des souverainistes. Après quasiment 50 ans d’existence, deux défaites référendaires, 4 défaites électorales en 11 ans, le PQ et les souverainistes font face aux plus importants défis de leur histoire.

Il serait tentant blâmer nos adversaires ou les aléas de la vie politique pour expliquer ces échecs : quoi de mieux qu’un bon bouc émissaire pour nous disculper de nos torts ? Ce réflexe de mazette est si confortable, mais improductif. Il faut pourtant postuler l’inverse : la responsabilité de la situation politique des souverainistes n’incombe qu’à eux-mêmes. Ils n’ont rien d’autre à condamner que leur conduite.

20 ans de fuite en avant

La grande caractéristique des deux dernières décennies d’action politique des souverainistes et du PQ en particulier semble de ne pas avoir reconnu le terrain sur lequel ils évoluent, à la grande différence de leurs adversaires. Cela a généré toutes sortes d’épisodes désolants.

Le résultat serré du référendum de 1995 a offert aux souverainistes un cadeau des plus empoisonnés : l’illusion que la partie est presque gagnée. Avec un si petit écart, la tentation a donc été forte de chercher une explication facile à cette défaite. Certains ont parlé d’un référendum volé par les naturalisations trop rapides du gouvernement fédéral et les dépenses électorales illégales ; d’autres ont plutôt imputé la faute à la région de Québec qui a voté moins pour l’option souverainiste qu’ailleurs au Québec ; enfin, le jeu des générations serait naturellement favorable à l’option souverainiste dans le futur.

Ce faisant, les souverainistes ont cru qu’il ne leur fallait qu’une chose pour gagner le prochain référendum : le pouvoir. Ensuite, quelques fins ajustements tactiques et le tour en serait joué. Cette disposition d’esprit a fortement coloré le Parti québécois des années 2000, à son plus grand détriment. Pendant ce temps, ils ont complètement oublié de parler des raisons qui sous-tendent la nécessité de faire la souveraineté, pour se rabattre sur les questions de méthodes lassantes pour la population.

Le pouvoir à tout prix

En tenant pour acquis qu’il suffisait que la volonté des Québécois apparaisse du ciel ou que la bonne stratégie ne vienne tout régler d’un coup de baguette magique, le Parti québécois s’est progressivement mué en une « machine à prendre le pouvoir », se laissant aller aux pires tentations.

Déjà, au tournant des années 2000, le Parti québécois est entré de plain-pied dans les scandales éthiques, avec le cas d’Oxygène 9 qui a mené à la création du Commissaire au lobbyisme. Les nominations partisanes du dernier mandat et les futures révélations de la commission Charbonneau ne manqueront pas de provoquer le sentiment dans la population que le PQ n’est pas bien loin du PLQ.

Le PQ a aussi fait preuve d’une versatilité politique parfois déroutante : qui ne se souvient pas du port des carrés rouges pendant la grève étudiante et de leur retrait subséquent en campagne électorale ? Ou encore des promesses fiscales rompues ? Cette versatilité s’est parfois doublée d’un clientélisme désinvolte : l’histoire du Colisée de Québec, où l’on a retiré des droits à des citoyens en même temps que l’on a subventionné une entreprise privée dans le but de plaire aux électeurs de la capitale était à cent lieues de ce que l’on peut attendre du parti de René Lévesque.

La dernière mandature du PQ aura prouvé que celui-ci pouvait être prêt à verser dans de dangereuses tactiques de division de la population. Si la Charte de la laïcité était une politique nécessaire, elle ne justifiait en rien un jusqu’au-boutisme inflexible doublé d’une complaisance parfois gênante sur des propos aux effluves xénophobes prononcés par certains tenants du projet.

La conséquence la plus délétère de ces comportements a été que le Parti québécois est devenu, dans la population – en particulier chez les jeunes – un banal parti comme les autres, qui ne cherche qu’à prendre le pouvoir à tout prix.

Les institutions de 1982 fonctionnent à plein régime

Le principal enseignement que l’on doive tirer du débat sur la charte de la laïcité est que les institutions de 1982 ont réussi leurs missions : atomiser l’individu, étioler le tissu national québécois – donc l’expression de valeurs collectives – et sanctuariser comme seul projet de société la protection des droits individuels.

Les Québécois ont majoritairement confiance dans la perpétuation de leur identité dans le temps, parce qu’il est actuellement perçu – à tort – que cet aspect de la vie se règle au niveau de l’individu. Dans ce contexte, les politiques qui semblent vouloir sanctuariser le passé ou pire, construire par le haut une identité collective seront rejetées violemment par une partie de la population.

Ainsi, il ne sert à rien, à grand coup de politiques libellées « identitaire », de combattre de front ce qui est devenu la norme chez une part grandissante de la population, notamment les jeunes.

La souveraineté et les souverainistes, des perdants

La question de la souveraineté et même de l’autonomie du Québec au sein du Canada souffre d’une étiquette bien difficile à se déprendre : celle d’une cause perdante. Jamais la question nationale/constitutionnelle ne s’est conclue par quelque chose de positif pour le Québec depuis la Révolution tranquille. L’échec des négociations constitutionnelles de Victoria en 1971[2], l’échec du référendum de 1980, l’échec majeur qu’a constitué l’imposition de la constitution de 1982, l’échec de l’Accord du lac Meech (1990), l’échec – oui, c’était un échec – de l’Accord de Charlottetown (1992) et l’échec du référendum de 1995 font que cette question nationale – qu’elle soit prise de l’angle souverainiste ou fédéraliste nationaliste – est empreinte d’une aura de défaite dont il est difficile de se départir.

Nul doute que nos adversaires ont le beau jeu de s’asseoir sur le statu quo, car, en plus de ne pas risquer une autre défaite de leur option (et de favoriser le camp souverainiste), en somme, ils demandent aux Québécois : « Voulez-vous que l’on ne parle pas de vos échecs et de vos blessures ? ». N’importe quelle personne saine répond à cette question par la positive si elle ne voit pas l’avantage d’affronter le problème. Il faut donc lentement mais sûrement tenter de réintéresser la population québécoise aux affaires constitutionnelles afin que celle-ci voie un avantage à régler la question.

Une esquisse de piste d’action

L’histoire de la question nationale montre, avec obstination, que le seul moment où l’option souverainiste est montée durablement en haut des 50 % d’appui est au lendemain de l’échec de l’Accord du lac Meech. Pourquoi ? Essentiellement pour deux raisons corollaires. La première : il n’y a jamais eu une démonstration aussi claire de l’absence de volonté du Canada de reconnaître la société distincte québécoise. La deuxième : la fable selon laquelle le Canada est un partenariat d’égal à égal a sauté au visage des Québécois.

Puisque les fédéralistes ont complètement délaissé le champ constitutionnel – qui est, rappelons-le, encore le meilleur comburant de l’insatisfaction des Québécois quant à leur statut –, les souverainistes doivent investir la place laissée par leurs adversaires, en mettant en œuvre une politique ambitieuse de conquête de nouveaux espaces de liberté pour le Québec.

Un plan en deux phases

La première phase du plan consistera à établir, avec le concours autant des élites que de la population, un processus visant à définir clairement les ambitions collectives des Québécois qui ne peuvent trouver leur aboutissement que dans des réformes constitutionnelles.

L’essentiel dans cette première étape de bâtir un consensus le plus large possible, même si cela prend plusieurs années. Il faut se servir de ce moment pour rebâtir la littératie québécoise à propos de ces sujets.

Une fois bien assis sur le consensus, ces besoins seraient entérinés par un référendum portant sur le mandat de les transmettre ces demandes au Canada en vue d’une ratification et d’une signature par le Québec de la Constitution canadienne modifiée.

Il y a fort à parier que l’issue d’un référendum serait positive, surtout si la formulation des demandes résulte d’un processus impliquant les élites et les citoyens. En effet, toujours, dans des proportions avoisinant 70 %, les Québécois se disent insatisfaits de leur place dans le Canada et souhaitent davantage de pouvoirs.

Si la proposition est adoptée par le premier référendum, le processus entrerait dans sa deuxième phase. Les demandes québécoises seraient officiellement présentées au reste du Canada.

Celui-ci disposerait d’un délai de deux ans pour adopter les réclamations du Québec et pour modifier la Constitution canadienne en conséquence. À son choix, le Canada pourrait décider d’adopter une autre proposition, mais quoi qu’il fasse, les modifications constitutionnelles devront être adoptées par l’ensemble des provinces avant le délai de deux ans.

À l’expiration du délai de deux ans (ou avant, s’il constate que le Canada ne veut pas coopérer), le Québec tiendrait un deuxième référendum sur un choix bien simple : soit le Québec accepte et ratifie la Constitution canadienne telle qu’elle est modifiée, soit il opte pour la souveraineté.

Une proposition avantageuse

Il m’est avis que cette proposition ne comporte quasiment que des avantages.

D’abord, si le processus dépasse le premier référendum, les demandes constitutionnelles du Québec seraient enfin cristallisées et, quoi qu’il arrive pour la suite, il y aura eu un vrai moment fondateur de l’histoire politique du Québec. Enfin, nous nous dirions oui, la Terre n’arrêterait pas de tourner et nos demandes seraient claires ! Surtout, toutes les actions du Canada face aux demandes du Québec seront jugées directement en fonction des souhaits du peuple et non pas en fonction de postures politiciennes.

En prenant ainsi l’initiative et en devant maître du jeu, le Québec pousserait peut-être le Canada à adopter une attitude conciliante dans son approche constitutionnelle. Dans le cas où le Canada répondrait par une fermeture, il s’exposerait à une explosion des appuis à la souveraineté, comme ce qui s’est vu à la suite de l’échec de l’Accord du lac Meech. Avec l’échéance référendaire inéluctable qui opposerait l’accession à la souveraineté à la contre-proposition du Canada, une telle attitude serait suicidaire.

À la fin du compte, il est certain que la question constitutionnelle avancera, en ce sens qu’elle sera probablement définitivement réglée si elle ne passe pas la première étape, ou que le Québec gagnera en autonomie si elle se rend à la deuxième phase. Le Québec est donc assuré de progresser, ce qui ne s’est pas vu depuis l’arrivée du dossier constitutionnel dans la vie politique nationale. Ainsi, il n’y a plus de possibilité pour le Québec de se retrouver une nouvelle fois devant le mortifère statu quo.

Foncer dans la brèche

Dans sa première autobiographie[3], Jean Chrétien explique candidement que si les souverainistes avaient planifié l’arrachage méthodique de petits bouts d’autonomie jusqu’à la souveraineté complète, les fédéralistes auraient eu la partie bien plus difficile. C’est d’ailleurs ce qui explique que les Trudeau, Chrétien et Dion ont toujours été extrêmement allergiques à une dévolution de pouvoirs vers le Québec, car selon eux – et la science politique le démontre, avec, par exemple, la Belgique – l’appétit vient en mangeant. Nous savons tous que l’attachement des Québécois envers le Canada est en déclin : que serait-il si, par exemple, les recommandations du rapport Allaire avaient été adoptées ? Impossible de penser que le fossé ne serait pas encore plus grand, car la liberté n’engendre jamais l’envie de la sujétion.

Est-ce à dire qu’il faille renier l’option souverainiste dans l’absolu ? Non, au grand jamais. Arrêter de confondre empressement et conviction ? Oui, sans ambages. C’est ainsi que les partis souverainistes devraient sérieusement envisager toutes les possibilités que peut offrir le terrain de l’avancement de l’autonomie du Québec à l’intérieur du Canada en vue d’atteindre l’objectif ultime.

Une responsabilité historique

Dans les prochains mois, les souverainistes discuteront ardemment des voies existantes pour renouveler leur option et tenter de l’amener sur la voie du succès.

Nous le savons, nos adversaires ont leur définition – bien piètre – de l’intérêt du Québec. Nous avons la nôtre. Arrangeons-nous pour renverser la tendance et faire progresser notre vision de l’avenir du Québec. L’intérêt supérieur de la nation le commande.

Ainsi, au cours de cette période, les souverainistes devraient n’avoir qu’une seule préoccupation en tête : ne plus jamais mettre le Québec dans une position où celui-ci pourrait subir une défaite politique comme les deux référendums ou la charte de la laïcité. Les coûts de tels échecs ont miné le mouvement souverainiste, permis à nos adversaires d’imposer leur politique et, surtout, affaibli le Québec comme jamais. Celui-ci a déjà trop souffert et est peut-être même sur la voie du point de rupture de la fatigue culturelle si bien décrite par Hubert Aquin.

Il est, pour ma part, absolument hors de question que j’en voie la concrétisation finale de mon vivant. Pour cette raison, il faudra agir dans la réalité, avec les armes de nos adversaires s’il le faut.

 


 

[1] Léger Marketing – Le Devoir. 27 août 2014. Rentrée politique : Intentions de vote au Québec. Léger Marketing : Montréal, page 9

[2] Bourassa avait tout de même laissé filer un droit de veto pour le Québec et la fin du pouvoir de désaveu du gouvernement fédéral…

[3]Chrétien, Jean. 1985. Dans la fosse aux lions. Montréal : Les Éditions de l’Homme, page 152.

 

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