Susan Mann. Lionel Groulx et L’Action française

Susan Mann
Lionel Groulx et L’Action française. Le nationalisme canadien-français dans les années 1920, VLB éditeur, 2005

C’est un phénomène historiographique récurrent : la redécouverte du chanoine Groulx. Chaque génération historienne se prend à relire son oeuvre, en y posant de nouvelles questions, quitte à la renier, pour faire ses preuves dans les bons milieux cosmopolites, ou plus rarement, pour se l’approprier en travaillant à refaire la continuité d’un destin et des grandes lignes qui permettent de le deviner dans la conscience historique franco-québécoise. Conséquence de cela, on travaille ces dernières années à rénover les études groulxiennes. Depuis le brûlot polémique d’Esther Delisle, de bien sérieux travaux ont été publiés, spécialement ceux de l’historien Pierre Trépanier, certainement le véritable spécialiste du chanoine dans la pensée québécoise, mais aussi ceux de Gérard Bouchard, et de plus jeunes historiens, Michel Bock, Frédéric Boily, Marie-Pierre Luneau et plusieurs autres.

C’est grâce à l’indispensable Robert Comeau, directeur de la chaire Hector Fabre en histoire du Québec, que le livre de Susan Mann Lionel Groulx et L’Action française, consacré au nationalisme québécois des années 20, est enfin disponible en français, trente ans après sa première publication en anglais. L’ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat, est certainement scolaire : il n’en demeure pas moins fort judicieux de la part des animateurs de la chaire Hector-Fabre de le rendre disponible aux lecteurs francophones qui trouvent là une étude bien faite sur un moment de notre pensée politique dont on peine encore à reconnaître toute l’importance. Le travail de Susan Mann n’est pas neuf. Étrangement, il a peu vieilli. Bien évidemment, on a travaillé sur Groulx depuis un quart de siècle. Mais généralement pour dénoncer tel ou tel travers de son engagement, ou de son oeuvre, ou de sa conception de la nation. Encore il y a peu, il était bien vu, chez les intellectuels engagés dans le débat sur la nation québécoise, de rappeler la bonne distance de leur position avec celle de Groulx. Au moins, ici, nous ne sommes pas devant un procès historiographique, celui mené par les nombreux inquisiteurs de la mémoire qui n’en finissent pas de reprocher à Groulx d’avoir été un homme de son temps et d’avoir pensé dans les catégories qui le définissaient. Le travail de Mann nous invite à relire Groulx à partir de meilleures questions que celles aujourd’hui posées à son oeuvre.

C’est l’histoire d’une génération d’intellectuels nationalistes qui nous est racontée. Une génération qui cherche à ranimer le nationalisme francophone, en le centrant spécifiquement sur la province de Québec destinée à devenir plus tôt que tard le seul État susceptible de garantir politiquement l’existence d’une communauté historique française en Amérique du Nord. C’est d’abord aux racines canadiennes et françaises du nationalisme des années 20 que Mann consacre ses premiers chapitres. Pour les premières, Mann les retrace dans les nombreux mouvements de défense du français qui se sont mobilisés dans la société québécoise au cours des premières décennies du dernier siècle. Très rapidement, comme elle en fait la remarque, ces mouvements comprennent que la défense de la langue ne peut se faire adéquatement dans le cadre national dont disposent les Canadiens-français : on sauvera le français en assurant le redressement complet d’une communauté nationale pour le moment délabrée, à l’identité incertaine, encore, au sens national vacillant. Le problème du français devient très rapidement celui du peuple canadien-français : et c’est à un programme de ressaisissement collectif intégrant tous les aspects de la vie nationale que se consacreront les intellectuels de l’Action française. Ce programme de redressement national, ils l’élaboreront en s’inspirant partiellement de L’Action française de Paris, qui travaille à l’époque à sortir la France des impasses de la IIIe République en plaidant pour la restauration de l’autorité de l’État par le retour à la monarchie, dans un cadre intellectuel, le nationalisme intégral, dont Charles Maurras se fera le doctrinaire. Mann remarque très justement que si le rapport entre les deux Action française n’en est pas un de pure ignorance, il n’en est pas un d’émulation non plus. Si les deux ambitions politiques sont apparentées – assurer le redressement national pour éviter la déchéance fatale de la patrie – elles n’en poursuivent pas moins des trajectoires distinctes, dans des contextes difficilement comparables. Pour Mann, la conclusion est claire : si on ne peut nier certaines influences, on ne peut en rien affirmer un rapport de dépendance, l’Action française de Montréal aurait existé et mené sa propre démarche même si l’organisation soeur de Paris n’avait jamais existé. Dans les chapitres qui suivent, Mann fait la présentation des préoccupations centrales à l’Action française, tant administratives – la revue demeure à cette époque une entreprise artisanale – qu’intellectuelles, spécialement la langue française, qu’on cherche à restaurer dans ses prérogatives, puis imposer dans l’espace public, pour éviter le refoulement systématique de la culture nationale dans les marges de l’existence collective et du domaine privé. Les intellectuels de l’Action française auraient manifesté de sérieuses inquiétudes quant aux effets de l’industrialisation sur la société canadienne-française et à sa capacité de préserver sa culture dans ses traits les plus traditionnels. Mann consacre spécialement un chapitre à la question du séparatisme, dont on sait des intellectuels de l’Action française des années 20 qu’ils l’ont envisagé réellement comme une option, probablement la seule, au problème national des Canadiens-français. Mann se fait sévère à cet égard : les nationalistes des années 20 auraient eu un rapport plus rêvé que réel à l’idée d’indépendance, ils l’auraient envisagée sans penser les modalités de sa réalisation. Enfin, Mann raconte le déclin de L’Action française, son épuisement intellectuel, en fait, doublé de sa difficulté à conjuguer son nationalisme et son catholicisme affiché dans une époque où les autorités romaines manifestaient de plus en plus de méfiance envers tous les mouvements nationalistes. Il faudra aux nationalistes se déprendre d’un certain traditionalisme pour assurer la renaissance de leur option : mais l’Action française, au moment de s’éteindre une première fois, n’envisage évidemment même pas cette possibilité. Et ce n’est bien évidemment pas l’objet de l’ouvrage recensé.

Que retenir de ce travail d’historien ? D’abord, revenons y, l’honnêteté d’une démarche intellectuelle qui ne loge pas à l’enseigne du procès. Mann cherche les faits, les expose, en évitant toute forme d’interprétation spéculative comme c’est la norme aujourd’hui chez les historiens de la pensée politique. Dans ce travail, on mène les choses à l’ancienne, en prenant les idées pour ce qu’elles sont : des idées exprimées par des intellectuels qui savent ce qu’ils disent, et non pas la manifestation déformée d’une philosophie mal comprise par ceux-là mêmes qui la pratiquerait. Mais les vertus de ce travail finalement trop limité sont aussi ses premières limites. Si Mann a su bien rassembler sa matière, de manière probablement exhaustive pour l’époque, elle peine à en faire une interprétation riche, stimulante, à l’inscrire dans une compréhension plus vaste du nationalisme francophone. Le nationalisme de l’Action française pourrait et devrait être situé plus globalement dans le travail intellectuel mené d’une génération à l’autre pour éclaircir le destin national pour y faire apparaître l’idéal de l’indépendance. À tout le moins, pourrait-elle voir de quelle manière les nationalistes de L’Action française explicitent en fait des préoccupations contenues dans la culture canadienne-française sans parvenir toutefois, s’il faut à tout prix le reconnaître, à leur donner une expression achevée, une fois pour toutes. Celui qui voudrait pousser très loin ses recherches sur le nationalisme canadien-français et sa tradition laurentienne trouvera dans cet ouvrage une matière correcte, mais certainement pas riche, insuffisante sans être pauvre. Pour celui qui cherche toutefois une introduction sans mauvaise foi aux premières thèses de la pensée nationaliste et aux paramètres qu’elle a formulé et qui structurent encore aujourd’hui la conscience historique francophone, le travail de Mann n’est certainement pas à négliger.

Triste fait : la pensée nationaliste francophone, au Québec, demeure un domaine de notre histoire intellectuelle et politique trop peu exploré par les historiens, négligé par les sociologues, comme s’il fallait toujours refouler aux marges de la discussion savante cette évidence partagée dans la conscience nationale : si le peuple québécois a pu traverser deux siècles et demi de domination étrangère, c’est d’abord parce que des hommes ont voulu cette persévérance, parce que des intellectuels, mais aussi des politiques, ont invité la collectivité au dépassement plutôt qu’à l’aplatissement national. Le nationalisme demeure un objet obscène pour trop d’historiens, pas seulement parce que la mode invite à se préoccuper d’objets concurrents, mais probablement, parce que l’étude du nationalisme confronte le chercheur au noyau vivant de la conscience historique francophone, dans un domaine où l’étude du fait national a une portée existentielle. De ce point de vue, tout ce qui contribue à faire apparaître cette tradition de pensée doit être accueilli positivement.

Dans l’histoire des luttes nationalistes au Québec, le travail de l’Action française est déterminant, central. Les intellectuels ralliés au nationalisme des années vingt ont rapatrié dans le domaine du pensable historiquement l’idée d’indépendance, demeurée depuis Mercier, au moins, un idéal national indicible, habitant certainement l’imaginaire collectif, mais trop éloigné des possibles politiques pour être explicité et formulé par les hommes investis dans l’action, même l’action nationaliste. Les intellectuels de l’Action française ont contribué à fermer la parenthèse bourrassiste et le dévoiement pancanadien du nationalisme francophone, en le recentrant sur le domaine politiquement balisé autour du Saint-Laurent, ce qui nous incite à parler d’un premier moment intellectuel dans le recentrement laurentien de la conscience historique francophone.

Un dernier mot, qu’on empruntera à Raymond Aron. Au moment d’écrire les premières lignes de son Clausewitz, Aron entendait clarifier son rapport à l’auteur avec lequel il entretenait un dialogue intellectuel depuis tant d’années. « Puisque nul ne vit tant d’années en une sorte de dialogue familier avec un autre esprit sans éprouver des sentiments à l’égard de cet interlocuteur, silencieux et insistant, mieux vaut que j’avoue ma sympathie. [...] Quelques textes, peu nombreux, devraient m’irriter. Par exemple : « Bonaparte est coriace comme un juif et tout aussi cynique ». Les textes où s’expriment à l’égard des Français la haine et le mépris sont innombrables. Ni les uns ni les autres ne me touchent parce qu’ils révèlent un Clausewitz sans son génie, pareil à tant de ses contemporains ; il laisse parler en lui l’esprit du temps, le Zeitgeist ». Il y a certainement un génie groulxien. Celui d’un homme qui avale toute une conscience historique pour la refaire en y investissant la seule idée qui puisse la faire accoucher de son destin. Il faut lire Groulx avec le même esprit qu’Aron a pu lire Clausewitz, avec piété, sans esprit de procès. À sa manière, simplement parce qu’elle évite de le diaboliser, Mann rend possible cette lecture. À ceux qui voudraient la pousser plus loin, la tâche est non seulement possible : elle nous sera un peu simplifiée.

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