Le souverainisme de province (extrait)

souverainismedeprovince250Extrait de l'ouvrage de Simon-Pierre Savard-Tremblay Le souverainisme de province
Éditions du Boréal, en librairie le 4 novembre 2014

Chapitre IV : Le grand virage (1973-1976)

Il vaut mieux tard que mal, et cela en tout genre.
– Voltaire

Si, à l’élection de 1970, le Parti québécois avait pour but de survivre, de tenir le coup, son objectif en 1973 était de se poser en candidat crédible à l’exercice du pouvoir.

La dernière élection pour l’indépendance

La campagne électorale de 1973 fut la dernière que le PQ a consacrée à la mise de l’avant d’un programme d’action souverainiste et où il a formulé des engagements clairs pour l’indépendance. Le parti publie son programme dans un document qui porte le titre Un gouvernement du Parti Québécois s’engage[1]. La plupart des promesses des programmes précédents y sont reprises. Notons néanmoins quelques différences dignes de mention.

D’abord, si la sphère économique tient toujours une place prépondérante, la souveraineté est présentée avant tout dans un cadre politique. Les premières parties du document traitent des institutions d’un Québec indépendant, réitérant l’engagement de créer une République, de mettre en place un mode de scrutin plus représentatif et un modèle administratif répondant aux besoins des régions.

Y figure également un engagement concret à adopter une Constitution et une Déclaration des droits de l’homme, où seraient inscrites les libertés fondamentales garanties par l’ONU : droit de l’individu à la liberté et à la sécurité, égalité devant la loi, liberté de pensée, droit à l’information, droit au travail, droit à l’éducation et droit à la culture[2].

Le premier engagement est de « [r]éaliser la souveraineté politique du Québec par les voies démocratiques et proposer au Canada une association économique mutuellement avantageuse[3] ». Le programme précise ensuite les modalités d’accession à l’indépendance : mise en branle du processus d’accession à la souveraineté dès l’élection du PQ et adoption de son principe par l’Assemblée nationale (et opposition à toute intervention fédérale) ; adoption par référendum d’une Constitution définie par une assemblée constituante ; négociations avec le Canada sur les modalités de l’entente entre les deux pays ; demande d’admission du Québec à l’ONU ; respect des traités avec le Canada lorsqu’ils sont favorables au Québec, dénonciation de ceux qui ne le sont pas et respect des règles du droit international le cas échéant ; réaffirmation des « droits inaliénables » du Québec sur son territoire, incluant le Labrador et les îles du littoral du Nouveau-Québec – quitte à les occuper juridiquement puis à porter la cause à la Cour internationale de justice en cas d’absence d’accord[4].

Le programme ne tranche pas sur la question – précédemment évoquée – de la nécessité ou non d’imposer une date butoir aux pourparlers avec le gouvernement fédéral, mais on suppose que le processus d’accession à l’indépendance sera irrémédiablement enclenché et qu’on ne laissera à Ottawa d’autre choix que d’accepter le fait accompli.

En parfaite cohérence avec le procès très dur que les péquistes font du régime provincial et des contraintes systémiques du Canada, le pouvoir provincial en lui-même et pour lui-même se révèle impensable pour le parti indépendantiste.

C’est dans une perspective de parachèvement de la communauté politique que le PQ aspire alors à gouverner[5].

Le Budget de l’an I

Le 9 octobre 1973, une conférence de presse lançant la campagne péquiste se tient à Québec. C’est alors qu’est dévoilé le « Budget de l’an 1 ». Ce budget prospectif s’insère dans le plan d’action gouvernemental de la manière suivante : il serait déposé pour l’année financière 1975-1976, soit après deux ans de négociations avec le Canada. Il prévoit que, si une entente sur l’union monétaire se révélait impossible, le Québec imprimerait ses propres billets de banque. L’exercice prévoit également que le budget du Québec indépendant s’élèverait à 12 milliards de dollars, contre 5,1 milliards pour le Québec provincial de 1973-1974[6]. Les revenus s’élèveraient à 11,6 milliards. Comme dans tout budget gouvernemental, l’exercice donne un aperçu des priorités d’un Québec indépendant et prévoit notamment, outre le maintien des programmes sociaux gérés à l’époque par Ottawa, la stabilisation du fardeau fiscal des particuliers, l’abolition des frais de scolarité universitaires et la création d’un secrétariat d’État aux sciences et à la recherche.

Fait étonnant, c’est en l’absence de Jacques Parizeau, grand responsable des questions économiques, que l’exécutif national du PQ avait opté pour la préparation de ce document. L’idée serait venue de Louis Bernard, alors chef de cabinet de Camille Laurin, et aurait été appuyée fortement par René Lévesque. L’économiste du mouvement souverainiste est alors en vacances au Mexique et dans l’ignorance totale d’une telle décision. Parizeau n’a pas été consulté dans la conception du document, plutôt construit par les recherchistes de l’aile parlementaire. Mis devant le fait accompli, il n’en a pas moins été contraint de participer à la promotion de ce document et d’en devenir le principal porte-parole.

Parizeau était très en colère, non seulement de devoir défendre les conclusions d’une étude sans avoir participé à la réflexion qui les avait précédées, mais il critiquait aussi le caractère improvisé de l’exercice et le trop court délai accordé à sa conception.

Quoi qu’il en soit, le PQ a choisi de révéler la maquette budgétaire d’un Québec indépendant. Critiquer le manque à gagner du Québec dans le cadre canadien et mettre en valeur les possibilités d’un Québec souverain, voilà qui s’accorde avec un projet misant sur la critique du modèle fédéral. Un tel document est radicalement différent des habituels cadres financiers présentés par les formations politiques pendant les campagnes électorales.

S’il souffrait de son peu de préparation et du manque d’enthousiasme du principal porte-parole économique du parti, le Budget de l’an I avait pour objectif, en théorie du moins, de polariser l’enjeu électoral en fonction de la question nationale.

À l’époque, le consensus social-démocrate était largement lié à la notion de l’État comme lieu d’expression de la culture nationale. Nous étions, en 1973, loin de l’ère Reagan-Thatcher – qui succédera à une crise de l’État-providence –, ou encore du virage des socialistes français de François Mitterrand en faveur de la rigueur budgétaire – lequel incitera les partis de centre-gauche à se convertir au libéralisme, avant l’arrivée du New Labour britannique. Dans un tel contexte, l’orientation du premier budget du Québec indépendant correspondait aux grandes lignes du programme péquiste où, par le caractère affirmatif du nationalisme qui s’y exprime, la foi en l’État était profonde. Loin d’être idéologique, le Budget de l’an I incarnait une doctrine de l’intérêt national et cherchait à démontrer les possibilités financières qu’ouvrirait une émancipation de la tutelle canadienne.

L’exercice était audacieux et sortait des paramètres partisans, lesquels auraient en toute logique politicienne voulu que le PQ, comme parti d’opposition, se concentre davantage sur la critique du bilan du gouvernement sortant que sur son propre « bilan » financier hypothétique. Mais, en ramenant l’attention sur le cas concret des finances publiques, cela donnait la possibilité au PQ de faire la promotion de son option. On voulait placer les fédéralistes sur la défensive en les contraignant à justifier le cadre provincial, qui offrait des moyens beaucoup plus limités au Québec.

La promotion du budget se révéla un échec cuisant lorsque le Parti québécois accepta un débat entre les différents partis sur le Budget de l’an I. Au cours du débat, Jacques Parizeau n’avait pas uniquement à affronter le ministre libéral des finances, Raymond Garneau, mais également des représentants de l’Union Nationale et des créditistes. Ainsi, Parizeau se trouva seul contre trois adversaires. Il fut rapidement placé sur la défensive, ne pouvant se livrer au procès du régime libéral comme cela était son intention.

Ce débat catastrophique témoignait d’un manque de préparation évident, en plus de représenter un échec pour l’homme qui incarnait la caution économique du parti. Échec à cause d’un projet – celui du Budget de l’an I – auquel il ne s’était rallié qu’à reculons.

Une carte de « rappel » étonnante

Au cours de cette campagne qui s’appuyait sur un programme d’action souverainiste et sur des engagements clairs en faveur de l’indépendance, il se produisit un événement pour le moins étonnant.

Aux derniers jours de la campagne, une carte de rappel ainsi libellée est distribuée dans les foyers : « Aujourd’hui, je vote pour la seule équipe prête à former un vrai gouvernement. En 1975, par référendum, je déciderai de l’avenir du Québec. Une chose à la fois[7]. »

On peut considérer, rétrospectivement, cette carte comme le premier document « étapiste », introduisant une distinction entre l’exercice du pouvoir et la réalisation de l’indépendance. Il est difficile de déterminer qui est à l’origine de la carte de rappel, si ce n’est qu’elle fut – selon toute vraisemblance – pilotée par Guy Joron, le responsable des communications du parti, et que Claude Morin était au courant. La production dudit document – dont le message va totalement à l’encontre du programme du parti – a été décidée par un sous-comité. Ni Jacques Parizeau, numéro deux du Parti, ni Gilbert Paquette, conseiller au programme, ne furent mis au courant avant l’envoi. Ils firent après coup connaître leur désaccord avec la manœuvre[8].

Après avoir pourtant fait campagne sur son projet fondateur pendant les semaines précédentes, le PQ s’engageait soudainement à prendre le pouvoir exclusivement pour gouverner la province de Québec, remettant la souveraineté à une consultation ultérieure. Jean Garon refusa purement et simplement de distribuer la carte de rappel : « Tu ne peux pas faire la campagne sur la souveraineté puis dans les derniers jours dire “Ce n’est pas tout à fait ce qu’on avait dit”[9] ! »

Il faut bien insister ici sur le caractère radicalement différent de la carte de rappel par rapport à d’autres discussions touchant un éventuel référendum qui avaient eu lieu plus tôt. Le 18 février 1973, quelques mois avant le scrutin, René Lévesque avait laissé entendre à Radio-Canada que l’indépendance ne se réaliserait par référendum que quelques années après la prise du pouvoir par le PQ. Le congrès du parti qui s’est tenu quelques jours plus tard a adopté une résolution qui stipulait que la souveraineté serait acquise en principe par l’Assemblée nationale et que le recours au référendum n’était pas nécessaire. Lévesque a néanmoins terminé son discours de clôture en affirmant qu’un référendum « demeurera nécessaire pour faire accepter au peuple la nouvelle constitution[10] ».

C’est donc bel et bien sur la constitution que Lévesque voulait un référendum en fin de mandat, et non sur la souveraineté. Pour Lévesque, l’élection constituait alors toujours le moment inaugural de la réalisation de l’indépendance, prévoyant que l’Assemblée nationale se prononcerait sur le principe dès la première session suivant une victoire péquiste. S’ensuivraient la publication de dossiers sur le bilan du fédéralisme et la rentabilité d’un Québec indépendant, l’établissement d’une Constitution définissant ses institutions politiques, la négociation d’égal à égal avec le Canada sur une répartition des avoirs et des dettes, la proposition d’une association économique mutuellement avantageuse et, finalement, un référendum sur la Constitution[11].

Il s’agissait d’un débat de tactique et non un changement de stratégie, car le référendum – sur la constitution et non sur l’indépendance – était donné par Lévesque comme l’aboutissement d’un processus et non comme le commencement de celui-ci.

Les résultats

Le 29 octobre 1973, la distribution des sièges au parlement fut totalement disproportionnée par rapport aux rendements électoraux. Les libéraux avaient récolté 102 députés contre seulement six – un de moins qu’en 1970 – pour le Parti québécois. Cependant, le vote péquiste était passé de 23 pour cent en 1970 à 30,2 pour cent en 1973. L’Union nationale dut se contenter d’un seul et unique siège tandis que le Crédit social en obtenait deux. Camille Laurin était défait dans sa circonscription de Bourget, tandis que René Lévesque n’était toujours pas de retour à l’Assemblée nationale. Cette élection marque également le retour du bipartisme : il y aura désormais au Québec – comme tout au long de la première moitié du XXe siècle – un parti « rouge » et un parti « bleu ». C’est « le vote bleu » qui a échappé à l’Union nationale au profit du PQ. En trois ans, et en maintenant la promesse de réaliser l’indépendance, le PQ avait augmenté son appui populaire de sept points. Mais, à cause du faible nombre de sièges récoltés au Parlement, les péquistes eurent l’impression de plafonner.

L’épisode de la carte de rappel fut peu évoqué pendant le post-mortem électoral. C’est au Budget de l’an I et à Jacques Parizeau qu’on fit porter l’odieux de l’échec électoral. Au Conseil national du PQ des 17 et 18 novembre 1973, Parizeau eut à assumer l’entière responsabilité des déboires du parti. Il se porta néanmoins à la défense d’une initiative au sujet de laquelle il avait eu de nombreuses réserves au départ, mais qui lui paraissait posséder désormais bon nombre de vertus : « D’élection en élection, c’est l’argument économique qui sera brandi par les fédéralistes. Toutes les élections, jusqu’à l’indépendance, n’auront pour thème que la peur économique. C’est pourquoi il fallait, cette année, faire la campagne que nous avons faite. Ceux qui croyaient que le PQ prendrait le pouvoir en 1973 rêvaient en couleurs. C’était une élection perdue d’avance, aussi bien la faire servir à détruire un peu plus, ce qui a été, est et sera toujours le seul argument de nos adversaires[12] ». Un constat proche de celui que René Lévesque fera dans ses mémoires : « Il était pourtant logique, ce damné budget, et même assez conservateur. Au fond, c’était un instrument pédagogique, destiné à contrer sinon à guérir un des aspects économiques les plus pernicieux de notre bon vieux complexe d’infériorité. […] [N]ous ne serions que les entretenus du Canada[13] ».

C’est l’exercice en lui-même et non la m-anière dont il s’est déployé qui fut l’objet d’une condamnation sans appel par les cadres du Parti québécois. Ce n’est qu’en 2005, soit trente-deux ans plus tard, que le PQ, dirigé par Bernard Landry, tentera à nouveau une telle entreprise en confiant au responsable parlementaire en matière de finances, François Legault, la tâche de mener une étude sur les surplus budgétaires d’un Québec indépendant.

Il peut paraître surprenant qu’un parti souverainiste ait choisi d’abandonner si longtemps l’idée de produire des études sur les bénéfices de l’indépendance plutôt que de tout simplement prendre acte des erreurs d’improvisation commises pendant la campagne de 1973 et de s’assurer de ne pas les répéter.

Parizeau démissionna le lendemain du Conseil national de novembre 1973. Il n’était plus le numéro deux du PQ. Claude Morin s’imposera progressivement dans le rôle de celui qui jouit de l’oreille attentive de René Lévesque.

 

 

 


 

[1]Parti Québécois, Un gouvernement du Parti Québécois s’engage, Éditions du Parti Québécois, 1973, 123 p.

[2]Ibid., p. 14-15

[3]Ibid., p. 10

[4]Ibid., p. 12-13

[5]Il nous semble alors bien difficile d’accréditer la thèse de Louis Balthazar à l’effet que le PQ aurait été, dès les élections de 1970 et de 1973, un parti de gouvernement avant d’être un véhicule voué à la réalisation de l’indépendance.
Louis Balthazar, Nouveau bilan du nationalisme au Québec, Vlb Éditeur, 2013, 317 p. (p. 186)

[6]Duchesne, 2002, p. 79

[7]Souligné dans le texte

[8] Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, vol. 2 : Le Baron, 1970-1985, Québec Amérique, Montréal, p. 97-98.

[9]Ibid., p. 98

[10]Normand Delisle, Le Journal de Montréal, 25 février 1973.

[11] L’extrait vidéo est disponible à l’adresse suivante : http ://www.youtube.com/watch ?v=5Txs3CWB5EE

[12]Procès-verbal du Conseil national du Parti québécois du 17 novembre 1973.

[13]René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Québec/Amérique, Montréal, 2007, p. 354 

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