Éditorial - Hauteur de vue requise

Robert Laplante

Février 2019

La lune de miel est terminée. Les premières salves sont lancées : Trudeau qui rejette la proposition de la déclaration d’impôt unique, Leblanc qui finasse sur la question des seuils d’immigration. Trudeau, encore, qui persiffle sur la laïcité, Rodriguez qui laisse tomber son masque et les civilités pour nous servir le mépris du Québec français. Cela ira en s’accélérant et le signal en a été donné à la sortie du caucus de la CAQ : le tir groupé sur les déclarations de François Legault au sujet de cette chose aussi mal définie que l’islamophobie aura donné un avant-goût de ce qui l’attend lorsque son gouvernement déposera le projet de loi sur la laïcité. À Radio-Canada et dans de nombreuses officines du cartel médiatique, les chantres du multiculturalisme ont de plus en plus de mal à cacher leur jupon ; la nébuleuse diversitaire s’agite, publie, appelle à la censure, l’intolérance vertueuse s’affiche et se répand. La politique québécoise restera aussi fermement tenue coincée entre le consentement à la « normalisation » minoritaire et l’humiliation. C’est entre ces deux pôles – et entre eux seulement – que l’ordre canadian est déterminé à contenir le Québec.

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Ton histoire est une des pas pire

Michel Rioux

Février 2019

Paraîtrait qu’il ne faudrait pas parler d’évènements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout. Des pendaisons comme celles des Patriotes, c’est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.

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Les sources du conflit entre la Catalogne et l’Espagne

Joan Fonollosa

Février 2019

* L'auteur est ingénieur industriel, professeur retraité de l’Université Polytechnique de Catalogne. Comment expliquer à des lecteurs étrangers ce qui se passe en Catalogne ? Pour faire comprendre au public québécois les événements qui se sont déroulés en Catalogne ces dernières années, je débuterai par une comparaison que l’ancien président de la Generalitat, Jordi Pujol, utilisait dans le passé. Il assimilait le rapport entre la Catalogne et l’Espagne aux relations entre la Lituanie et la Russie. Si je devais transposer cette relation à celle entre le Québec et le Canada, je devrais toutefois spécifier que l’Espagne a plus d’affinités avec la Russie qu’avec le Canada. L’Espagne est un État, c’est-à-dire, une structure de pouvoir, qui s’est constituée au Moyen Âge et qui n’a pas beaucoup évolué. Même si cela peut paraître étonnant on comprend mieux l’Espagne si on pense à un État féodal plutôt qu’à un État démocratique. Ce pays est dominé par des intérêts de castes incapables de créer de la richesse, mais qui ont un incessant besoin de ressources financières pour réaliser des dépenses somptuaires afin de soutenir un statut d’hidalgo, mot qui signifie : fils de quelqu’un. Cet argent a été extorqué successivement aux Arabes, aux Juifs et ensuite...

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BREXIT: Entre l’arbre et l’Écosse

X. Hubert Rioux

Février 2019

* Chercheur postdoctoral, ÉNAP. Cet article a été rédigé et soumis à la toute fin du mois de janvier 2019, alors que Theresa May repartait en négociations avec l’UE. Le 15 janvier dernier, les députés du Parlement britannique à Londres ont massivement rejeté l’Accord transitoire négocié avec Bruxelles par le gouvernement de Theresa May, plongeant le Royaume-Uni (R.-U.) encore un peu plus profondément dans la crise politique et constitutionnelle qui a jusqu’ici caractérisé le processus de sortie de l’Union européenne (UE), depuis le vote référendaire de juin 2016. À 432 voix contre 202 en défaveur de cet Accord, il s’agit de la plus grande défaite en Chambre de l’histoire britannique moderne, qui aura évidemment été suivie du dépôt immédiat (et, disons-le, passablement opportuniste et cynique) d’une motion de censure par l’opposition travailliste que dirige Jeremy Corbyn. Theresa May et son gouvernement, minoritaire, mais soutenu par une alliance avec les députés unionistes nord-irlandais, y ont survécu de justesse le 16 janvier, mais ces deux votes auront tour à tour confirmé la division qui règne à la fois au Parti conservateur britannique ainsi qu’au Parlement plus généralement.

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Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français

François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel

Février 2019

* François-Olivier Dorais est historien et professeur à Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François Laniel est sociologue et professeur à Université Laval. Qui eut cru, il y a à peine quelques mois de cela, que l’Ontario français se trouverait propulsé au cœur de l’actualité politique et médiatique québécoise, que les coupes du gouvernement ontarien dans les institutions de l’Ontario français et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne seraient suivies et commentées jour après jour, semaine après semaine, par La Presse comme par le Journal de Montréal, par le Parti libéral du Québec comme par Québec solidaire ? Que le premier ministre François Legault, à l’aube du premier mandat autonomiste caquiste à la tête de l’État québécois, semoncerait son vis-à-vis ontarien en lui rappelant que les Franco-Ontariens ne constituent pas une minorité ethnique et linguistique parmi les autres au Canada, à l’instar de la diaspora chinoise à qui le premier ministre Doug Ford les comparait, mais bien les membres de l’un des « peuples fondateurs » du pays ? Que l’Assemblée nationale du Québec, dans une rare unanimité dont elle a le secret, déciderait de hisser le drapeau vert et blanc de l’Ontario français à l’une de ses tours, et que cette motion à la mémoire...

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Réussir l’indépendance

David Leroux

Février 2019

Pour beaucoup d’entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d’une petite apocalypse politique. Jamais on n’avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d’élection, jamais on n’avait élevé avec tant d’ostentation l’Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer. L’esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n’a offert au peuple d’ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.

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La vassalisation du Québec

Jean Archambault

Février 2019

La question des rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois en ce qui concerne la juridiction en matière d’immigration est une problématique complexe, mais, globalement, selon la constitution canadienne ce champ relève d’abord du fédéral. Pourtant, le Québec, au cours des dernières décennies, est allé chercher de nouveaux pouvoirs. L’entente Canada-Québec (accord Gagnon-Tremblay–McDougall) signée en 1991 et qui prolonge l’accord Cullen-Couture de 1978, concède au Québec le droit, à l’étranger et au Canada, de choisir les immigrants réguliers qui veulent venir ici. Le Québec est aussi responsable de leur intégration linguistique et socio-économique. En outre, le Québec peut faire connaître au fédéral, ses intentions de plafonner ou d’augmenter le seuil annuel souhaitable d’immigration. Cependant, la question des demandeurs d’asile relève exclusivement du fédéral. L’arrivée massive de migrants clandestins n’a pas été l’occasion pour le gouvernement Couillard d’exiger une nouvelle répartition des pouvoirs entre le fédéral et le provincial dans la problématique des demandeurs d’asile. Au contraire, ce gouvernement s’est cantonné dans un rôle minimal en tant que simple province du Canada en oubliant volontairement qu’il représente une nation et qu’il a le devoir de la protéger. Les différentes actions du gouvernement Couillard, entre 2016 et 2018, nous éclairent sur...

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Québec solidaire, le 1er octobre. Un succès démérité?

Paul Lavoie

Février 2019

* Ph. D., cadre retraité de l’éducation, militant du Parti québécois J’habite la circonscription de Saint-François, dont les trois quarts des électeurs se retrouvent dans les limites de la ville de Sherbrooke. Lors des élections du 1er octobre 2018, la candidate du Parti québécois est arrivée quatrième (PQ, 16 %). Elle s’est retrouvée assez loin derrière la candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ, 35 %), celui du Parti libéral du Québec (PLQ, 23 %) et celui de Québec solidaire (QS, 23%). Elle a été chanceuse d’avoir atteint le 15 % nécessaire au remboursement d’une partie de ses dépenses électorales. Si sa défaite a semblé si triste autant à ses partisans qu’à elle, ils ont pourtant des motifs de se réconforter. Le résultat n’aurait peut-être pas été le même si tous les partis avaient joué franc jeu durant cette campagne électorale. Or, il s’en trouve un parmi eux, Québec solidaire, qui ne l’a pas fait. Québec solidaire a fait le soir du 1er octobre une autre victime que le Parti québécois. Une victime collatérale ne s’y attendant pas, le Parti libéral du Québec ! Tant qu’il affaiblissait le Parti québécois, le Parti libéral a traité presque avec déférence Québec solidaire – il fallait entendre en...

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L’héritage spirituel du Québec

Trop de distance et trop de proximité empêchent la vue.
– Blaise Pascal (Pensées)

Comment appliquer la position du philosophe du xviie siècle à une maîtrise féconde du temps, cette durée indéfinie dans laquelle se déroulent les événements historiques ? Par une saine articulation des trois constituants du temps. Il s’agit donc d’interpréter le passé afin d’éclairer le présent et d’orienter l’avenir. Voici une nouvelle observation de notre destinée spirituelle [1].

La fondation

En 1608, l’explorateur Samuel de Champlain fonde la ville de Québec. Un joyau en vigie là où le fleuve Saint-Laurent se rétrécit ou s’élargit, selon la direction. Un point stratégique sur la voie d’accès au cœur du continent, découverte par Jacques Cartier au siècle précédent. Québec, la future capitale, inaugure la présence française continue et permanente en Amérique.

Une polarité sédentarisme-nomadisme anime le fondateur. Elle caractérise dès l’origine le phénomène humain collectif qui s’appellera le peuple québécois. Ainsi, une France nouvelle se dresse dans la vallée du majestueux fleuve Saint-Laurent ; à partir de cet enracinement, elle s’étend à travers l’Amérique en entrant en contact avec les nations aborigènes du continent.

La rencontre entre un rameau issu de l’Ancien Régime européen, celui du Trône et de l’Autel, et des peuples communiant étroitement avec la Nature devait inéluctablement transformer les deux parties. Les Amérindiens sont séduits par le théâtre divin dans sa version catholique, celui des rites spectaculaires des robes noires de Dieu, dont la croyance fut apportée de l’autre rive de la mer océane à bord de canots géants. Chez les Français, issus du petit cap européen, l’appel de l’aventure dans les grands espaces – création du Grand Manitou selon leurs amis amérindiens – est irrésistible.

Le prophétisme de la vaillante Nouvelle-France

Un courant religieux très dynamique anime l’éclosion de la Nouvelle-France. En effet, les missionnaires accompagnent les grands explorateurs, comme Louis Jolliet et le père Jacques Marquette, qui se lancent dans toutes les directions afin de découvrir le continent et d’y établir un réseau de contacts avec les Amérindiens. Néanmoins, un obstacle de taille se manifeste : les Iroquois belliqueux qui torturent les huit « saints martyrs canadiens », dont les pères jésuites Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant et Isaac Jogues. Par leurs attaques incessantes, les Iroquois, armés par les Anglais, menacent l’existence même de la colonie de la vallée laurentienne appelée le Canada.

Toutefois, l’ursuline Marie de l’Incarnation[2] à Québec ainsi que Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, et Jeanne Mance à Ville-Marie (la future Montréal) assurent le développement de la colonie en encourageant inlassablement l’immigration à partir de la mère patrie, laquelle enverra, entre autres, des défricheurs, des militaires et des religieuses « hospitalières » et éducatrices.

Ces personnages explorateurs ou fondateurs sont habités par une incandescence, que ce soit un ascétisme (action) ou un mysticisme (contemplation) intramondains. Ils possèdent un charisme de mission.

Le traité de la Grande Paix de Montréal (1701) lie les Français et une quarantaine de nations amérindiennes. Dont, enfin, les nations iroquoises. Cependant, la guerre de Sept Ans entre les empires anglais et français en Europe s’étend au continent américain. L’alliance franco-indienne s’illustre vaillamment sous la direction du gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil. L’affrontement des armes joue souvent en faveur de la résistance à l’envahisseur anglais – et jusqu’en 1760 à Sainte-Foy. Toutefois, une France dont la direction royale est mal inspirée abandonne son rameau nord-américain pendant deux siècles, jusqu’à la venue d’un chef d’État visionnaire, le général Charles de Gaulle. En conséquence, les nations amérindiennes seront entre-temps écrasées à travers le continent malgré la révolte de Pontiac, grand stratège à la tête d’une coalition de nations des Grands Lacs, puis d’autres chefs après l’indépendance des États-Unis.

La période prophétique du catholicisme québécois se termine avec l’occupation anglaise. Le Grand Manitou a été trucidé par God qui, par ailleurs, tiendra « Dieu » en tutelle.

La période cléricale du « Nouveau-Canada »

La période « cléricale » durera jusqu’au milieu du xxe siècle, soit deux siècles. L’Église catholique, l’institution religieuse prépondérante du Québec, règne alors sur les âmes. Néanmoins, elle doit composer avec les Anglais impérialistes, spécialement après l’écrasement des patriotes en 1837-1838. Surmoi collectif d’un peuple dominé, l’Église est ambivalente : pouvoir établi devant négocier divers compromis avec l’occupant qui s’est réservé le pouvoir militaire, politique et économique, elle est aussi pouvoir de résistance identitaire – elle protège la langue française contre les Anglais qui visent l’assimilation du peuple vétéro-canadien. Même bancale, l’Église catholique constitue toutefois la clé de voûte de la psyché québécoise.

Depuis 1759, puis surtout avec le projet unitariste et assimilationniste de lord Durham en 1840, suivi de près par la minorisation définitive du Québec reprovincialisé – mais réduit – dans le Canada continental en 1867, le régime anglais monarchique cherche à faire disparaître l’élément français, en le privant notamment de l’État-nation. Pourtant, de nombreux Canadiens, forcément devenus des « Canadiens français », perçoivent le nouveau Canada, qui représente la moitié de l’Amérique du Nord et s’étend d’un océan à l’autre, comme une opportunité, une nouvelle aire de vie où « croître et se multiplier » en y organisant leurs paroisses. Par sa grandeur, il se compare à la Nouvelle-France, qui se déployait à partir de la vallée du Saint-Laurent (l’ancien Canada) vers l’océan Atlantique à l’est (l’Acadie), la mer d’Hudson au nord, la chaîne des montagnes Rocheuses à l’ouest et la Louisiane au sud.

Toutefois, à l’époque de la Nouvelle-France, nous étions un peuple en gestation. Nos coureurs des bois étaient libres de circuler sur la majeure partie du continent pour y fonder des postes de traite. Le pouvoir anglais, s’il avait pu facilement briser le peuple acadien en le déportant massivement en 1755, ne put en faire autant avec les anciens Canadiens pour des raisons géopolitiques. En effet, le peuple vétéro-canadien était protégé par son nombre et son ancrage dans la vallée du Saint-Laurent, dont l’accès était difficile, la navigation dans le golfe du même nom étant très dangereuse et le climat rude. L’occupant anglais s’employa donc à faire échouer le peuple d’expression française sur le long terme en l’inondant d’une immigration massive destinée à bâtir une seule nation. George Brown, un des pères fondateurs du nouveau Canada de 1867, proclama que l’élément français y avait été « noyé ».

Dans le Canada continental, nous aurons finalement « survécu » plutôt que « vécu ». Tous les projets politiques d’envergure, comme la création de provinces françaises dans l’Ouest canadien, sont impitoyablement anéantis par le pouvoir orangiste. Cela culmine avec la pendaison en 1885 de Louis Riel, chef spirituel des Métis et père fondateur du Manitoba. Pendant un siècle, l’enseignement en français y est interdit par des mesures d’exclusion ; ainsi qu’en Ontario d’ailleurs, par exemple avec le Règlement 17 adopté en 1912, puis la double taxation scolaire punitive. Résultat : l’assimilation, qui ne cesse de s’aggraver, a déjà englouti la moitié des francophones hors Québec et affaiblit lentement mais sûrement le Québec lui-même – surtout à Montréal, sa métropole, et dans la région de l’Outaouais qui se trouve en contact direct avec la capitale canadienne. Le Canada est devenu un régime francophobe, qui aspire sournoisement à l’éradication de son identité originelle.

Le Québec s’émancipe

La Révolution tranquille survient dans les années 1960 comme un torrent printanier. Impétueuse et irrésistible, mais peu violente. La société québécoise non seulement participe au courant occidental d’évacuation de la religiosité chrétienne bimillénaire, elle fait au surplus le grand bond d’une société essentiellement agriculturiste et paroissiale à une société urbaine et technologique. Elle saute ainsi par-dessus la révolution industrielle accaparée par l’élément anglais. La politique québécoise est aussi inspirée par les mouvements anticolonialistes qui aboutissent à l’indépendance de nombreux pays à travers le monde. C’est donc une période de liquidation sur le plan spirituel et une fin de régime amorcée sur le plan sociopolitique. Un slogan résume l’époque : Maîtres chez nous !

Depuis les années 1930, les Québécois vivaient déjà majoritairement en milieu urbain. D’abord prolétarisés dans les grandes villes, où la propriété des industries leur avait échappé, ils reprennent en mains l’économie à partir des années 1960 grâce au pouvoir de l’État du Québec, qui crée des outils économiques collectifs. La nationalisation de l’hydroélectricité provoque un effet d’entraînement. Ainsi, les Québécois accèdent finalement à la modernité, dans sa phase technologique. De grandes réalisations sont donc accomplies sur tous les plans : économique, politique, social et culturel.

Les effets de cette mutation s’étalent sur le dernier demi-siècle. C’est la première phase de dissolution naturelle du régime d’occupation fédéral. Pour conserver sa mainmise, celui-ci n’a donc cessé de multiplier les freins et les obstacles constitutionnels, politiques et administratifs. Nous en sommes au point où les extrêmes – les pulsions de vie ou de mort – nous pressent de choisir entre l’indépendance ou l’intégration définitive au Canada unitaire, c’est-à-dire entre la libération de notre peuple ou sa disparition. Incertain, parfois égaré, le peuple québécois cherche sa Référence, l’étoile Polaire qui lui indiquera la direction de sa prochaine destination. Dans notre histoire vertigineuse, l’appel des forces morbides est puissant. Nous verrons qu’il est autant interne qu’externe.

Les menées du fédéralisme oppressif

En réaction au réveil du Québec qui s’est engagé dans la reconquête de son pouvoir politique, apparaît en 1968 la troïka des colombes messianiques : Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et Jean Marchand. Animées par leur antinationalisme froid, abstrait et « rationnel », elles cherchent à sauver le régime politique canadien. En réalité, chez ces prosélytes de la foi fédéraliste, il s’agit d’un néonationalisme clérical largement inconscient qui vise à recycler le vieux rêve canadien-français. En opérant une substitution du surmoi collectif : l’Église catholique serait remplacée par l’État canadien bilingue et multiculturel. Néanmoins, cette conception fausse et superficielle, qui se gonflera en prétention universelle, deviendra inopérante.

L’État fédéral aux abois s’applique à faire la promotion du bilinguisme, entre autres, dans le but prétendu de sauver les francophones hors Québec. Mais, cela s’avère un piège : les restes de la francophonie hors Québec, en adoptant la « dualité linguistique » comme nouvelle Référence sociétale, s’assimilent à un rythme accéléré sous ce couvert (comme l’illustrent les recensements de la population). Le bilinguisme officiel est donc soustractif. Les chevaux de Troie bilingues cherchent à contagionner la nation française d’Amérique. Néanmoins, le séparatisme psychique résultant de la coupure langue-culture confère un caractère rédhibitoire – donc très provisoire – à la nouvelle race des « Bilingues ». D’ailleurs, ils sont aussitôt remplacés par les « Multiculturels » qui cachent mieux encore les futurs sujets anglais.

Le gouvernement fédéral colonialiste au service de Bay Street – le siège de la ploutocratie canadienne à Toronto – commet de nombreuses agressions dans le but d’empêcher l’aboutissement naturel du processus de libération du Québec. Notamment :

  • l’envahissement des champs de compétence provinciaux avec le pouvoir de dépenser que lui procure le vol constitutionnel antérieur de l’impôt sur le revenu (à l’occasion des guerres mondiales), puis celui de la taxe de vente ;
  • l’édulcoration graduelle par la Cour suprême du Canada de la Charte de la langue française depuis son adoption en 1977 ;
  • le rapatriement et la modification unilatérale de la Constitution canadienne en 1982, dont seule la version anglaise est demeurée officielle ;
  • l’adoption de la loi dite sur la clarté en 2000 octroyant à l’autorité fédérale tout pouvoir de limitation et d’interprétation négative du résultat d’un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec.

A contrario, les Québécois, qui ne se désignent plus comme des Canadiens français, cherchent à se doter d’un surmoi collectif authentique : l’État du Québec, dont la langue officielle est le français. Mais de nombreux Québécois sont encore mus par l’atavisme canadien-français. À quoi tient cette ambivalence identitaire ?

Notre dualité psychique

À l’époque de la Nouvelle-France, il existait essentiellement deux types d’hommes : le coureur des bois, nomade qui a largement adopté le mode de subsistance des Amérindiens, et le défricheur-cultivateur, sédentaire qui habitait surtout à Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal. La polarité nomadisme-sédentarisme s’est aussi manifestée dans le nouveau Canada. Les terres arables n’étant plus disponibles au Québec, de nombreux Canadiens français ont émigré à l’ouest de la rivière des Outaouais pour y créer des petites collectivités dans les autres provinces. Les États-Unis furent une destination encore plus importante à la fin du xixe siècle ; ceux qui y furent attirés par l’emploi dans les nouvelles manufactures ne réussirent pas à conserver leur identité, malgré le mode d’organisation paroissiale. Le Québec a ainsi perdu la moitié de son capital génétique dans cette émigration. En revanche, on s’attendait illusoirement à ce que le nouveau Canada – considéré comme « un pacte entre deux nations » – respecte les droits fondamentaux des Canadiens français quant à leur identité linguistique et culturelle.

En conséquence de ces culs-de-sac et aussi des référendums perdus, la tentation est grande pour plusieurs concitoyens de se replier sur le mythe de l’autonomie provinciale au sein du Canada ou, carrément, de s’accommoder du Canada unitaire tel quel en renonçant à la moindre revendication pour « éviter la chicane ». D’où l’ambivalence morbide de leur allégeance. Néanmoins, la soumission – totale ou partielle – n’est qu’une source de fausse sécurité qui conduirait à la louisianisation inexorable du Québec.

Pour se ressaisir, les Québécois doivent repenser et réarticuler leur polarité nomadisme-sédentarisme. Nous ne sommes plus à l’époque de la Nouvelle-France, lorsque l’Amérique du Nord était surtout une vaste aire de jeu partagée avec les Amérindiens ; ni à l’époque du nouveau Canada continental, qui devait s’avérer le sépulcre blanchi de la francophonie. Conjuguée à l’assimilation des francophones, l’immigration canadienne, exceptionnellement massive en comparaison avec les autres pays, a pour but de renforcer le nombre des Canadiens anglais et de réduire la proportion de l’élément français à l’insignifiance politique. À l’échelle canadienne, c’est fait : alors que l’ancien Canada était entièrement français, les francophones ne constituent plus que le cinquième de la population du Canada actuel. Cette proportion nous a même fait perdre la masse critique nécessaire à l’obtention des quelques compromis mineurs arrachés dans le passé au Canada continental anglais. Aujourd’hui, même le nationalisme « canadien » de P. E. Trudeau, considéré encore trop français – pas assez britannique –, subit le retour agressif du refoulé monarchiste. L’empire bilingue trudeauiste, qui devait durer mille ans, s’écroule lamentablement.

Toutefois, avec environ quatre cinquièmes de citoyens de langue maternelle française, le Québec a la capacité – à titre de successeur du Canada laurentien – de s’affranchir de la tutelle fédérale royaliste en se dotant d’un État moderne complet. Le vaste territoire national québécois regorge de richesses, qu’il est possible d’exploiter aisément dans le respect de l’environnement avec la technologie contemporaine. Le Québec post-Canada est appelé à redéployer son nomadisme à l’échelle de la planète et à entretenir des rapports directs mutuellement enrichissants avec les autres pays libres. Terminé le déshonorant chaperonnage de la fausse identité canadienne.

Notre nouvelle dualité féconde exige donc une base solide, c’est-à-dire le territoire national structuré par un État souverain afin d’assurer des relations diplomatiques, culturelles et commerciales illimitées avec les quelque deux cents autres pays du monde.

Un geste de reconnaissance et des gestes de rupture

Notre aventure en Amérique commence avec un Dieu zélé, se poursuit avec un Dieu résistant et semble se terminer avec un Dieu poussé par nous-mêmes à la retraite. Comment se résoudra notre présente déréliction collective ?

Il conviendrait de retirer le crucifix de l’Assemblée nationale. Dans l’honneur et la dignité. Entre autres, ceux des communautés religieuses qui nous ont instruits et soignés pendant trois siècles et demi. Il importe de faire la paix avec notre passé pour s’élancer vers l’avenir.

Cher lecteur, imaginez que vous soyez un harfang possédant la faculté de voyager dans le temps. Que verriez-vous dans un proche avenir ? En prévision de la signature constitutionnelle traîtresse du médicastre en chef du royaume de Morticolie en 2017, le peuple se soulève. Il pénètre dans l’enceinte de son Assemblée nationale afin d’y expurger les armoiries royales britanniques qui dominent actuellement le crucifix. Parce qu’elles représentent l’assujettissement de notre nation à la reine d’Angleterre et du Canada, et chef de l’Église anglicane, donc la représentante de God sur terre. Avec allégresse, le peuple jette ces armoiries dans les feux de joie sur les plaines d’Abraham lors de la fête nationale. Simultanément sur tout le territoire national, l’unifolié est consumé par les feux de la Saint-Jean. Quant à la statue du génocideur James Wolfe, on la retire de la façade de notre Parlement pour l’installer plus tard en son sous-sol, précisément dans le nouveau lieu pédagogique appelé le Musée des horreurs colonialistes.

Retour sur la jonction du temps. Il était plutôt facile dans les années 1960 de s’en prendre à notre Dieu blessé tel le Roi pêcheur de la légende arthurienne. Toutefois, aurons-nous le courage collectif de détrôner God, cette idole ethnique usurpatrice de notre destinée ? Renversement que confirmera l’élection d’une majorité de députés indépendantistes. Concrétisé par l’expropriation officielle du gouvernement fédéral, possesseur légal impudent du terrain sur lequel est érigé notre Parlement. Ainsi que par l’abrogation unilatérale de la Constitution canadienne divine (cf. son préambule) sur notre territoire national. Souverains chez nous ! De notre passé, de notre présent, de notre avenir. Vive la République du Québec !

Pour une spiritualité refondée

Quid le Dieu chrétien issu de la Palestine dont l’omnipotence a fait l’objet d’une convoitise répandue chez l’espèce qui se targue d’être humaine ? Institué par une secte appelée les Nazaréens, ce Dieu s’étendra à la grandeur de l’Empire romain dont il deviendra la religion officielle. Qui se propagera sur la planète entière pour en devenir la religion la plus importante. Or, l’animateur initial de la secte, Jésus, était un dissident sachant faire sortir l’esprit de la lettre des anciennes écritures juives. Où est passé son souffle révolutionnaire ?

La religion chrétienne en Occident culminera au Moyen Âge dans l’expression architecturale des magnifiques cathédrales et la mystique apophatique rhénane. Elle s’abîmera dans les ordalies et les flammes infernales de l’Inquisition. On notera cependant que les hérétiques en Nouvelle-France furent épargnés du supplice igné. Il suffira que nos « bûchers » contemporains fassent monter la fumée des symboles ou des effigies du pouvoir usurpateur.

L’Église catholique n’a pas su s’adapter au monde moderne, en témoigne spécialement l’échec de l’aggiornamento inauguré par le concile Vatican II dans les années 1960. De même, on peut estimer que toutes les religions établies du monde disparaîtront, faute d’avoir relevé le défi de la liberté de la pensée et de la solidarité avec l’ensemble du genre humain.

Quelle sera donc, pour le peuple québécois, la nouvelle Référence qui succédera au catholicisme ? Le « canadianisme » artificiel – multiconfessionnel et multiculturel – qui prétend tout accumuler, mais ne sait pas retenir ce qui est vrai, efficace, vivant ? N’avions-nous pas abandonné l’identité canadienne-française pour devenir des Québécois nationaux – plutôt que des Québécois plus provinciaux que jamais ? N’est-il pas long et immense l’écœurement politique de n’être que la province[3] d’une autre nation ? Dorénavant sous le contrôle des pires superstitions véhiculées par les religions établies ? Serions-nous des crucifiés consentants ? Finie la fixation morbide sur le néant de notre empêchement ! Ne préférerions-nous pas sortir rayonnants du tombeau de la destinée collective où nous sommes actuellement ensevelis ? Nous sommes capables de réaliser simultanément la décolonisation nationale et la délivrance spirituelle.

Quelle naissance perpétuelle attend le peuple québécois après son affranchissement ? Une nouvelle conscience planétaire émerge, où les personnes et les collectivités libres et responsables seront indubitablement les plus lucides et les plus créatives. Le nouvel idéal-agent du Québec, tout en étant original, participera à la mouvance de la nouvelle spiritualité en voie d’élaboration à l’échelle planétaire. Il saura s’alimenter avec discernement à diverses traditions – c’est entre autres là que doit jouer notre nomadisme – en évitant de tomber dans les pièges du laxisme et de la rigidité. Il importe d’assurer l’équilibre entre les forces centrifuges et centripètes. La nouvelle spiritualité sera donc enracinée, exploratoire et englobante.

Finalement, pour s’épanouir et s’accomplir dans la dignité, le Québec – tant à l’échelle de l’État que de l’ensemble de ses citoyens – assume la mission particulière de parler le français à titre de langue commune. Le français étant le levier de la résurrection perpétuelle de notre conscience individuelle et collective. 

 

 


 

[1] Dans ses grandes lignes, elle est inspirée par le modèle du sociologue allemand Max Weber qui distingue trois périodes : prophétique, où apparaissent les fondateurs ; traditionnelle, où règne le clergé ; et rationnelle, où se produit le désenchantement (Sociologie des religions, Gallimard).

[2] Canonisée par le pape François le 3 avril 2014.

[3] Du latin provincia, territoire conquis par les Romains.

 

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