L’héritage spirituel du Québec

Trop de distance et trop de proximité empêchent la vue.
– Blaise Pascal (Pensées)

Comment appliquer la position du philosophe du xviie siècle à une maîtrise féconde du temps, cette durée indéfinie dans laquelle se déroulent les événements historiques ? Par une saine articulation des trois constituants du temps. Il s’agit donc d’interpréter le passé afin d’éclairer le présent et d’orienter l’avenir. Voici une nouvelle observation de notre destinée spirituelle [1].

La fondation

En 1608, l’explorateur Samuel de Champlain fonde la ville de Québec. Un joyau en vigie là où le fleuve Saint-Laurent se rétrécit ou s’élargit, selon la direction. Un point stratégique sur la voie d’accès au cœur du continent, découverte par Jacques Cartier au siècle précédent. Québec, la future capitale, inaugure la présence française continue et permanente en Amérique.

Une polarité sédentarisme-nomadisme anime le fondateur. Elle caractérise dès l’origine le phénomène humain collectif qui s’appellera le peuple québécois. Ainsi, une France nouvelle se dresse dans la vallée du majestueux fleuve Saint-Laurent ; à partir de cet enracinement, elle s’étend à travers l’Amérique en entrant en contact avec les nations aborigènes du continent.

La rencontre entre un rameau issu de l’Ancien Régime européen, celui du Trône et de l’Autel, et des peuples communiant étroitement avec la Nature devait inéluctablement transformer les deux parties. Les Amérindiens sont séduits par le théâtre divin dans sa version catholique, celui des rites spectaculaires des robes noires de Dieu, dont la croyance fut apportée de l’autre rive de la mer océane à bord de canots géants. Chez les Français, issus du petit cap européen, l’appel de l’aventure dans les grands espaces – création du Grand Manitou selon leurs amis amérindiens – est irrésistible.

Le prophétisme de la vaillante Nouvelle-France

Un courant religieux très dynamique anime l’éclosion de la Nouvelle-France. En effet, les missionnaires accompagnent les grands explorateurs, comme Louis Jolliet et le père Jacques Marquette, qui se lancent dans toutes les directions afin de découvrir le continent et d’y établir un réseau de contacts avec les Amérindiens. Néanmoins, un obstacle de taille se manifeste : les Iroquois belliqueux qui torturent les huit « saints martyrs canadiens », dont les pères jésuites Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant et Isaac Jogues. Par leurs attaques incessantes, les Iroquois, armés par les Anglais, menacent l’existence même de la colonie de la vallée laurentienne appelée le Canada.

Toutefois, l’ursuline Marie de l’Incarnation[2] à Québec ainsi que Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, et Jeanne Mance à Ville-Marie (la future Montréal) assurent le développement de la colonie en encourageant inlassablement l’immigration à partir de la mère patrie, laquelle enverra, entre autres, des défricheurs, des militaires et des religieuses « hospitalières » et éducatrices.

Ces personnages explorateurs ou fondateurs sont habités par une incandescence, que ce soit un ascétisme (action) ou un mysticisme (contemplation) intramondains. Ils possèdent un charisme de mission.

Le traité de la Grande Paix de Montréal (1701) lie les Français et une quarantaine de nations amérindiennes. Dont, enfin, les nations iroquoises. Cependant, la guerre de Sept Ans entre les empires anglais et français en Europe s’étend au continent américain. L’alliance franco-indienne s’illustre vaillamment sous la direction du gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil. L’affrontement des armes joue souvent en faveur de la résistance à l’envahisseur anglais – et jusqu’en 1760 à Sainte-Foy. Toutefois, une France dont la direction royale est mal inspirée abandonne son rameau nord-américain pendant deux siècles, jusqu’à la venue d’un chef d’État visionnaire, le général Charles de Gaulle. En conséquence, les nations amérindiennes seront entre-temps écrasées à travers le continent malgré la révolte de Pontiac, grand stratège à la tête d’une coalition de nations des Grands Lacs, puis d’autres chefs après l’indépendance des États-Unis.

La période prophétique du catholicisme québécois se termine avec l’occupation anglaise. Le Grand Manitou a été trucidé par God qui, par ailleurs, tiendra « Dieu » en tutelle.

La période cléricale du « Nouveau-Canada »

La période « cléricale » durera jusqu’au milieu du xxe siècle, soit deux siècles. L’Église catholique, l’institution religieuse prépondérante du Québec, règne alors sur les âmes. Néanmoins, elle doit composer avec les Anglais impérialistes, spécialement après l’écrasement des patriotes en 1837-1838. Surmoi collectif d’un peuple dominé, l’Église est ambivalente : pouvoir établi devant négocier divers compromis avec l’occupant qui s’est réservé le pouvoir militaire, politique et économique, elle est aussi pouvoir de résistance identitaire – elle protège la langue française contre les Anglais qui visent l’assimilation du peuple vétéro-canadien. Même bancale, l’Église catholique constitue toutefois la clé de voûte de la psyché québécoise.

Depuis 1759, puis surtout avec le projet unitariste et assimilationniste de lord Durham en 1840, suivi de près par la minorisation définitive du Québec reprovincialisé – mais réduit – dans le Canada continental en 1867, le régime anglais monarchique cherche à faire disparaître l’élément français, en le privant notamment de l’État-nation. Pourtant, de nombreux Canadiens, forcément devenus des « Canadiens français », perçoivent le nouveau Canada, qui représente la moitié de l’Amérique du Nord et s’étend d’un océan à l’autre, comme une opportunité, une nouvelle aire de vie où « croître et se multiplier » en y organisant leurs paroisses. Par sa grandeur, il se compare à la Nouvelle-France, qui se déployait à partir de la vallée du Saint-Laurent (l’ancien Canada) vers l’océan Atlantique à l’est (l’Acadie), la mer d’Hudson au nord, la chaîne des montagnes Rocheuses à l’ouest et la Louisiane au sud.

Toutefois, à l’époque de la Nouvelle-France, nous étions un peuple en gestation. Nos coureurs des bois étaient libres de circuler sur la majeure partie du continent pour y fonder des postes de traite. Le pouvoir anglais, s’il avait pu facilement briser le peuple acadien en le déportant massivement en 1755, ne put en faire autant avec les anciens Canadiens pour des raisons géopolitiques. En effet, le peuple vétéro-canadien était protégé par son nombre et son ancrage dans la vallée du Saint-Laurent, dont l’accès était difficile, la navigation dans le golfe du même nom étant très dangereuse et le climat rude. L’occupant anglais s’employa donc à faire échouer le peuple d’expression française sur le long terme en l’inondant d’une immigration massive destinée à bâtir une seule nation. George Brown, un des pères fondateurs du nouveau Canada de 1867, proclama que l’élément français y avait été « noyé ».

Dans le Canada continental, nous aurons finalement « survécu » plutôt que « vécu ». Tous les projets politiques d’envergure, comme la création de provinces françaises dans l’Ouest canadien, sont impitoyablement anéantis par le pouvoir orangiste. Cela culmine avec la pendaison en 1885 de Louis Riel, chef spirituel des Métis et père fondateur du Manitoba. Pendant un siècle, l’enseignement en français y est interdit par des mesures d’exclusion ; ainsi qu’en Ontario d’ailleurs, par exemple avec le Règlement 17 adopté en 1912, puis la double taxation scolaire punitive. Résultat : l’assimilation, qui ne cesse de s’aggraver, a déjà englouti la moitié des francophones hors Québec et affaiblit lentement mais sûrement le Québec lui-même – surtout à Montréal, sa métropole, et dans la région de l’Outaouais qui se trouve en contact direct avec la capitale canadienne. Le Canada est devenu un régime francophobe, qui aspire sournoisement à l’éradication de son identité originelle.

Le Québec s’émancipe

La Révolution tranquille survient dans les années 1960 comme un torrent printanier. Impétueuse et irrésistible, mais peu violente. La société québécoise non seulement participe au courant occidental d’évacuation de la religiosité chrétienne bimillénaire, elle fait au surplus le grand bond d’une société essentiellement agriculturiste et paroissiale à une société urbaine et technologique. Elle saute ainsi par-dessus la révolution industrielle accaparée par l’élément anglais. La politique québécoise est aussi inspirée par les mouvements anticolonialistes qui aboutissent à l’indépendance de nombreux pays à travers le monde. C’est donc une période de liquidation sur le plan spirituel et une fin de régime amorcée sur le plan sociopolitique. Un slogan résume l’époque : Maîtres chez nous !

Depuis les années 1930, les Québécois vivaient déjà majoritairement en milieu urbain. D’abord prolétarisés dans les grandes villes, où la propriété des industries leur avait échappé, ils reprennent en mains l’économie à partir des années 1960 grâce au pouvoir de l’État du Québec, qui crée des outils économiques collectifs. La nationalisation de l’hydroélectricité provoque un effet d’entraînement. Ainsi, les Québécois accèdent finalement à la modernité, dans sa phase technologique. De grandes réalisations sont donc accomplies sur tous les plans : économique, politique, social et culturel.

Les effets de cette mutation s’étalent sur le dernier demi-siècle. C’est la première phase de dissolution naturelle du régime d’occupation fédéral. Pour conserver sa mainmise, celui-ci n’a donc cessé de multiplier les freins et les obstacles constitutionnels, politiques et administratifs. Nous en sommes au point où les extrêmes – les pulsions de vie ou de mort – nous pressent de choisir entre l’indépendance ou l’intégration définitive au Canada unitaire, c’est-à-dire entre la libération de notre peuple ou sa disparition. Incertain, parfois égaré, le peuple québécois cherche sa Référence, l’étoile Polaire qui lui indiquera la direction de sa prochaine destination. Dans notre histoire vertigineuse, l’appel des forces morbides est puissant. Nous verrons qu’il est autant interne qu’externe.

Les menées du fédéralisme oppressif

En réaction au réveil du Québec qui s’est engagé dans la reconquête de son pouvoir politique, apparaît en 1968 la troïka des colombes messianiques : Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et Jean Marchand. Animées par leur antinationalisme froid, abstrait et « rationnel », elles cherchent à sauver le régime politique canadien. En réalité, chez ces prosélytes de la foi fédéraliste, il s’agit d’un néonationalisme clérical largement inconscient qui vise à recycler le vieux rêve canadien-français. En opérant une substitution du surmoi collectif : l’Église catholique serait remplacée par l’État canadien bilingue et multiculturel. Néanmoins, cette conception fausse et superficielle, qui se gonflera en prétention universelle, deviendra inopérante.

L’État fédéral aux abois s’applique à faire la promotion du bilinguisme, entre autres, dans le but prétendu de sauver les francophones hors Québec. Mais, cela s’avère un piège : les restes de la francophonie hors Québec, en adoptant la « dualité linguistique » comme nouvelle Référence sociétale, s’assimilent à un rythme accéléré sous ce couvert (comme l’illustrent les recensements de la population). Le bilinguisme officiel est donc soustractif. Les chevaux de Troie bilingues cherchent à contagionner la nation française d’Amérique. Néanmoins, le séparatisme psychique résultant de la coupure langue-culture confère un caractère rédhibitoire – donc très provisoire – à la nouvelle race des « Bilingues ». D’ailleurs, ils sont aussitôt remplacés par les « Multiculturels » qui cachent mieux encore les futurs sujets anglais.

Le gouvernement fédéral colonialiste au service de Bay Street – le siège de la ploutocratie canadienne à Toronto – commet de nombreuses agressions dans le but d’empêcher l’aboutissement naturel du processus de libération du Québec. Notamment :

  • l’envahissement des champs de compétence provinciaux avec le pouvoir de dépenser que lui procure le vol constitutionnel antérieur de l’impôt sur le revenu (à l’occasion des guerres mondiales), puis celui de la taxe de vente ;
  • l’édulcoration graduelle par la Cour suprême du Canada de la Charte de la langue française depuis son adoption en 1977 ;
  • le rapatriement et la modification unilatérale de la Constitution canadienne en 1982, dont seule la version anglaise est demeurée officielle ;
  • l’adoption de la loi dite sur la clarté en 2000 octroyant à l’autorité fédérale tout pouvoir de limitation et d’interprétation négative du résultat d’un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec.

A contrario, les Québécois, qui ne se désignent plus comme des Canadiens français, cherchent à se doter d’un surmoi collectif authentique : l’État du Québec, dont la langue officielle est le français. Mais de nombreux Québécois sont encore mus par l’atavisme canadien-français. À quoi tient cette ambivalence identitaire ?

Notre dualité psychique

À l’époque de la Nouvelle-France, il existait essentiellement deux types d’hommes : le coureur des bois, nomade qui a largement adopté le mode de subsistance des Amérindiens, et le défricheur-cultivateur, sédentaire qui habitait surtout à Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal. La polarité nomadisme-sédentarisme s’est aussi manifestée dans le nouveau Canada. Les terres arables n’étant plus disponibles au Québec, de nombreux Canadiens français ont émigré à l’ouest de la rivière des Outaouais pour y créer des petites collectivités dans les autres provinces. Les États-Unis furent une destination encore plus importante à la fin du xixe siècle ; ceux qui y furent attirés par l’emploi dans les nouvelles manufactures ne réussirent pas à conserver leur identité, malgré le mode d’organisation paroissiale. Le Québec a ainsi perdu la moitié de son capital génétique dans cette émigration. En revanche, on s’attendait illusoirement à ce que le nouveau Canada – considéré comme « un pacte entre deux nations » – respecte les droits fondamentaux des Canadiens français quant à leur identité linguistique et culturelle.

En conséquence de ces culs-de-sac et aussi des référendums perdus, la tentation est grande pour plusieurs concitoyens de se replier sur le mythe de l’autonomie provinciale au sein du Canada ou, carrément, de s’accommoder du Canada unitaire tel quel en renonçant à la moindre revendication pour « éviter la chicane ». D’où l’ambivalence morbide de leur allégeance. Néanmoins, la soumission – totale ou partielle – n’est qu’une source de fausse sécurité qui conduirait à la louisianisation inexorable du Québec.

Pour se ressaisir, les Québécois doivent repenser et réarticuler leur polarité nomadisme-sédentarisme. Nous ne sommes plus à l’époque de la Nouvelle-France, lorsque l’Amérique du Nord était surtout une vaste aire de jeu partagée avec les Amérindiens ; ni à l’époque du nouveau Canada continental, qui devait s’avérer le sépulcre blanchi de la francophonie. Conjuguée à l’assimilation des francophones, l’immigration canadienne, exceptionnellement massive en comparaison avec les autres pays, a pour but de renforcer le nombre des Canadiens anglais et de réduire la proportion de l’élément français à l’insignifiance politique. À l’échelle canadienne, c’est fait : alors que l’ancien Canada était entièrement français, les francophones ne constituent plus que le cinquième de la population du Canada actuel. Cette proportion nous a même fait perdre la masse critique nécessaire à l’obtention des quelques compromis mineurs arrachés dans le passé au Canada continental anglais. Aujourd’hui, même le nationalisme « canadien » de P. E. Trudeau, considéré encore trop français – pas assez britannique –, subit le retour agressif du refoulé monarchiste. L’empire bilingue trudeauiste, qui devait durer mille ans, s’écroule lamentablement.

Toutefois, avec environ quatre cinquièmes de citoyens de langue maternelle française, le Québec a la capacité – à titre de successeur du Canada laurentien – de s’affranchir de la tutelle fédérale royaliste en se dotant d’un État moderne complet. Le vaste territoire national québécois regorge de richesses, qu’il est possible d’exploiter aisément dans le respect de l’environnement avec la technologie contemporaine. Le Québec post-Canada est appelé à redéployer son nomadisme à l’échelle de la planète et à entretenir des rapports directs mutuellement enrichissants avec les autres pays libres. Terminé le déshonorant chaperonnage de la fausse identité canadienne.

Notre nouvelle dualité féconde exige donc une base solide, c’est-à-dire le territoire national structuré par un État souverain afin d’assurer des relations diplomatiques, culturelles et commerciales illimitées avec les quelque deux cents autres pays du monde.

Un geste de reconnaissance et des gestes de rupture

Notre aventure en Amérique commence avec un Dieu zélé, se poursuit avec un Dieu résistant et semble se terminer avec un Dieu poussé par nous-mêmes à la retraite. Comment se résoudra notre présente déréliction collective ?

Il conviendrait de retirer le crucifix de l’Assemblée nationale. Dans l’honneur et la dignité. Entre autres, ceux des communautés religieuses qui nous ont instruits et soignés pendant trois siècles et demi. Il importe de faire la paix avec notre passé pour s’élancer vers l’avenir.

Cher lecteur, imaginez que vous soyez un harfang possédant la faculté de voyager dans le temps. Que verriez-vous dans un proche avenir ? En prévision de la signature constitutionnelle traîtresse du médicastre en chef du royaume de Morticolie en 2017, le peuple se soulève. Il pénètre dans l’enceinte de son Assemblée nationale afin d’y expurger les armoiries royales britanniques qui dominent actuellement le crucifix. Parce qu’elles représentent l’assujettissement de notre nation à la reine d’Angleterre et du Canada, et chef de l’Église anglicane, donc la représentante de God sur terre. Avec allégresse, le peuple jette ces armoiries dans les feux de joie sur les plaines d’Abraham lors de la fête nationale. Simultanément sur tout le territoire national, l’unifolié est consumé par les feux de la Saint-Jean. Quant à la statue du génocideur James Wolfe, on la retire de la façade de notre Parlement pour l’installer plus tard en son sous-sol, précisément dans le nouveau lieu pédagogique appelé le Musée des horreurs colonialistes.

Retour sur la jonction du temps. Il était plutôt facile dans les années 1960 de s’en prendre à notre Dieu blessé tel le Roi pêcheur de la légende arthurienne. Toutefois, aurons-nous le courage collectif de détrôner God, cette idole ethnique usurpatrice de notre destinée ? Renversement que confirmera l’élection d’une majorité de députés indépendantistes. Concrétisé par l’expropriation officielle du gouvernement fédéral, possesseur légal impudent du terrain sur lequel est érigé notre Parlement. Ainsi que par l’abrogation unilatérale de la Constitution canadienne divine (cf. son préambule) sur notre territoire national. Souverains chez nous ! De notre passé, de notre présent, de notre avenir. Vive la République du Québec !

Pour une spiritualité refondée

Quid le Dieu chrétien issu de la Palestine dont l’omnipotence a fait l’objet d’une convoitise répandue chez l’espèce qui se targue d’être humaine ? Institué par une secte appelée les Nazaréens, ce Dieu s’étendra à la grandeur de l’Empire romain dont il deviendra la religion officielle. Qui se propagera sur la planète entière pour en devenir la religion la plus importante. Or, l’animateur initial de la secte, Jésus, était un dissident sachant faire sortir l’esprit de la lettre des anciennes écritures juives. Où est passé son souffle révolutionnaire ?

La religion chrétienne en Occident culminera au Moyen Âge dans l’expression architecturale des magnifiques cathédrales et la mystique apophatique rhénane. Elle s’abîmera dans les ordalies et les flammes infernales de l’Inquisition. On notera cependant que les hérétiques en Nouvelle-France furent épargnés du supplice igné. Il suffira que nos « bûchers » contemporains fassent monter la fumée des symboles ou des effigies du pouvoir usurpateur.

L’Église catholique n’a pas su s’adapter au monde moderne, en témoigne spécialement l’échec de l’aggiornamento inauguré par le concile Vatican II dans les années 1960. De même, on peut estimer que toutes les religions établies du monde disparaîtront, faute d’avoir relevé le défi de la liberté de la pensée et de la solidarité avec l’ensemble du genre humain.

Quelle sera donc, pour le peuple québécois, la nouvelle Référence qui succédera au catholicisme ? Le « canadianisme » artificiel – multiconfessionnel et multiculturel – qui prétend tout accumuler, mais ne sait pas retenir ce qui est vrai, efficace, vivant ? N’avions-nous pas abandonné l’identité canadienne-française pour devenir des Québécois nationaux – plutôt que des Québécois plus provinciaux que jamais ? N’est-il pas long et immense l’écœurement politique de n’être que la province[3] d’une autre nation ? Dorénavant sous le contrôle des pires superstitions véhiculées par les religions établies ? Serions-nous des crucifiés consentants ? Finie la fixation morbide sur le néant de notre empêchement ! Ne préférerions-nous pas sortir rayonnants du tombeau de la destinée collective où nous sommes actuellement ensevelis ? Nous sommes capables de réaliser simultanément la décolonisation nationale et la délivrance spirituelle.

Quelle naissance perpétuelle attend le peuple québécois après son affranchissement ? Une nouvelle conscience planétaire émerge, où les personnes et les collectivités libres et responsables seront indubitablement les plus lucides et les plus créatives. Le nouvel idéal-agent du Québec, tout en étant original, participera à la mouvance de la nouvelle spiritualité en voie d’élaboration à l’échelle planétaire. Il saura s’alimenter avec discernement à diverses traditions – c’est entre autres là que doit jouer notre nomadisme – en évitant de tomber dans les pièges du laxisme et de la rigidité. Il importe d’assurer l’équilibre entre les forces centrifuges et centripètes. La nouvelle spiritualité sera donc enracinée, exploratoire et englobante.

Finalement, pour s’épanouir et s’accomplir dans la dignité, le Québec – tant à l’échelle de l’État que de l’ensemble de ses citoyens – assume la mission particulière de parler le français à titre de langue commune. Le français étant le levier de la résurrection perpétuelle de notre conscience individuelle et collective. 

 

 


 

[1] Dans ses grandes lignes, elle est inspirée par le modèle du sociologue allemand Max Weber qui distingue trois périodes : prophétique, où apparaissent les fondateurs ; traditionnelle, où règne le clergé ; et rationnelle, où se produit le désenchantement (Sociologie des religions, Gallimard).

[2] Canonisée par le pape François le 3 avril 2014.

[3] Du latin provincia, territoire conquis par les Romains.

 

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