Le nom qu’on nous a chipé et le pays pour lequel on n’a jamais voté

Il serait bon pour un prince d’être réputé libéral ; cependant la libéralité peut être exercée de telle manière qu’elle ne fasse que lui nuire sans aucun profit.

– Machiavel

Quant à moi, je ne sais pas où va l’histoire (le sens-orientation-direction), mais je commence à découvrir ce que l’on peut en faire si, à travers elle, nous nous appliquons à la recherche du sens (le sens-signification-expression)
C’est-à-dire la lumière de ce que l’histoire peut exprimer.

– Alphonse Dupront

Quel est le rôle exact de la Grande Coalition ? Qui est Antoine-Aimé Dorion ? Qui et que sont les Rouges ? À quoi s’opposent-ils au juste ? Quelle est donc l’importance de cette Conférence de Québec ? Plongeons !

L’inconstance ministérielle chronique de 1854 à 1864, l’expression des volontés de changement de constitution, la nouvelle donne de la « folie des chemins de fer », la perspective nette d’abolir la French and Papist Domination (chère à George Brown), le passage d’une économie « manufacturière » à une économie « industrielle », l’affront puéril du libéral J. Sanfiedd Macdonald (alors premier ministre avec A.-A. Dorion) en 1864 pour éviter la discussion de la motion de Brown de former un comité d’études des problèmes constitutionnels, tout cela provoque l’adhésion de Brown au grand projet fédéral des conservateurs. Voilà le début de la fin d’une possibilité strictement canadienne. C’est la mort programmée du Parti rouge et du Canada-Uni et la mise en place des conditions, à long terme, de la réalisation du rapport Durham de 1840.

La « Grande Coalition » réunit trois des quatre formations politiques importantes du Canada-Uni. Les « Tories » (conservateurs) de J. A. MacDonald du Haut-Canada, les « Bleus » (conservateurs) de G.-É. Cartier du Bas-Canada et les Clear Grits (radicaux-réformistes) de George Brown, du Haut-Canada. Les principes idéologiques de ces derniers s’apparentent directement à ceux des Rouges, mais les Clear Grits, eux, ne sont pas des Canadiens français. Ces trois formations sont d’emblée d’accord sur le projet de bâtir une union fédérale canadienne augmentée des autres colonies britanniques septentrionales, toutes reliées par chemin de fer.

Ce qui semble ici couler de source avait été précédé pourtant de propos d’une limpide crudité. Exemple : Lord Elgin[1] écrivait au Foreign Office[2] de Londres le 22 novembre 1850 :

Chaque jour, la haine des francophones par les Clear Grits est de plus en plus ouvertement manifeste. L’ancien juge-en-chef de Terre-Neuve, monsieur Boulton, est une sorte de leader chez les Clear Grits et il aurait dit lors d’un dîner public que « les nègres sont la grande difficulté des États-Unis et les Canadiens français celle du Canada », un sentiment qui est de nature à s’arrêter dans le gosier d’un peuple passablement sensible et méfiant[3].

Puis, en 1856, George Brown lui-même avait manifesté son point de vue sur le climat qui régnait à l’Assemblée législative :

Nous avons deux pays, deux langues, deux religions, deux façons de penser et d’agir. La question est de savoir s’il est possible de maintenir ces deux nations avec une seule législature et un seul État. Voilà la question à résoudre[4].

De tels propos ne sont pas exceptionnels. L’état d’esprit qu’ils traduisent servira d’assises à la position des Rouges et des libéraux modérés, qui ne supportent pas la francophobie reconnue de Brown et de son parti. Cela dit, les libéraux-démocrates modérés ne pardonnent pas à Dorion son alliance avec Brown pour former le très éphémère ministère Brown-Dorion, qui a duré du 2 au 5 août 1858. Ils fuient les Rouges pour se réfugier chez les « Bleus », à leur corps défendant. Le poids des Rouges et l’influence de Dorion sont alors irréversiblement diminués et leur opposition à la Grande Fédération, plus tard, en sera complètement affadie.

Dans la longue saga des projets fédératifs du XIX° siècle, celui qui nous occupe voit les Grits se placer en parallèle aux Rouges et endosser le programme de confédération élargie, alors qu’ils s’étaient pourtant entendus avec ces derniers sur une union fédérale des deux Canadas, constitué de deux provinces avec chacune sa législature et d’un gouvernement central mixte.

Il est aisé de comprendre la solitude du Parti rouge dans le mouvement d’opposition. C’est la première fois qu’une partie du Parlement est exclue des discussions constituantes sur le renouvellement du pays. Ce ne sera pas la dernière.

Oui ! Il y aura une opposition au « pacte fédératif » d’un nouveau Canada. Toutes les bases sont dans la défection de Brown, la critique et l’analyse des 72 « Résolutions de Québec » issues de la Conférence du même nom. Pour l’essentiel, ces résolutions seront adoptées telles quelles à la Conférence de Londres (1865) pour former la Confédération canadienne proclamée en 1867. On parle ici de la formation d’un nouveau pays : comme l’Italie ou l’Allemagne à la même époque.

Des précisions

On l’a vu plus haut, Antoine-Aimé Dorion et les Rouges sont favorables à un projet d’union fédérale – plutôt que législative – des deux Canada depuis 1851. Ils en sont même les propagandistes. Une « petite fédération » exclusivement canadienne. Quitte à offrir l’inclusion aux colonies britanniques lorsque les finances publiques auront été assainies, les exactions financières abolies et la spéculation foncière punie. Cette position est valide de 1851 à 1867.

George Brown endosse ce projet de 1857 à 1864. John A. Macdonald aussi. Celui-ci reprend cette position en 1864 en alléguant que si son propre projet de confédération n’obtient pas l’assentiment, il sera en faveur d’une union fédérale des Canada avec possibilité d’ouverture plus tard aux autres provinces et colonies britanniques.

La Conférence de Charlottetown se déroule du 1er au 9 septembre 1864. Les discussions se tiennent autour d’un projet d’union des colonies du golfe de la rivière du Canada, dites des Maritimes. La députation du Canada-Uni n’y a pas été invitée. Peu importe, la moitié des ministres canadiens s’y invitent et arrivent à quai solennellement, à bord d’un gros bateau à vapeur, le Queen Victoria.

Anecdote savoureuse : la ville est alors en liesse en raison de la présence d’un cirque, une première en vingt ans. La population ignore les honorables délégués canadiens. Les chambres d’hôtel sont toutes réservées. Seul un député, W. H. Pope, rame jusqu’au large bateau pour les accueillir. Qu’à cela ne tienne, les Canadiens demandent à être entendus prioritairement pour présenter leur projet pancolonial britannique d’une Grande Fédération unifiée par un chemin de fer. Les ténors en sont G.-É. Cartier, J. A. Macdonald. G. Brown et A. T. Galt et le champagne coule à flots (les réserves du Queen Victoria seront totalement épuisées durant les nombreuses libations). Après la prestation des Canadiens, exit le projet d’une union des Maritimes. Il est plutôt convenu de se revoir à Québec, le mois suivant.

En octobre, la Conférence de Québec se tient à huis clos. Ses participants ont pour objectif de fonder un nouveau pays. Les 33 délégués s’entendent à l’unanimité : les résolutions constituantes ne seront pas soumises à l’approbation du peuple. Cachette et secret pour la gestation du grand Canada.

Ici, il est bon de rappeler que les Clear Grits dénoncent le Canada-Uni et la French Domination depuis 1850. En 1864, à défaut de partager l’idéologie des conservateurs, leur calcul politique rend possible la fin du Canada-Uni, l’abrogation de l’Union Act et son remplacement par un Grand Pacte fédératif.

Antoine-Aimé Dorion et les Rouges

Antoine-Aimé Dorion (1818-1891) est le deuxième fils du député patriote du comté de Champlain et marchand général de Sainte-Anne-de-la-Pérade, Pierre-Antoine Dorion. Il est élevé dans un milieu familial aux idées avancées, progressistes et « papineauistes ». Une réunion des députés patriotes a déjà eu lieu à la maison paternelle en 1836. La même année, P.-A. Dorion assume la présidence du banquet de la Société Saint-Jean-Baptiste tenu à Saint-Ours. Sans crainte de représailles, il frôle le crime de lèse-majesté en portant un toast à la santé du Roi : « Qu’il n’oublie pas qu’il n’est nulle forme de gouvernement dont la prérogative soit d’être immuable, nulle puissance politique qui, créée d’hier ou d’il y a mille ans, ne puisse être abrogée dans dix ans ou demain[5] ».

Père, grand-père, beau-père, beau-frère, oncles sont députés patriotes. Aintoine-Aimé fréquente le Séminaire de Nicolet puis part faire ses classes de droit chez Côme-Séraphin Cherrier, l’éminent avocat de Montréal. Il devient lui-même avocat dans cette ville en 1842, il a 24 ans. Il côtoie les familles Bureau, Fabre, Viger, Labrèche-Viger, Dessaulles, Laflamme, Jetté, Papin, Doutre ; toutes familles démocrates, libérales et républicaines, favorables à l’abrogation de l’Union Act.

C’est un observateur sagace et ambitieux, un habile rhétoricien capable de s’adapter. Il est taillé pour la politique. Il est aussi reconnu pour sa très grande politesse et sa courtoisie. De 1842 à 1848, il grave ses traits de caractère et jouit de la plus haute estime de ses pairs. Il apprend à choisir le moment de ses interventions.

Dorion est un plaideur rationnel, « il n’a pas son égal au barreau[6] », fouineur de jurisprudence, perspicace, catholique pratiquant dans un parti ouvertement anticlérical. Peut-être un peu trop posées, ses interventions publiques sont plutôt ternes.

Il s’infiltre dans le Tout-Montréal juridique, intellectuel, littéraire, journalistique, religieux même. Mais surtout, il parfait et pratique la langue anglaise pour pénétrer les milieux anglophones d’affaires, de la finance, du commerce. Il a d’ailleurs épousé Dame Iphigénie Trestler, qui ne parle pas français. Dorion en vient lui-même à parler sa langue maternelle comme quelqu’un qui aurait séjourné longtemps en terre britannique, et cela lui nuit. Il apprend à manœuvrer.

Manœuvrer, c’est ce qu’il fait tout au long de sa carrière politique, qui commence en 1847 à l’annonce du retrait de Louis-Joseph Papineau. Peut-être par effet de vacuum, il assume la relève. Propulsé par les partisans, il fonde le Parti rouge cette année-là. C’est fort probablement « l’homme le plus brillant de son époque[7] ». Mais ses projets politiques ne seront pas parachevés.

Les Rouges sont des jeunes passionnés, instruits, ouverts aux idées de progrès et de nationalité. Ils sont juristes, avocats, hommes de lettres, journalistes, hommes d’affaires, Canadiens français pour la plupart même si d’autres sont issus de la colonisation britannique. Bref, ce sont des « bourgeois professionnels » à quelques exceptions près ; et des radicaux-libéraux doctrinaires-démocrates-nationalistes-républicains et anticléricaux.

Mais être anticlérical, à ce moment de l’histoire, c’est se mettre à dos la vaste majorité de la population catholique, qui suit les mandements de l’épiscopat. Principalement de messeigneurs Bourget, Laflèche et Taschereau. Les Rouges sont d’inspiration américaine (Jefferson et Jackson) et française (la flambée révolutionnaire de 1848). Ils se sentent libres par rapport aux positions politiques de l’Église.

Fait à noter, en 1864 pile, le pape Pie IX publie son encyclique Quanta Cura, accompagnée du Syllabus ou Catalogue des principales erreurs de notre temps. S’y trouvent condamnés le socialisme, le matérialisme, le rationalisme, le nationalisme et le libéralisme, autant d’idées qui ont formé l’idéologie des jeunes Rouges des années 1844-1854. Le propos du Syllabus fait l’objet d’une lettre des évêques aux membres du clergé. Cette lettre doit être lue en chaire ; elle est aussi publiée dans les nombreux journaux d’allégeance conservatrice.

Au palmarès de Dorion et du groupe de jeunes Rouges assoiffés de renouveau, de possibilités en dehors de « cette union forcée » : la fondation de nombreux groupes et sociétés qui disséminent les idées nationales et libérales. Cette jeunesse est convaincue de ses talents et du grand potentiel du Canada français, et ce alors même que l’échec des insurrections de 1837-1838 et l’union forcée des deux Canadas sont des événements encore bien récents.

  • · La Société des Amis (24 novembre 1844) : société d’études et de discussions littéraires et philosophiques à caractère national fondée par des avocats et médecins. Le but : « S’instruire et encourager les lettres et les sciences, l’économie politique et les Beaux-Arts[8] ».
  • · L’Institut canadien de Montréal (17 décembre 1844) : « fondé dans un but d’union, d’instruction mutuelle et de progrès général » ; point de ralliement de la jeunesse de toutes nationalités et de toutes religions (1859) ; centre d’émulation patriote et d’instruction par la bibliothèque de 1600 volumes et 120 journaux ; joutes oratoires ; société ouverte à toutes les classes et à toutes les conditions. L’Institut est sévèrement condamné par monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, qui réclame le contrôle de la bibliothèque puisqu’elle compte des volumes mis à « l’Index ». On y rédige en collaboration les articles de L’Avenir et du Pays. Les « disputes » discursives sont étoffées. Monseigneur Bourget écrit trois mandements en date du 10 mars, du 30 avril et du 31 mai 1858 pour avertir les membres de l’Institut qu’ils tombent sous le coup des peines canoniques et pour les engager à se retirer afin de ne pas être privés des sacrements. 108 membres démissionnent alors et fondent L’Institut canadien-français. Malgré cette intrusion de l’Église dans un mouvement de jeunes, 700 autres restent à l’Institut canadien[9].
  • · Le journal engagé L’Avenir, fondé en 1848 par Jean-Baptiste-Éric Dorion, le frère d’Antoine-Aimé. Toutes les convictions des Rouges y sont affichées. Formé par des jeunes : Éric a 24 ans, Antoine-Aimé, 26. C’est encore la jeunesse qui mène les projets de discussion, d’information, de prise de position critique et d’analyse[10].
  • · Le Club national démocratique (1849) : dans le manifeste publié par L’Avenir se trouve l’essence des Rouges : droit des populations à juger de leurs gouvernements ; nocivité de tout pouvoir monarchique ; instauration d’une démocratie pour donner du pouvoir au peuple ; critique de « la république de Danton et Marat [qui] n’est dans son application qu’une souillure de la véritable république, de la république telle que l’ont comprise Washington et Jefferson ». Ici aussi la moyenne d’âge des membres est de plus ou moins 30 ans[11].
  • · La Société d’Annexion [aux États-Unis] de Montréal (18 septembre 1849) dont font partie les Molson, Dewitt, Young, Rose, Redpath, Holton et Galt. Encore une société formée de jeunes[12]. Elle rejoint les libéraux des deux nations. Chez les Rouges : aucune monarchie constitutionnelle, aucun « britannisme ». Plutôt une inspiration américaine. L’annexion aux États-Unis leur paraît profitable, car elle assurerait le « progrès » (credo libéral) mieux que l’application stricte de la Rep by Pop. Les financiers anglo-protestants du Bas-Canada y voient pour leur part de meilleures garanties religieuses que dans un régime d’union ou même dans une fédération où les conservateurs du Bas-Canada seraient les alliés fermes de l’épiscopat catholique. Au final, les Rouges c’est ça.
  • · Le journal Le Pays (15 janvier 1852) dont Antoine-Aimé Dorion est propriétaire. Il a alors 28 ans et il désire prendre ses distances de L’Avenir, à cause du ton acéré, mais authentique que lui donne Éric. Il trouve trop radicales les positions du journal de son frère. Les rédacteurs et journalistes du Pays sont tous jeunes[13].

L’opposition à tout projet d’union plus large que la simple union fédérale des deux anciens Canada est toute là, dans cette effervescence intellectuelle, progressiste, « éclairée », vraiment libérale, à contre-courant, mais jeune et déterminée. Des institutions comme l’Institut canadien sont fondées à Québec, Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean, Iberville, Joliette, Chambly, Sorel, Berthier, L’Assomption et même aux États-Unis dans des groupes canadiens-français.

La puissance de l’argent, de la finance et de la construction de chemins de fer

À la veille de la Conférence de Québec, les Rouges – les jeunes sont maintenant dans la quarantaine – doivent composer avec une réelle prévalence financière et commerciale insoupçonnée. Le Traité de réciprocité commerciale avec les États-Unis (signé pour dix ans en 1854) vient à échéance et ceux à qui il a profité – investisseurs canadiens, britanniques et américains – sont en plein dans le grand contexte d’explosion de construction de voies ferrées. La spéculation foncière et la collusion font faire des « affaires d’or » aux promoteurs, des profits faramineux financés par les gouvernements et ministères successifs. Cela fait même scandale. George-Étienne Cartier a été défait en Parlement sur une question de malversation de 100 000 $ au profit du Grand Trunk Railway Of Canada (GTRC). Et cela ne représente même pas 10 % des montants encourus dans l’aventure.

Les Américains ont pris le quasi-contrôle, avec une participation canadienne et britannique, des domaines du bois, de la métallurgie et du charbon. Au cœur du comportement de l’argent, des idées qui l’accompagnent et des stratégies politiques indispensables pour s’enrichir, il y a l’expansion des projets de construction de chemins de fer. On y trouve plusieurs noms qui se sont fait connaître d’abord en politique.

Le premier véritable chemin de fer est le Champlain and Saint Lawrence Railroad (1836) financé centralement par John Molson et quelques marchands de Montréal. D’autres projets suivent : le Montreal and Lachine Railroad (1847) ; le St. Lawrence and Atlantic Railroad, financé par Alexander Tilloch Galt. Un ami de Galt, Francis Hincks, fait entériner par le Parlement le Guarantee Act en 1849 : c’est une loi qui assure les promoteurs de chemins de fer du soutien financier de l’État colonial. Le politicien conservateur et homme d’affaires Allan MacNab récolte des profits impossibles à chiffrer, mais dont on dit à l’époque qu’ils sont « énormes ». Les investisseurs britanniques ne sont pas en reste : le GTRC est construit après le vote de la Loi du Concordat du Grand Trunk, en 1862, qui assure son financement public et ses profits privés.

Pour citer l’historien George Stanley, dans The Canadians, « des liens d’acier devaient s’ajouter aux bonnes intentions pour que la Confédération ait lieu et survive. Sans le chemin de fer il n’y aurait pas eu de Canada, il n’aurait pas pu y en avoir ». De fait, la construction du successeur du Grand Tronc, l’Intercolonial Railway, est une des conditions imposées par la loi constitutionnelle de 1867. Dorion et quelques Rouges se sont prononcés en faveur de la construction de chemin de fer en 1854. C’est de cette façon qu’ils ont fait « tomber » George-Étienne Cartier, compromis dans le scandale du Grand Tronc.

La Confédération sans le chemin de fer intercontinental est donc une absurdité, de même que le chemin de fer intercolonial sans la Confédération est une impossibilité. Cartier est l’avocat du Grand Tronc, John A Macdonald en est le promoteur et A. T. Galt, le maître financier.

Comment passer sous silence la très grande proximité de Dorion avec le monde des affaires et de la finance ? En voici quelques exemples : la fondation des premières banques, la Banque du peuple, la Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal ; les rapprochements avec la New York Insurance Co, ou avec Gzowski & Co. contractants de chemins de fer ; ses présences aux Montreal Board of Trade, à la Commission du Port de Montréal, à la City Bank ; sa proximité d’A. T. Galt dans Eastern Township Bank, Caughnawaga Ship Canal Co., Canada Life Insurance. Co. Ses fréquentations d’affaires sont Luther H. Holton, L. T. Drummond, A. T. Galt, J. Rose, James Redpath, J. Young, J. Molson, Jacob Dewitt, Ira Gould et Benjamin Brewster. Il n’y a pas à dire Dorion devient peu à peu plus libéral que radical, nationaliste et anticlérical.

L’opposition à la Grande Fédération canadienne élargie

Depuis 1851, tout projet de Confédération intercoloniale est combattu par les Rouges. Peu importe qui le présente. En 1864, les Rouges sont unis derrière leur chef. Ils sont tout de même 20 députés sur les 65 du Canada-Est à l’Assemblée législative du Canada-Uni.

Catimini, iniquité et dettes publiques

En novembre 1864, peu après la conférence de Québec, Dorion sait que le gouvernement ne recourra pas au peuple pour faire approuver l’union fédérale. D’ailleurs, il est prévu que les élections n’auront lieu qu’après la proclamation de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB). Le peuple sera placé devant le fait accompli. Où sont donc passés le groupe influent d’entrepreneurs et les signataires de la Société d’Annexion de Montréal ?

Dorion signale également que, dans le projet de Confédération, la représentation de la Chambre basse sera répartie d’après la population de chaque province. Mais que le Bas-Canada conservera toujours le nombre fixe de 65 députés alors que les autres provinces verront le nombre des leurs ajusté tous les 10 ans. Le chef du Parti rouge note aussi que les lois provinciales seront soumises à l’approbation du gouvernement fédéral, qui pourra les désavouer dans les douze mois. Pour lui, le projet de Confédération est une union législative déguisée en union fédérale : un gouvernement central fort et des gouvernements provinciaux affaiblis.

Quant aux dettes de toutes les provinces, le projet prévoit qu’elles seront consolidées et imputées au gouvernement fédéral. De plus, les provinces dont la dette dépassera la moyenne devront verser un intérêt de 5 % sur le capital. C’est justement le cas de la future province de Québec, à cause de l’iniquité de l’Union Act qui a imposé au Canada-Est une partie de la dette de l’ancien Haut-Canada.

Floué une première fois, le Québec le serait donc de nouveau dans le projet de Confédération. Le Canada-Est, insiste Dorion, avait 133 000 $ de dettes lors de l’Union pendant que le Haut-Canada en avait une de 1 300 000 $. Depuis lors, quatre millions ont été dépensés pour les canaux et huit autres pour les chemins de fer ; plus un million pour travaux divers. Le Canada sortirait de l’Union pour entrer dans la Confédération avec une dette nette de 27 500 000 $. Injuste, dit-il !

La dette publique du Canada-Uni s’élève à 75 millions en 1864. Le projet de Confédération propose de rajouter celle de 15 millions du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, plus 16 millions pour l’Intercolonial et 5 500 000 $ pour l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve. En tout, 36 millions, qui porteront la dette de ce nouveau Canada à 111 500 000 $ auxquels s’ajouteraient les coûts d’organisation de la défense du territoire. Insensé, clame Dorion !

Dorion se demande quelle sera l’indépendance du gouvernement des provinces si on leur enlève leur droit criminel et commercial, si elles sont soumises au désaveu de leurs lois, et si elles ne peuvent pas nommer les juges qui doivent veiller à l’exécution de leurs lois. J. A. Macdonald pense de même quand il écrit à M. C. Cameron :

If the Confederation goes on you, if spared the ordinary age of man, we will see both Local Parliaments and Governements absorbed in the General Power. This is as plain to me as if I saw it accomplished now… of course it does not do to adopt that point of view in discussing the subject in Lower Canada.

Constatons qu’en politique, on peut avoir raison dans les arguments et être défait en Parlement. Dorion a raison. Pourtant J. A. Macdonald aura sa Confédération canadienne.

Opiniâtreté et persistance

Le mouvement d’opposition se poursuit. Pourquoi dans cette Confédération faudrait-il revenir à un conseil législatif composé d’un nombre fixe de membres nommés à vie par la Couronne alors que dans le Canada-Uni, le conseil législatif est électif depuis 1848 ? Pourquoi n’aurait-on pas pu simplement signer un traité commercial ou de réciprocité avec les Maritimes et ainsi assurer à chaque province tous les avantages que l’union pourrait produire ? Devant l’absence de réponse aux questions qu’il pose, Dorion déclare que la Confédération est prématurée, non nécessaire, qu’elle représente une surcharge fiscale pour les contribuables et une menace pour l’intérêt et la prospérité du Canada-Uni même élargi.

Les Rouges organisent dix-huit assemblées de comtés et lancent des pétitions. Mais comme le projet de Confédération a déjà reçu l’aval de Londres, la Grande Coalition laisse braire l’opposition. Après avoir disséqué les 72 « Résolutions de Québec », Dorion comprend et accepte qu’en parlementarisme britannique l’opposition doit faire son devoir uniquement en Parlement, suivre les règles du jeu et accepter le verdict final. Sans l’assentiment populaire, vraiment ?

L’avocat pointilleux et respectueux des institutions annonce donc « faire son devoir » en essayant de tirer le plus d’avantages de cette Confédération inéluctable. Mais il continue le combat oratoire. Les 16 février et 6 mars 1864, il livre certainement ses discours les plus énergiques, ordonnancés, imparables… Mais en vain. Le 11 juillet 1866, encore, « Dorion made a capital speech last night – the best he never made I think – in the House », écrit G. Brown à son épouse. Par la suite, il continue le combat dans les journaux et va jusqu’à écrire une « Adresse à Lord Carnarvon, Secrétaire d’État aux Colonies à Londres » en octobre 1866.

Le Parti rouge qu’on dit composé de démagogues a pour chef le plus modéré, le plus sage, le plus courtois, le plus juste de la Chambre. Tout est chez lui mesuré, réglé, méthodique, régulier, honnête et l’œuvre d’un travail opiniâtre. (David, p. 332), mais, sans charisme, ses discours manquent d’ornements littéraires, les phrases y sont précipitées et le ton monotone. De plus, Dorion est mal servi par une voix faible et une gestuelle peu convaincante. On est loin du tribun à la Papineau dont l’éloquence enlevante avait rassemblé plus de 2000 personnes à Sainte-Scholastique. Rassembler une opposition ferme à la Confédération devient réellement une lourde pour ne pas dire une impossible tâche.

L’argument de la « défense du pays » et la promulgation du futur Canada élargi

Sur l’argument confédéral de « la défense du pays[14] », Dorion est plutôt mordant et très efficace. Il contre-argumente sur ce qu’il estime être un faux problème. Les États-Unis en ont trop plein les bras avec leur guerre de Sécession pour se soucier du Canada et des colonies britanniques qui ne leur apporteraient rien qu’ils n’ont déjà. Il se demande comment 800 000 habitants de plus, sur plus ou moins 500 miles de frontières supplémentaires, sauront défendre le Canada au cas où ? D’autant plus que l’armée des États du nord, contre laquelle se mettre en garde, est passée de 9000 hommes en 1861 à 8 000 000 en 1865. À l’évidence, le Canada (uni ou pas) ne saurait résister, et ce même en ajoutant 50 000 hommes aux 2000 déjà présents aux frontières. Si les 2000 coûtent 1 500 000 $, les 50 000 coûteraient plus de 30 millions. C’est, affirme Dorion, complètement farfelu.

Après une opposition oratoire très serrée, le projet de Confédération est voté par le Parlement du Canada-Uni. 57 députés sur 65 appuient le projet dans le Canada-Ouest ; au Canada-Est, 37 sont en faveur et 25 contre. Les 11 députés anglophones sont tous en faveur. Quant à la députation canadienne-française, elle se répartit comme suit : 26 pour et 25 contre. Les Canadiens français sont divisés presque moitié-moitié. Ce ne sera pas la dernière fois non plus. Dorion et ses amis rouges avaient voulu un Canada dans un axe nord-sud et un partenariat avec les États-Unis. Ils ont perdu.

Conclusion

Après la Confédération, il n’y aura plus de Rouges, seulement des libéraux. Antoine-Aimé Dorion écrit un long article dans Le Pays du 1er juin 1867, intitulé « Le Parti libéral et la Confédération », dans lequel il demande à ses compatriotes de jouer le jeu parlementaire. Il aura sacrifié ses forces et sa fortune pour le triomphe des principes rouges-libéraux. En vain ! La jeunesse des débuts (1844-1859) a fait place à des hommes qui veulent « réussir » leur vie. La fougue est devenue placidité.

De 1867 à 1874, Dorion s’affaire à structurer le nouveau Parti libéral fédéral canadien-français dans la nouvelle province de Québec. De fait, il a été un libéral plutôt « whig » presque tout au long de sa vie. Il accepte de servir comme député du 24 septembre 1867 au 12 août 1872, et du 4 septembre 1872 au 1er juin 1874. Il est même brièvement ministre de la Justice du gouvernement fédéral. Puis, il quitte la politique active. Il finira sa vie comme juge en chef de la Cour d’appel du Québec à partir de 1874. Il sera fait « Chevalier de Saint-Michel et de Saint-Georges », ce qui fera de lui « Sir » Antoine-Aimé Dorion. Il mourra chez lui à 73 ans, le 31 mai 1891, quelques heures à peine avant son vieil adversaire John A. Macdonald.

Le Canada contemporain a la particularité assez ironique d’avoir été engendré par des hommes politiques qui lui avaient déjà refusé la vie. En effet, George-Étienne Cartier, J. A. Macdonald, George Brown et Thomas Darcy McGee l’ont tous renié au moins une fois. À l’inverse de la locution proverbiale, tous ont fini par adorer ce qu’ils avaient brûlé.

Ainsi, le Canada est indéniablement un État qui a créé une nation. Le Québec est une nation qui a créé un État. 

 

 

 


 

[1] Il fut gouverneur général du Canada-Uni de 1847 à 1854.

[2]Le Foreign Secretary était Palmerston, Third Viscount, Henry John Temple.

[3]Collection Elgin-Grey (Doughty), Letters & Journals of James, eight Earl of Elgin, Thedore Walrand, edit., Londres, 1872. On peut également trouver l’ensemble dans The Project Gutemberg, EBook of Letters…, EBook #10610, Jan. 10. 2004. Citation en traduction libre.

[4] Archives publiques du Canada, fonds privé, BROWN, George. MG24 B40. Instrument de recherche no 21.

[5] Victor Morin, « Clubs et Sociétés notoires d’autrefois », dans Les Cahiers des Dix, no 15, 1950, p. 191-192

[6] Alfred D. DeCelles, Cartier et son temps, Montréal, Beauchemin, 1913, p. 74. De même que L’Opinion publique, journal illustré, vol. 1, no 13, 2 avril 1870, article sur la « Galerie parlementaire, no 1 – Hon. Antoine-Aimé Dorion ».

[7] Laurier L. Lapierre, Genesis of a Nation. British North America : 1776-1867. Montréal, The Canadian Broadcasting Corporation, 1966, p. 109.

[8]Victor Morin, « Clubs et Sociétés notoires d’autrefois » dans Les Cahiers des Dix, no 15, 1950, pp. 203-206

[9]Ibid, pp. 206-210. Et. J.-C. Soulard, op.cit. p. 27.

[10]Jean-Claude Soulard, op.cit. p. 27.

[11]Ibid. p. 30.

[12]Ibid. p. 32.

[13]Ibid., p.38.

[14] Un des arguments des partisans de la Confédération est que le Dominion serait mieux en mesure de se défendre contre les Fenians.

 

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