Yvan Lamonde et Jonathan Livernois. Papineau, erreur sur la personne

Yvan Lamonde et Jonathan Livernois
Papineau, erreur sur la personne, Montréal, Boréal, 2012, 201 pages

La recherche de la continuité historique est au cœur du discours nationaliste, mais cette logique conduit parfois à des distorsions qui tentent de justifier les projets d’aujourd’hui en se servant de l’exemple du passé. Même si le passé est toujours sujet à l’interprétation et à la controverse, il y a parfois des exagérations qui doivent être corrigées ou nuancées, ce que se propose de faire le livre de Lamonde et Livernois qui remettent en question l’appropriation de la pensée de Papineau a des fins partisanes à la fois par les tenants du fédéralisme et de la souveraineté. À cet égard, à titre d’exemple, ils citent un discours de Jacques Parizeau qui, en 1995, faisait de Papineau l’ancêtre du projet de souveraineté-partenariat. Selon Parizeau, Papineau aurait réclamé le gouvernement responsable pour le Bas-Canada (l’équivalent de la souveraineté) et son maintien dans l’Empire britannique (le partenariat).

Pour les auteurs, faire de Papineau un chantre du gouvernement responsable est une erreur historique qui résulterait de l’historiographie réformiste qui, après l’échec des rébellions, a tenté de légitimer l’action des Patriotes et leur récupération dans une nouvelle alliance où ils devaient accepter leur dépendance politique. C’est une entreprise de récupération idéologique et politique qui sert à justifier le rôle des élites réformistes qui ont accepté la subordination politique des Canadiens français après l’Acte d’Union. Si les politiciens et les historiens entretiennent cette erreur, c’est qu’elle a une efficacité idéologique, gommer le caractère révolutionnaire au sens américain du terme du projet patriote et faire accepter la bonne entente entre les deux peuples fondateurs. Il s’agit en fait d’évacuer l’idée de rupture du champ de la pensée politique québécoise.

Les auteurs suivent à la trace la production de cette erreur d’interprétation à travers l’historiographie. Le détournement de sens du projet patriote serait d’abord inscrit dans le rapport Durham qui réduit l’enjeu des rébellions à la question du partage des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif et évacue ainsi la question de l’indépendance et le sens républicain des revendications politiques défendues par le Parti patriote pour mieux les aligner sur celles des réformistes du Haut-Canada. Papineau a d’ailleurs récusé le rapport Durham et a critiqué Lafontaine pour son inféodation au jeu politique dans le Canada-Uni.

Selon les auteurs, Papineau n’aurait pas cautionné la revendication du gouvernement responsable parce que ce principe de gouvernement procéderait de la logique monarchique alors que lui se réclamait de l’esprit républicain (p. 13). Il revendiquait essentiellement l’élection du conseil législatif et s’inspirait alors de la Constitution américaine qui, comme chacun le sait, préconise la séparation des pouvoirs et non pas la collaboration des pouvoirs qui découle de la logique du gouvernement responsable. La ligne de partage se situe entre ceux qui comme Papineau adhèrent à une gouvernance républicaine et ceux qui comme Lafontaine préconisent la perpétuation du système britannique.

Les historiens « légitimistes », Garneau, Chapais, Filteau, Groulx, Rumilly s’évertueront à mettre en valeur l’esprit de modération (vertu canadienne-française par excellence) qui animait les chefs patriotes pour mieux accréditer la stratégie de collaboration mise en œuvre après l’Acte d’Union par les réformistes. Cette tradition discursive se prolongera avec les historiens modernes comme Fernand Ouellet qui associe lui aussi Papineau à l’idée de gouvernement responsable (p. 50) du moins pour la période qui précède les rébellions, elle sera reprise par John Saul dans son hagiographie des réformistes et de l’alliance des réformistes du Haut et du Bas-Canada ainsi que par Jocelyn Létourneau qui récuse le radicalisme politique des Patriotes pour vanter les mérites de l’ambivalence et de l’esprit de compromis qui seraient un autre apanage des Canadiens français. C’est le nouveau mythe qui doit présider à construction de la nation canadienne en travestissant l’histoire. Éric Bédard s’inscrit dans le même courant avec sa tentative de faire de Lafontaine un héros qui a su surmonter l’échec et tirer parti de l’adversité pour sauver son peuple de la défaite. Ce discours mémoriel cherche à montrer que l’identité nationale des Canadiens français est essentiellement fondée sur la prudence, la recherche du compromis, la modération. Il s’agit de détourner le regard du peuple des idées révolutionnaires, de ceux qui ne craignent pas la rupture pour atteindre des changements radicaux.

Les historiens de l’École de Montréal et en particulier Maurice Séguin échappent à cet embrigadement de Papineau dans l’armée des zélotes du nationalisme fédéraliste. Séguin a montré qu’il y avait bel et bien deux courants de pensée après 1840, celui de ceux qui, avec Lafontaine, acceptaient l’Acte d’Union et récusaient la nécessité de l’indépendance politique, et celui de ceux qui, comme Papineau, contestaient l’Acte d’Union et demandaient son rappel parce qu’elle instituait la minorisation des Canadiens français qui n’avaient d’autre issue que l’indépendance.

Les auteurs examinent ensuite les positions de Papineau à son retour d’exil où il condamne sans merci la démission des réformistes qui se soumettent au nouvel ordre constitutionnel et qui ne voient pas comment celui-ci conduit « à une mort politique déshonorante ». Il prend parti contre l’Union parce qu’elle a été imposée par les armes, parce qu’elle est antidémocratique, qu’elle nie la nationalité et qu’elle instaure une représentation inique. Il qualifie le gouvernement responsable de « futile fiction » parce que le gouvernement ne sera pas responsable de grand-chose dans la mesure où le principe monarchique gouverne la colonie et où le gouverneur sanctionne les lois et est l’exécuteur du Colonial Office. Autrement dit, le vrai gouvernement responsable est tributaire de l’indépendance et de l’établissement de la République.

Papineau préfère la « responsabilité représentative » à l’américaine qui procède de l’autorité du peuple à la « responsabilité ministérielle » qui procède de l’autorité de la Couronne. Il opte pour l’annexionnisme parce que le système républicain applique intégralement le principe électif à tous les niveaux. Cohérent jusqu’au bout, son objectif a été, et est demeuré, la démocratie par l’élection des membres du conseil législatif, objectif qui, faut-il le rappeler, n’est pas encore réalité dans le cadre canadien.

Papineau s’est battu toute sa vie contre la sujétion coloniale ce qui explique à la fois son désir d’indépendance et aussi son adhésion à la thèse annexionniste après 1849. Le Canada uni était une supercherie antidémocratique et Papineau entrevoyait dans ses lettres privées, qui laissent plus d’espace à l’imagination, l’application universelle du principe électif au Canada par l’annexion aux États-Unis de l’État du Québec et son intégration dans une grande fédération continentale. « Papineau est annexionniste et continentaliste parce qu’il est républicain et démocrate. » (p. 178) Pour lui, l’annexion était une forme d’émancipation nationale. Il pensait l’avenir de la nationalité en fonction de la démocratie, du principe électif et du principe majoritaire. Il ne pouvait concevoir d’avenir dans le statut de peuple minoritaire et dans les compromis que ce statut impose. On retrouve dans ce livre des parallèles éclairants entre les effets de l’échec des rébellions et les échecs référendaires qui poussent certains nationalistes à la régression politique et au nationalisme de conservation.

Denis Monière

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