Justin Trudeau. Terrain d’entente

Justin Trudeau
Terrain d’entente, Éditions La Presse, 2014, 375 pages

Il semble qu’un politicien peut publier son autobiographie, à l’aube de la quarantaine, après seulement 6 ans de service comme député. Il est cependant légitime de se questionner sur le contenu de ces 373 pages, et surtout sur l’intérêt de les traverser. Dans ce livre sur sa vie, Justin Trudeau tente l’expérience, avec le but avoué de dévoiler au lecteur les divers événements qui ont fait de lui l’homme qu’il est. De l’innocence de l’enfance à la chefferie du Parti libéral de Canada.

Le problème principal de ce livre est évidemment celui auquel il fallait s’attendre : l’autobiographie politique de Justin est très peu politique. Du début à la fin, Justin relate à quel point l’école de la vie fut fructueuse pour lui, et au travers de toutes sortes d’événements, avec ses parents, ses frères, ses amis et ses camarades de classe, d’Ottawa à Montréal, comment il a acquis les vertueuses valeurs qui définissent aujourd’hui son identité.

Dès lors, comment écrire un livre de près de 400 pages, avec si peu substance politique ? En multipliant anecdotes, souvenirs personnels, innombrables petits bonheurs, chérissables sans doute avec raison pour l’auteur, mais immanquablement insignifiants et anodins pour le lecteur.

Mis à part le caractère exceptionnel d’être le fils d’un premier ministre, Justin nous fait part d’une énorme quantité d’expériences l’ayant fait grandir. Dans une certaine mesure, tout le monde aurait pu écrire un livre sous cet angle. Chacun d’entre nous pourrait partager les peines, les rencontres amoureuses, les bonheurs et les tragédies qui ont façonné notre vie personnelle. Baser un livre là-dessus n’en rend pas nécessairement la lecture intéressante.

La première moitié du livre nous fait défiler, en quelque 200 pages, l’enfance et l’adolescence peu ordinaire de Justin. Fils d’un premier ministre dès son arrivée au monde, Justin raconte comment, au fond, entre les poignées de main à Reagan et les visites au Kremlin, entre les chalets de Colombie-Britannique et la maison du premier ministre, il a été élevé avec des valeurs de respect, de simplicité, de discipline. Des valeurs qui, évidemment, l’ont toujours suivi.

Comme bien des fils, Justin aime son père et l’admire. Il relate ainsi sa fascination pour sa grande discipline, son intelligence, sa grande culture et sa foi. Pourtant, Justin affirme à plusieurs reprises dans le livre, qu’il n’est pas comme son père et qu’il ne fait pas de politique comme lui. En effet, le père Trudeau avait une approche intellectuelle de l’action politique, et sa prestance devant les foules n’était pas un don inné. Érudit brillamment scolarisé, présent sur la scène académique de son époque, Trudeau avait déjà, avant son entrée en politique, fait son nom dans des revues comme Cité libre.

Ce n’est pas le cas de Justin. Bachelier en littérature, formé en enseignement et géographie (il a commencé une maîtrise, avant d’être interrompu par l’appel du devoir en politique), travaillant dans l’enseignement et le communautaire, Justin ne privilégie pas, comme Pierre Elliot, une approche politique « intellectuelle ». Pour Justin, faire de la politique c’est d’abord être près des gens, être à leur écoute, aller à leur rencontre. Il affirme d’ailleurs se différencier de son père en cette matière et par cette prédisposition qui le caractériserait : sa sociabilité. Ça n’empêche certainement pas Justin d’avaliser les aspects majeurs de la pensée de Pierre Trudeau.

C’est notamment là où se révèle un aspect important du livre de Justin : son incapacité d’analyser et de réfléchir en profondeur des sujets pourtant fondamentaux comme les concepts de nation, d’identité, de multiculturalisme.

Sans dire que ses courts paragraphes sur ces concepts et idées soient erronés ou foncièrement faux, on ne peut que constater que les formules creuses et les idées floues avec lesquelles Justin les aborde ne le deviennent pas moins lorsqu’il tente de les élaborer. Justin parle d’économie en disant simplement que la prospérité canadienne « dépend de notre capacité à exploiter nos ressources naturelles et à les exporter sur les marchés mondiaux » (p. 283). Il fait allusion aux « grands enjeux fondamentaux » en soulignant brièvement l’importance d’avoir une « croissance qui profite à la classe moyenne et une égalité des chances sur le plan économique » (p. 320).

Ce qui nous est révélé de la pensée politique de Justin n’est que surface. On retrouve, çà et là, entre les multiples voyages, les détails banals du quotidien, les luxuriantes expériences de vie, sa conception du Canada et du Québec, en parfait héritage avec les grandes lignes de la pensée son père. Justin laisse effectivement quelques paragraphes pour décrire une nation canadienne fondée sur la diversité et sur des valeurs comme la justice, l’égalité et la liberté. Armé de phrases et paragraphes aussi bien tournés que laconiques, il décrit l’identité canadienne comme reposant sur un solide socle de valeurs parmi lesquelles on retrouve : l’ouverture à l’autre, la compassion, le courage, le respect, la justice et l’égalité (p. 15 et 128). Le Canada est formé d’une multitude d’individus, d’ethnies, de cultures, de groupes religieux, dont l’aspect quantitatif varie, se rassemblant sous la bannière de l’identité canadienne.

Grâce à la charte, un des plus beaux héritages de son père, le Canada a pu consolider le maintien de la liberté et de l’égalité, et garantir la protection des minorités contre une éventuelle tyrannie d’une majorité. Il nous fait part également de quelques courtes réflexions, comme celle sur le multiculturalisme qu’il définit simplement comme « la présomption selon laquelle la société acceptera les formes d’expression culturelle qui n’enfreignent pas les valeurs fondamentales de notre société » (p. 220).

Le regard que Justin porte sur le passage de Pierre Trudeau en politique est aussi éloquent. La « nuit des longs couteaux » ? Un terme qu’aurait utilisé Lévesque pour parler d’une trahison de Trudeau, alors que de l’avis de Justin, Lévesque n’a pas été trahi, mais a plutôt vu ses plans déjoués… (Il ne s’aventure pas davantage dans ce débat, qu’il « laisse aux historiens », dit-il.)

Avec la même rigueur, Justin mentionne à au moins deux reprises la commission Gomery, déplorant les « répercussions négatives » qu’elle a pu avoir. « Peu importe qui on jugeait responsable de quoi, un doute était jeté sur l’intégrité du parti », relate-t-il (p. 268). Lorsqu’il fait allusion à la crise d’octobre et à la réaction de son père, plutôt que de mentionner les mesures de guerre ou les centaines d’arrestations injustifiées dans un État de droit, Justin souligne la célèbre phrase de Pierre Elliot, « Just watch me » comme un de ces « étranges moments de poésie » (p. 249-250) que permettent parfois les démêlés avec la presse.

Il n’est certainement pas surprenant de voir Justin suivre les traces idéologiques de son père. Toutefois, rien dans son livre ne nous permet de croire qu’il ait la capacité de poser un regard critique sur cet héritage. Il n’en comprend que la carte officielle, et répète l’importance de la charte, de la justice, de l’équité sociale et des droits et libertés.

Pour cette raison, Justin incarne parfaitement le type de fédéraliste québécois, pour qui le Québec n’existe pas comme entité nationale, mais comme agglomérat de francophones étalés sur la province. Fier Canadien, il est aussi fier de son identité québécoise, mais ne s’approchera jamais de l’idée d’une reconnaissance nationale. Il est certainement faux de dire que Justin n’aime pas le Québec. Le contraire serait sans doute plus approprié : Justin aime le Québec. Il aime sa culture en version édulcorée, folklorisée, régionalisée dans le Canada.

La deuxième moitié du livre de Justin porte sur sa lancée et son travail en politique. En quatre chapitres, Justin fait part de son intérêt pour la politique dans ce qu’elle a de plus humain. Cette partie du livre décrit la vie d’un candidat, et ensuite d’un député, acharné au travail, qui ne recule certainement pas dans l’adversité qu’impose ce rythme de vie.Il prend plusieurs pages pour décrire, entre les multiples allusions à son amour pour sa femme et ses enfants, son dévouement envers les gens de sa circonscription montréalaise, Papineau, et décrit sa bataille à l’investiture et sa victoire comme député. Il y raconte également les déboires du PLC après la défaite de Paul Martin, ainsi que les dures années Dion-Ignatieff, où le parti s’est enlisé dans les échecs électoraux. La clé du succès selon Justin, la proximité avec les Canadiens, avait été négligée au cours de ces années difficiles.

Justin prend beaucoup d’espace pour décrire son expérience comme candidat, comme député et comme aspirant-chef, mais aussi comme époux et père : aspects essentiels de son personnage politique. Outre sa réelle implication dans son comté, et l’habileté manifeste par laquelle il a été en mesure de le remporter haut la main, on apprend peu de choses sur le projet politique qu’il veut soumettre aux Canadiens.

Évidemment, plusieurs phrases et mots clés reviennent à de multiples reprises ; l’importance pour Justin de favoriser la diversité, la justice et l’égalité.

Tirant quelques flèches aux souverainistes, qu’il accuse de vouloir semer la division en démantelant le pays, Justin critique aussi le manque d’ouverture de la « prétendue » charte de la laïcité. Sans surprise, il reprend le même discours voulant que la charte n’était nul autre qu’un instrument populiste voulant semer la discorde et la division, en voulant exclure du secteur public des « mères célibataires » pieuses ou empêcher un « enfant de neuf ans » de jouer au soccer avec un turban (p. 221). On connait le refrain. Ses critiques les plus nombreuses restent cependant celles contre les conservateurs, ses principaux adversaires politiques, qu’il accuse aussi, à de nombreuses reprises, de semer la division et de miser sur l’affrontement politique plutôt que la collaboration. Car c’est là où il croit lui, se démarquer. Justin veut trouver un « terrain d’entente », un espace de collaboration, de partage entre les Canadiens. Sans en dire plus, on aura l’occasion de lire et relire l’importance de s’unir autour de ce qui nous rassemble, plutôt que de sombrer dans les affres de la division.

Globalement, le livre de Trudeau fait penser aux discours convenus de politiciens. Rempli d’exemples émouvants d’apprentissages de valeurs fondamentales, parsemé d’analogies entre la vie quotidienne personnelle et politique, avec peu d’analyse en profondeur, mais beaucoup d’anecdotes touchantes, on peut constater que Justin prend exactement la même formule dans son livre que dans ses propres discours. D’ailleurs, on remarquera que dans les cinq discours laissés en appendice, on retrouve en version réduite pratiquement les mêmes anecdotes et tournures de phrases que celles présentes dans le bouquin.

Si le livre de Justin n’est pas incontournable, il n’est pas non plus inintéressant. Il ne nous apprend rien de plus que ce que nous connaissions déjà de sa pensée politique, mais nous confirme qu’il est un redoutable politicien de terrain et qu’il comprend les principaux éléments de la « politique spectacle ». Il s’agit là d’un élément à considérer pour ses adversaires, d’autant plus que les récentes campagnes électorales, dont la dernière très certainement, ont prouvé qu’il est tout à fait possible de remporter une élection avec des formules creuses, sans substances, et sans un projet politique bien défini. En ce sens, s’il n’est pas dit que Justin pourra reproduire son succès dans son comté à l’échelle canadienne, son entrée au 24 Sussex en 2015 n’est certainement pas impossible. Ni improbable.

Autrement, concernant son livre et sa profondeur, Justin apporte peut-être lui-même certaines explications. Il y raconte en effet une anecdote de jeunesse amusante où son père remarque qu’il était « bien plus banal lorsqu’il parlait en anglais qu’en français », car le français, dans sa structure grammaticale, le forçait à savoir comment finiraient ses phrases avant qu’il ne les commence (p. 86). Lorsqu’il s’exprimait en français, il était davantage en mesure de bien formuler et d’approfondir ses idées. Pourquoi alors ne pas suggérer à Justin de tenter l’écriture d’un prochain livre dans la langue de Molière ?

Alexandre Cadieux-Cotineau
Candidat à la maîtrise en sociologie à l’UQAM

 

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