Judith Lussier. L’aide à la procréation au Québec

Judith Lussier
L’aide à la procréation au Québec, vlb éditeur, 2014, 75 pages

L’auteure est chroniqueuse au journal Métro, collaboratrice de la revue Urbania et co-auteure du Manifeste pour un Québec inclusif. Elle rédige ici un livre portant sur les enjeux et débats autour du programme de procréation médicalement assistée (PMA) du Québec, un régime d’accès à différentes formes de procréation assistée qui est universel et financé par le régime d’assurance-maladie du Québec depuis 2010. Lussier écrit ici un pamphlet qui tente d’accomplir deux tâches. La première, promise dans le quatrième de couverture ainsi que dans l’introduction, est d’informer le lecteur afin de lui permettre de se former une opinion sur le débat. Cette tâche est plus ou moins remplie par la mention de plusieurs faits qui entourent le sujet du livre. La deuxième tâche est de farouchement défendre le programme québécois de PMA contre toute critique. Lussier n’affiche pas directement sa prise de position, mais ses multiples arguments, très souvent moralisateurs, montrent clairement que, pour elle, il ne faut aucunement remettre en question les services publics qu’elle défend. Dans les prochaines lignes, nous explorerons ces deux facettes de l’ouvrage.

Pour commencer, il faut reconnaître que le livre apporte des informations utiles à la compréhension de son sujet. L’auteure présente les situations d’avant et après l’adoption du programme. On apprend qu’avant cette adoption, faite le 5 août 2010, les procédures de procréation assistée se faisaient uniquement dans des cliniques privées, moyennant des frais d’environ 10 000 $ par cycle de traitement. Lussier souligne qu’il s’agit de traitements médicaux éprouvants réservés à une clientèle fortunée. L’auteure note aussi que les risques d’échec des traitements, qui augmentent avec l’âge, incitent souvent les usagères à avoir recours à des formes de traitement de plus en plus intrusives, en s’accordant très peu de temps de réflexion, compte tenu du temps qui passe et qui emporte progressivement la fertilité du corps féminin. Lussier affirme que l’apparition de ces services sous forme publique permet aux usagères moins fortunées d’avoir accès à ces services. Elle affirme aussi que la gratuité permet aux usagères de réfléchir plus longuement, à tête reposée, sans devoir amasser des montants importants ni se soumettre trop rapidement à des traitements. Ces faits sont utiles, ils permettent de mieux comprendre des réalités humaines importantes liées à l’usage des services de PMA.

Une autre information utile est la mention d’une loi internationale portant sur l’adoption, adoptée en 1993. Cette dernière rend les adoptions internationales plus difficiles et favorise les adoptions locales. Ces dernières comportent des difficultés pour les parents adoptifs québécois, qui doivent traverser un processus administratif très long et se soumettre à la possibilité d’avoir affaire avec les parents biologiques de l’enfant. Du même coup, Lussier mentionne aussi que les cadres d’adoption internationales bloquent parfois les demandes de couples homosexuels. Ces données améliorent la compréhension du sujet et de ses enjeux. Sur ce point, nous reprocherons toutefois au livre d’en dire trop peu : les projets de loi et autres faits mentionnés plus haut ne sont décrits que de manière succincte. Les informations factuelles livrées donnent ainsi l’impression que le texte ne fait qu’effleurer le sujet.

On doit souligner les intéressantes connaissances apportées par Lussier, mais il faut aussi souligner sa prise de position ainsi que la manière dont elle est défendue. L’auteure est très clairement favorable au programme québécois de PMA, elle en vante presque toutes les facettes. Lussier dit parfois qu’il faut débattre du sujet, mais l’ensemble du livre affirme le contraire. L’ouvrage rejette presque systématiquement les critiques adressées au programme, parfois de manière très démagogique. La seule concession accordée aux critiques est la question des balises du programme. Face à l’annonce du fait que les coûts du régime passèrent de 5 à 68 millions de dollars entre 2010 et 2013, l’auteure concède que des limites seraient nécessaires. Mais la concession semble vite retirée. Lussier déclare que l’explosion des coûts montre que le programme répond à un besoin important. Aussi, elle ne propose aucune limite et discrédite celles présentées par des acteurs du débat. Par exemple, l’auteure rejette une limite basée sur l’âge des usagères, déclarant que ce serait injuste puisque l’homme ne connaît aucune limite à ses capacités reproductrices. Elle rajoute aussi que même un cycle de traitement avec une chance de succès de 5 % a tout de même un meilleur taux de réussite que la loto et qu’il faut ainsi donner quand même ce traitement à celle qui le demande. On voit ici que Lussier défend ses opinions en attaquant moralement ses critiques, tentant de présenter toute forme de limites au programme québécois de PMA comme des exemples de cruauté et de méchanceté envers les gens infertiles ou homosexuels.

Parlant d’homosexualité, la question de l’homoparentalité permet de voir Lussier sombrer dans ses pires formes de moralisme. L’auteure déclare dès l’introduction[1] du livre que « […] étant donné que nous n’aurons jamais d’enfant « par accident », nous sommes condamnées à nous poser ces questions qui aboutissent invariablement à des interrogations existentielles. » Ce thème est répété dans la conclusion : « il est légitime de débattre […] pour peu qu’on reconnaisse le privilège qu’ont les couples hétérosexuels fertiles de pouvoir faire des enfants sans se poser mille questions existentielles. » Ailleurs dans le livre, l’auteure dénonce le privilège qu’on ces mêmes couples de facilement produire des enfants « sous la couette ».

Un peu comme certains puritains conservateurs décrivent les homosexuels comme étant des individus débauchés, pervertis et vivant des vies intimes superficielles, Lussier semble voir les parents hétérosexuels fertiles comme étant moins sérieux, plus superficiels, bref, d’une profondeur existentielle inférieure. Bien que l’auteure dénonce les jugements de valeur posés sur les minorités sexuelles, il est très dommage et contre-productif de la voir employer de si bas propos.

Le parti pris de l’auteure brille aussi par certaines des informations qui, justement, ne se retrouvent pas dans son livre, notamment, la question des mères porteuses indiennes et le contexte d’austérité. Le dossier des mères porteuses d’Inde est important. Nous parlons ici de femmes indiennes payées pour porter des enfants qui seront adoptés par des couples étrangers. La sociologue Céline Lafontaine, qui publia Le corps-marché et se prononça publiquement sur le sujet, affirma qu’il s’agissait d’une situation grave. Ces femmes sont prises dans des situations de misère effroyables, dans une nation où la condition féminine est très pauvre. Or, Lussier ne cite pas Lafontaine. Elle cite seulement une professeure de service social[2] qui dit qu’une mère porteuse peut se sentir gratifiée par son expérience. La chroniqueuse déclare ensuite que la vente du ventre d’une femme est la même chose que le salaire donné pour la production d’un cerveau d’ingénieur. Donc, il faudrait seulement laisser ces mères encaisser leur cachet. Rien n’est dit sur le contexte social de l’Inde. Étant donné que Lussier est associée aux milieux féministes du Québec, cette omission, combinée à sa prise de position, est surprenante. On voit la même chose au sujet de l’austérité. Une critique parfois adressée au programme québécois de PMA est qu’il utilise des fonds publics alors que différents services de soins médicaux ou psychosociaux manquent de financement. De cette facette du débat, Lussier ne dit rien. Le mot austérité émerge, à deux ou trois occasions, mais l’auteure dit seulement qu’il faut répondre aux besoins des couples qui n’ont pas le privilège d’être hétérosexuels et fertiles. Pas un mot n’est dit sur le fait que les fonds employés pour le programme québécois de PMA pourraient servir à améliorer les soins donnés à des personnes âgées ou à d’autres populations vulnérables et démunies. Ces deux thèmes, l’austérité et les mères porteuses indiennes donnent l’impression que Lussier évite les enjeux éthiques les plus déchirants, ceux qui pourraient jeter le plus d’ombre sur sa position personnelle.

En conclusion, on peut dire que le livre de Judith Lussier tente de trop faire avec trop peu. Informer et prêcher sont des tâches différentes et le livre est trop court pour faire adéquatement les deux à la fois. L’auteure serait mieux parvenue à ses fins en prenant l’une des trois options suivantes. La première, suivre les mêmes buts, mais rédiger un ouvrage plus long, qui aurait mieux informé tout en prêchant de manière moins superficielle le parti pris de l’auteure. La deuxième, garder un nombre de pages similaires, mais s’en tenir à la tâche d’informer le lecteur et réduire au minimum les prises de position. La dernière, renommer le livre Manifeste pour une parentalité médicalement assistée inclusive et laisser l’auteure s’abandonner complètement et ouvertement à ses opinions. Hors de ces scénarios hypothétiques, L’aide à la procréation au Québec informe peu et défend très mal les opinions de son auteure. Lecteurs curieux ou pro-PMA publics ont intérêt à investir leur temps de lecture ailleurs.

Sébastien Bilodeau
Candidat à la maîtrise en sociologie, UQAM

 

[1] L’auteure mentionne dans celle-ci qu’elle est lesbienne, en couple et désireuse de fonder une famille avec sa conjointe.

[2] Isabelle Côté, professeure à temps partiel en service social à l’Université d’Ottawa.

Décembre 2017

Éditorial - Au seuil d’un autre commencement

2017decembre250Conférence prononcée à l’occasion du
Gala du centenaire de L’Action nationale
au cabaret Lion d’Or
27 octobre 2017
Version vidéo -

Je suis heureux de partager avec vous cette soirée, ce moment de célébration. C’est un privilège rare qui m’est donné et je vous en suis très reconnaissant. Je voudrais profiter de l’occasion pour revenir un tant soit peu, sur le chemin parcouru. Et pour tenter d’ouvrir quelques pistes pour le proche avenir, en sachant qu’il faudra revenir plus d’une fois sur le sujet.

Je vous invite à aborder les prochaines années avec confiance et détermination. Il faut penser notre combat dans le temps long. Et le faire en sachant que nous sommes redevables à tous ceux et celles qui, avant nous, ont mené les batailles qui ont permis à notre peuple de se rendre là où nous sommes. Encore et toujours au seuil de notre naissance, certes. Mais encore et toujours tenaces et opiniâtres, avec le même idéal chevillé au corps, le même goût de liberté, le dur désir de durer.

Lire la suite...

La voie rapide du Programme de l’expérience québécoise

L'auteur a été conseiller au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion pendant 23 ans, à la retraite depuis deux ans. Le présent article est extrait d'un ouvrage en préparation chez L'Action nationale Éditeur.

Le Québec compte au sein de sa population des migrants étrangers qui y résident de façon temporaire, détenteurs d’un permis de séjour temporaire délivré par le gouvernement fédéral et d’un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ). Il s’agit de travailleurs étrangers actifs sur le marché du travail québécois et d’étudiants étrangers inscrits dans nos institutions d’enseignement. Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) souhaite en retenir le plus grand nombre possible au Québec afin qu’ils s’y établissent de façon durable. En tant que candidats éventuels à la sélection québécoise, ces personnes jouissent d’un avantage important par rapport aux candidats à l’immigration économique qui sont encore dans leur pays d’origine : ils vivent déjà au Québec depuis quelques années et participent à la vie québécoise. D’où l’intérêt pour le Québec de stimuler leur recrutement comme immigrants permanents. C’est dans cette perspective qu’a été mis sur pied en 2010 le Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

S'inscrire pour lire la suite

Le démantèlement de la nation (chronique 17)

La période couverte s’étend du 21 septembre au 29 novembre 2017.

Au référendum de 1995, le OUI a perdu par 27 145 voix, car l’écart entre le oui et le non fut de 54 288 voix seulement. Des études ont alors montré que si les milieux moins favorisés s’étaient rangés derrière le OUI, c’est parce que l’État québécois leur semblait mieux en mesure que celui d’Ottawa, qui avait déjà entrepris de vastes compressions dans ses programmes sociaux, de mener la lutte contre la pauvreté et d’offrir un filet social de qualité.

Mais après le référendum, balayant une telle analyse du revers de la main, le premier ministre Lucien Bouchard s’est employé à dissocier question nationale et engagement de l’État québécois dans la société. Il a fait sienne la lutte contre le déficit. Les compressions ont commencé en santé, en éducation, dans les programmes sociaux et ailleurs. Ce premier ministre prétendait qu’en atteignant le déficit zéro et la réduction de la dette, les Québécois seraient à l’avenir plus libres de leurs choix. C’était vraiment mal lire la réalité. Celle-ci, à l’époque, n’était plus l’insécurité économique ; c’était tout simplement que 60 % de OUI parmi les Québécois de langue française n’avaient pas suffi à l’emporter contre 95 % de NON parmi les non-francophones.

S'inscrire pour lire la suite

Bilan de l’année du centenaire

Le conseil d’administration de la Ligue a voulu souligner avec éclat le centième anniversaire de la revue qui fut fondée en janvier 1917. L’objectif principal de cette année de commémoration était de faire connaître la revue afin d’élargir son lectorat. Nous avons voulu célébrer tous les artisans de la revue qui depuis un siècle, mois après mois, ont assuré la production et la diffusion d’analyses pertinentes et éclairantes de notre destin national.

Lire la suite...

Chroniques catalanes

L'auteur remercie Consol Perarnau qui l’a guidé dans la connaissance de la Catalogne.

Ces chroniques portent sur le processus d’autodétermination du peuple catalan qui s’est concrétisé par la tenue d’un référendum le 1er octobre dernier. Je me suis rendu à Barcelone du 24 septembre au 2 octobre comme participant à la délégation québécoise organisée par le Réseau Québec-monde. J’avais aussi obtenu l’accréditation de la Generalitat pour agir comme observateur international et surveiller le déroulement du vote. Ces chroniques forment en quelque sorte un journal de bord de ce voyage où se mêlent récit de vie et analyse politique. Ce journal relate au jour le jour les rencontres avec les principaux acteurs du mouvement indépendantiste catalan. Il compare aussi à l’occasion l’évolution du mouvement indépendantiste québécois et celui du mouvement catalan. 

Nos publications récentes

2017decembre250 2017automne250 memoniere250

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.