Simon-Pierre Savard-Tremblay. Le souverainisme de province

Simon-Pierre Savard-Tremblay
Le souverainisme de province. Boréal, 2014, 232 pages

Nous sommes en 2014 et le projet d’indépendance n’est pas encore prêt à se pointer le bout du nez. Après l’hiver de la survivance canadienne-française et plus tard le projet de modernisation de l’État québécois, qui avait pour but de créer un réel État indépendant en rupture avec le fédéral, le Québec est encore emprisonné. Au lendemain du 7 avril passé, avec surprise, le Parti québécois a été relayé à l’opposition tandis que le Parti libéral du Québec est devenu majoritaire. Cela a laissé une empreinte assez morose pour le début du printemps.
D’ailleurs, l’été a particulièrement tardé à arriver cette année et pour plusieurs souverainistes et indépendantistes, il n’est toujours pas arrivé.

Dans cette conjoncture apparaît le livre de Simon-Pierre Savard Tremblay, Le souverainisme de province. Au-delà des problématiques structurelles qui pèsent sur les solidarités contemporaines, nous sommes invités à réfléchir sur la culture politique indépendantiste du Parti politique qui a été le plus près de mener le Québec vers la souveraineté. Puisque pour Savard-Tremblay, 1974 constituerait une année de transition : le Parti québécois s’ancre dans un virage vers le souverainisme de province, dont la stratégie étapiste est le porte-étendard. La conséquence en est assez affligeante pour le PQ, qui occasionne un « véritable pivot dans le rapport à l’exercice du pouvoir et à la signification du processus électoral » (p. 127). C’est à ce moment que le souverainisme cesse d’être indépendantiste, c’est-à-dire de considérer comme souhaitable et nécessaire la rupture avec le fédéral.

Dans cette démarche, l’auteur fait une réinterprétation de l’histoire de l’indépendantisme à la lumière de cette mutation des années 1970. Il remonte aux années 1920, avec les travaux du chanoine Groulx pour rappeler que l’idée de fonder un État québécois ne naît pas avec la Révolution tranquille. C’est à travers la revue de L’Action française qu’il conçoit une « véritable doctrine de l’intérêt national », dont la préoccupation se prolongera avec l’École de Montréal, notamment avec Maurice Séguin, qui insiste sur l’existence d’une collectivité nationale distincte qui, malheureusement, est sous l’emprise du régime canadien. L’émancipation nationale se pense dans les termes d’une prise de possession des moyens disponibles, donc de « l’agir par soi » en rupture avec la survivance identitaire, pour ainsi favoriser la « cristallisation de l’identité nationale sous forme d’institutions communes qui modèleront tous les aspects de la société » (p. 20). Plutôt que de concevoir une rupture dans la pensée indépendantiste entre l’avant et l’après 1960, l’auteur remonte en fait aux penseurs qui ont envisagés le plus franchement la rupture, même avant la Révolution tranquille. Le régime canadien contraignait le Québec dans sa voie d’émancipation nationale, ce qui était au centre du discours néonationaliste.

Le régime canadien ne contraignait pas seulement les purs et durs indépendantistes. Savard-Tremblay réitère les positions politiques de George Émile Lapalme, chef du Parti libéral avant Lesage, qui optait pour l’autonomie du Québec devant Ottawa. En 1959, Lapalme écrit Pour une politique dans le but de « corriger l’infériorité socio-économique des Canadiens français grâce à une politique formant un tout cohérent et visant l’avènement d’un État moderne » (p. 35). Entre 1961 et 1964, il créa le ministère des Affaires culturelles sous Jean Lesage. Son plus grand mérite envers l’émancipation du Québec est d’avoir « inscrit le Parti libéral […] sur l’idée que le système canadien est en grande partie responsable du problème national au Québec » (p. 36).

Cette trace d’une conscience de l’oppression même chez ceux qui ne concevaient pas la rupture, entre autres chez Lapalme, révèle l’ampleur de la nécessité de modifier le rapport du Québec vis-à-vis le fédéral. Ce retour sur l’histoire nous invite donc à réfléchir sur les préoccupations présentes du Parti libéral du Québec. Cela permet de constater à quel point ce parti rompt avec l’héritage de la Révolution tranquille, ayant déserté toute revendication de nature nationale et en ridiculisant même l’importance.

Ce qui a été abandonné au PLQ est aussi ce que le PQ a déserté dans les années 1970, causant ainsi pour l’auteur le déclin d’une réelle possibilité de faire l’indépendance. C’est une dualité de front avec le fédéral et la possibilité d’une réelle rupture si les négociations n’arrivent pas à terme. Au début du Parti québécois, la doctrine défendue concernant la question nationale visait justement une réelle rupture. Dès 1968, avec l’ouvrage Option Québec, Lévesque se place à mi-chemin entre la continuité et la rupture avec le lien fédéral, en postulant la possibilité d’une association politique et économique avec le Canada. C’était d’ailleurs l’objectif du Mouvement Souveraineté-Association que d’entreprendre des négociations avec Ottawa. La rupture était envisagée dans le cas de l’échec de ces négociations.

Le PQ n’avait cependant pas encore effectué son virage vers le souverainisme de province. C’est la fameuse carte de rappel qui constitue pour l’auteur le premier document étapiste, puisqu’il sépare l’exercice du pouvoir et la réalisation de l’indépendance : « Aujourd’hui, je vote pour la seule équipe prête à former un vrai gouvernement. En 1975, par référendum, je déciderai de l’avenir du Québec. Une chose à la fois » (p. 115). Cette carte de rappel, qui en 1973 n’avait pas été confirmée par le comité du PQ, est passée de slogan à philosophie d’action lors du congrès de 1974 et a transformé radicalement la motivation centrale du parti, qui était alors l’indépendantisme. Selon Savard-Tremblay, Claude Morin, qui arriva au parti en 1972, a eu le pied lourd sur cette mutation. Dans une entrevue accordée au journal Le Devoir en 1973 deux semaines après la défaite des élections provinciales, Morin affirme « ne pas être séparatiste et [délaisse] le mot indépendance au profit de celui de souveraineté » (p. 124). Finalement il suggère une formule de rapatriements graduels des pouvoirs. Au congrès de 1974, il propose un référendum obligatoire pour la souveraineté, avec Jean-François Bertrand. Non sans opposition des plus durs indépendantistes comme Jacques Parizeau, la proposition a somme toute été adoptée. Le gouvernement était donc obligé d’entreprendre une consultation référendaire avant de déclarer unilatéralement l’indépendance.

Savard-Tremblay souligne une des conséquences majeures de l’étapisme, qu’est la conversion « à la critique politicienne au détriment du procès du régime » (p. 134). René Lévesque, bon démocrate qu’il était, voulait prouver que son parti était compétent et ne versait pas le « fanatisme révolutionnaire. » Il opte pour l’exercice du pouvoir provincial afin de prouver leur compétence de gouvernant, pendant les plusieurs étapes devenues nécessaires pour accéder à l’indépendance de leur mandat majoritaire. Dans cette optique, le Parti québécois se résignait à la critique du cadre fédéral. Il devait s’adonner à la « bonne gouvernance », en promouvant les nouveaux idéaux de revendications sociales et économiques de la Révolution tranquille. En s’empêtrant à faire des changements à même le cadre fédéral, le PQ légitimait la possibilité d’un Québec plus autonome au sein du Canada. Ce qui est, pour l’auteur, le souverainisme de province.

Le Parti québécois a alors délaissé son objectif central même, qu’avait d’ailleurs entrepris le Parti libéral du Québec avec George-Émile Lapalme. Présenter le fédéral comme un cadre nuisible pour la pleine autonomie du Québec n’était plus la priorité, c’était le pouvoir. Pour l’auteur, les acteurs politiques ont au final légitimé Ottawa. Malgré les oppositions, c’était un René Lévesque frileux qui ne voulait pas paraître trop radical, un Claude Morin qui avait des liens douteux avec la GRC et qui était déterminé à instaurer l’étapisme comme philosophie de parti.

Certains reprocheront sans doute la sévérité de l’auteur à l’égard des acteurs politiques de ce temps. Puisqu’évidemment, ces derniers ne connaissaient pas le futur. Ma génération, qui ne connut le référendum de 1995 que par l’expérience d’enfant, n’a vécu que l’échec de l’indépendance. Dans les années 1970, une réelle effervescence d’affirmation culturelle et nationale émergeait. Pour les générations présentes au temps de la Révolution tranquille et qui ne connaissaient pas encore l’échec, tout était à réfléchir et à concrétiser. Comment conquérir la confiance des électeurs ? Comment effectuer la prise de pouvoir et l’indépendance ? Comment créer un parti politique qui puisse autant satisfaire les divergences idéologiques déjà persistantes, entre le RIN et le RN, ainsi que dans les partis politiques des créditistes et de l’Union nationale afin de créer une nouvelle polarisation fédérale/provinciale forte et influente ? Nous pouvons affirmer cependant que certains étaient conscients de ce virage, comme Parizeau et Laurin, entre autres, qui comprenaient les dangers d’une telle orientation.

Nous marchons aujourd’hui dans les traces de plusieurs qui ont tenté de trouver le meilleur moyen d’arriver à la souveraineté. Sans doute devons-nous aujourd’hui prendre cela comme une leçon, et c’est ce à quoi invite à réfléchir la thèse de Savard-Tremblay. En effet, nous pouvons conclure que la démarche étapiste a été un échec, puisque non seulement elle abolit la dualité avec le fédéral par la gouvernance de province, mais aussi puisqu’elle permet aux adversaires plus d’opportunités d’abattre le projet. Du point de vue de la légitimité du souverainisme, le référendum, dont la nature étapiste est critiquée par l’auteur, est somme toute un outil puissant qui permet de connaître les états de la population sur la question. Parizeau, que l’on pourrait qualifier de dur indépendantiste, n’a-t-il pas trouvé nécessaire, lui aussi, d’effectuer un référendum en 1995 en regardant les résultats de sondages ? Encore cette année, l’Écosse et la Catalogne aussi ont jugé nécessaire de faire cette procédure. Comment doit-on alors envisager le référendum ?

Malgré le virage exercé en 1974, le PQ a mis en place une loi qui a causé de la discorde non seulement au sein de son propre parti, mais qui a aussi suscité la réaction de groupes qui allaient devenir des adversaires de l’indépendantisme et de ses conditions d’émancipation. La loi 101 de Camille Laurin rompait carrément avec la logique étapiste que voulait instaurer Claude Morin, qui s’est d’ailleurs prononcé contre ce projet. La loi 101 était l’occasion de renforcer le lien collectif par la stimulation de « la conscience identitaire des Québécois et [de la relance de] la dynamique de reconquête » (p. 158). La dualité avec le cadre juridique d’Ottawa dans laquelle elle s’est inscrite est sans doute ce qui a convaincu la bienséance de cette politique. De comprendre en quoi cette loi permet de rehausser les conditions sociales, économiques et culturelles des Québécois, qui malheureusement ne peuvent être réalisées dans le cadre fédéral. La force du projet de loi était de faire le « pari d’un renversement radical du rapport de force entre les communautés linguistiques en s’attaquant de front aux insécurités identitaires, économiques et politiques » (p. 162). Les adversaires qui se sont insurgés contre la loi 101 sont entre autres les anglophones et le patronat, qui travaillent depuis 1977 à son affaiblissement, comme l’a démontré l’étude Les adversaires de la loi 101 : positions et argumentaires de 1977 à 2013 de Joelle Quérin, avec la participation d’Émilie Gélinas (2014), pour l’Institut de recherche sur le Québec. Le rappel de ces évènements dans la réinterprétation de l’histoire de l’indépendantisme que propose Simon-Pierre nous mène à un constat : cette loi prouve qu’elle a eu sa place dans les termes de dualité qu’elle a été posée, puisque cela justifiait son importance. Même si elle a été considérablement atténuée pendant les décennies suivantes, elle constitue un exemple de combat que doit mener le PQ, ou encore le Bloc québécois. Aux prochaines élections fédérales, le chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, Thomas Mulcair, aura à séduire l’électorat québécois pour s’affranchir de l’opposition. Il ne faudra surtout pas oublier qu’il a été responsable des affaires juridiques pour Alliance Québec en 1983 et que ce possible futur premier ministre ne pourra jamais aider le Québec pour renforcer la loi 101. Il faudra exprimer cette dualité.

La lecture de l’ouvrage de Simon-Pierre Savard Tremblay permet alors une réflexion sur le Québec présent à partir des idéaux des acteurs passés. Ce livre intéressera autant ceux qui se demandent comment trouver de nouveaux horizons à la lutte indépendantiste que ceux désirant tout simplement comprendre une partie de l’histoire du Québec, grâce à la maîtrise des évènements historiques de l’auteur et à la documentation intéressante présente tout au long de l’ouvrage. La plus grande richesse de ce livre est qu’il constitue une renaissance intellectuelle de l’indépendantisme décomplexé non étapiste, jadis encouragé par Parizeau et Laurin, ainsi que Robert Laplante, il y a une dizaine d’années. Reprenant une thèse bien connue, le mérite de ce livre est d’en faire, pour la première fois, la documentation et la synthèse.

Dans le marasme actuel sur la situation de la souveraineté au Québec, il est temps de trouver des pistes de solutions. Les difficultés structurelles rendent la tâche bien difficile, comme le rappelle Joseph-Yvon Thériault dans son article Lamentations pour une nation, paru dans Le Devoir à la suite des élections passées. Ce qui est certain, c’est que la « nouvelle hégémonie pluraliste » rend effectivement suspecte toute affirmation nationale, priorisant le respect de l’individualisme et des identités les plus multiples.

Sommes-nous réellement dans l’impossibilité du souverainisme ? Le Parti québécois de l’après 1995 a tout de même fait quelques tentatives, nous rappelle Savard-Tremblay. Un Québec plus progressiste avec Boisclair et plus identitaire avec Marois, mais qui n’a pas été capable d’assumer son objectif vital d’indépendance, comme l’ont prouvé les réactions au poing levé de Péladeau au printemps. Comme l’a fait le PQ en 1976, il faudra minimiser les dissensions dans le mouvement et créer le ralliement de tous les mouvements et partis politiques. Savard Tremblay a raison : il ne faut plus s’écarquiller sur l’axe gauche-droite. Dans un contexte où toute voix individuelle doit être entendue, les souverainistes devront mettre quelques idéaux de côté et faire de l’indépendance une fin et non un moyen, comme le propose Daniel Jacques. La constitution d’un réel corps politique, partageant une culture commune, permettra d’inscrire la société québécoise dans le temps et doit être perçue comme l’ultime finalité.

Ce qui est certain, c’est que sans dualité et sans procès du fédéral pour démontrer en quoi cela constitue un cadre restrictif pour le Québec, l’indépendance sera impossible.

Émilie Gélinas
Candidate à la maîtrise en sociologie, UQAM

 

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