Le Saint-Laurent : autre temps, autre convoitise

Mais que devient tout cela que je nomme
– Gatien Lapointe (Ode au Saint-Laurent)

Le Saint-Laurent est une grande icône du Québec. Depuis toujours, il est là. Il campe à Québec comme sur un promontoire où Jos Montferrand « les pieds dans l’eau du Saint-Laurent » est devenu géant. Il entoure Montréal en établissant des ponts du sud au nord, il baigne Trois-Rivières, cette belle ville portuaire, il multiplie les paysages de sa présence à Sorel, à Rimouski, à Lévis, à Rivière-du-Loup. Et quand nos villes s’en éloignent, il va les rejoindre par un grand bras d’eau : c’est alors Sherbrooke puis Drummondville avec la rivière Saint-François, Saint-Georges avec la Chaudière, Saguenay avec le fjord du même nom qui vient animer les baleines de Tadoussac. D’ailleurs, ce fleuve peut infiniment se donner à des agglomérations moins populeuses comme Châteauguay, Oka, Deschaillons, Deschambault/Grondines, Kamouraska, Cap-à-l’Aigle, Trois-Pistoles, Sault-au-Mouton, Matane, l’Anse-à-la-Frégate, Tête-à-la-Baleine, Port-Meunier.… Quelle litanie de noms qui prennent racine sur les rives du « fleuve qui marche » ! Comme le dit Philippe Couture dans L’héritage de Victor-Lévy Beaulieu, il y a autant de fleuves Saint-Laurent qu’il y a de points de vue sur lui pour les 80 % de Québécois qui vivent sur ses bords.

Les qualificatifs d’usage pour décrire ce fleuve sont surtout « puissant » ou « majestueux », des adjectifs pour ainsi dire hérités de la vision de ceux qui voyageaient sur ce fleuve immense et périlleux pendant tout le régime français. C’est sans doute pourquoi Adolphe-Basile Routhier, dans la vraie version de son « Chant national » (1880), le voit comme un « fleuve géant ». Déjà, Champlain, fondateur de la Nouvelle-France et cartographe de talent, le dessinait assez précisément sur ses croquis. Tous pressentaient à leur manière que le Saint-Laurent était l’une des grandes voies d’eau du monde. Nous savons aujourd’hui que notre fleuve peut concurrencer avec le Nil, le Mississippi, l’Amazone, le Mékong, le Niger, le Danube, l’Orénoque.… S’il n’est pas le plus long avec ses 1197 kilomètres (sans compter les Grands Lacs), il est l’un des plus constamment larges avec un puissant débit de 8500 à 11 000 mètres cubes par seconde. Les pionniers du pays qui l’empruntèrent étaient à même d’en admirer l’étrange pouvoir, un fleuve ayant jusqu’à cinq kilomètres de largeur entre Montréal et Québec, y devenant alors ce passage étroit plus facile à défendre, se faisant ensuite estuaire à la pointe est de l’île d’Orléans, recevant déjà l’eau salée à l’archipel de Montmagny. Cet estuaire impressionnant, variable de 40 à 60 kilomètres, bordé par les Hautes-Laurentides au nord et par la Côte-du-Sud et le Bas-du-Fleuve à l’opposé, se transforme en golfe à Pointe-des-Monts.

Il faut plisser les paupières pour voir infiniment loin. Certains ont parlé du golfe Saint-Laurent comme d’un sixième océan : en effet, fermée par les détroits de Cabot et de Belle-Isle, cette mer atteint jusqu’à 500 kilomètres, avec au beau milieu les Îles-de-la-Madeleine et cette merveille d’Anticosti. Ce n’est pas d’aujourd’hui que cet immense bassin hydrographique du Saint-Laurent, estimé à près de 25 % de la réserve mondiale en eau douce (ce qui inclut les Grands Lacs), est convoité. Pour rendre la vie difficile aux rapaces de l’époque qui voulaient soumettre une Nouvelle-France née d’un fleuve et voie d’entrée et de pénétration exceptionnelle du continent, on avait préféré, à l’établissement de forts facilitant la venue des Anglais, une politique de formation des capitaines habilités à faire pénétrer les navires en évitant les naufrages, car, faut-il le dire, le Saint-Laurent est un fleuve fort rempli d’écueils (fortes marées, grandes souffleries, récifs, chenaux à connaître). C’est ainsi que nul autre qu’Abraham Martin fut le premier pilote officiel du Saint-Laurent (vers 1640) et que le collège des jésuites offrit dès 1671 une option de pilotage.

Le Saint-Laurent en littérature

D’hier à aujourd’hui, et pour des raisons différentes allant de l’utilité (chemins d’eau) à la beauté des rives habitables, le fleuve fait partie de la vie de ses habitants. Octave Crémazie, triste exilé pour avoir cru au pouvoir des livres, voyait le Saint-Laurent comme un héritage qui coulait toujours vers la France ! Dans son poème « Le Canada » de 1858, où « les vastes forêts » sont mêlées aux « lacs géants », il dit heureux ceux qui habitent « les rives du grand fleuve ». Il les voit même, sur ces bords fluviaux, comme des invités au bonheur ! Avant lui, en 1835, Georges-Étienne Cartier évoquait « L’étranger (qui) voit avec un œil d’envie/Du Saint-Laurent le majestueux cours » (« Ô Canada ! Mon pays ! Mes amours ! ». (Autre temps, autre convoitise, celle des « pétroliférants »). Ce dernier poème de Cartier se chantait sur un timbre, c’est-à-dire un air connu. Il n’en est pas de même pour le « Chant de la huronne » (1863) de Louis Fréchette qu’Ernest Gagnon, organiste et compositeur, mettra en musique et qui évoque le temps des voies liquides : « Glisse, mon canot, glisse/Sur le fleuve d’azur/Qu’un manitou propice/À la fille des bois donne un ciel toujours pur ! ». Pamphile Le May lui fait écho avec son « Chant du matin » (1865) tout imprégné de Lotbinière, une autre région où le fleuve domine, faisant une oblique à Pointe Platon : « La nature, au réveil, chante une hymne plaintive,/Dont les accords touchants font retentir la rive/Du Saint-Laurent aux vagues d’or ;/Glissant, comme une feuille au souffle de l’automne,/Sur le flot qui module un refrain monotone/Une barque prend son essor./Vogue ! Vogue ! faible nacelle !/Devant toi la mer étincelle/Des premiers feux du jour nouveau !/Berce ! Berce ta voile blanche/Qui se relève et qui se penche/Comme pour se mirer dans l’eau ».

Il serait long, et c’est le travail d’une ou plusieurs thèses, de relever les poèmes et chansons évoquant le fleuve ou des images maritimes. À vrai dire, peu de poètes ont consacré des recueils complets au Saint-Laurent. Il s’agit à l’occasion d’un poème où le fleuve inspire et ce sont plutôt les poètes du terroir qui lui consacrent un poème, tel Nérée Beauchemin (Yamachiche) avec « Le fleuve », une des poésies de son recueil Patrie intime (1928) : « Et le Fleuve, le vieux fleuve, le fleuve immense,/Dont les souffles n’ont pas cessé d’être vivants/Magnifique de calme et d’orgueil, recommence/Sa marche vers l’aurore et les soleils levants ». Autrement que des poèmes complets, ce sont des images que le fleuve inspire, surtout au fur et à mesure que la poésie québécoise est moins descriptive, échappant aux formes fixes de la versification. Par exemple, chez Miron, on trouvera une image empruntée à la vie maritime comme dans son « Compagnon des Amériques » : « nous avons soif de toutes les eaux du monde/(…) dans la liberté criée de débris d’embâcle/nos feux de positions s’allument vers le large ».

Parmi ceux qui axent tout un recueil ou une large part sur le fleuve, il y a Antonio Desjardins, l’étonnant poète de Crépuscules (1924) dont une section du recueil évoque un fleuve où « tout le pays tremble en (la) musique », fleuve qui chante, témoin d’une épopée, avec les vents pour cathédrales et les nuages pour clochers. Un fleuve cependant moins incarné que celui de Gatien Lapointe dans la mesure où il coule vers la mer éternelle. Un an plus tard, c’est au tour du poète Moïse-Joseph Marsile, un Clerc de Saint-Viateur écrivain, qui consacre tout un volet au fleuve dans Les Laurentiades (1925) : l’auteur, pourtant né en 1846, y voit le fleuve et le désir comme sources de jeunesse et de vie. Mais c’est surtout le jeune poète Gatien Lapointe qui écrit de Paris en 1961 son Ode au Saint-Laurent, encore tout ébloui par une récente remontée du Saint-Laurent et de l’Etchemin, jusqu’à Sainte-Justine qui le vit naître : « Une longue vallée affleure en ma mémoire/Le soleil monte pas à pas vers mon enfance °(…) Les Appalaches ferment leurs yeux sous la neige/Et l’Etchemin se met à rire dans les trèfles rouges/Là-haut près des Frontières/(…) Je sais qu’un grand bonheur m’attend ». Ce bonheur qu’évoquait Crémazie un siècle plus tôt, l’Ode, à coup de ses quelque 500 vers, l’enracine par l’image de l’arbre et l’évocation de l’incarnation du corps. Corps et pays sont liés par le fleuve et son ouverture au monde : « Québec rose et gris au milieu du fleuve/Chaque route jette en toi un reflet du monde/Et chaque paquebot un écho de la mer/ […] C’est le fleuve qui revient d’océan chaque soir/Et c’est l’océan qui tremble dans chaque regard/C’est ici le plus beau paysage du monde ».

Deux autres auteurs consacreront un livre de poésie au fleuve comme inspiration. D’abord Robert Marteau, un écrivain français ami de Miron et du Québec, dont le Fleuve sans fin. Journal du Saint-Laurent s’est voulu « l’écho d’une patiente écoute ». En effet, pendant douze mois, de mai 1982 à 1983, le poète va d’une rive à l’autre du fleuve où il écrit selon ce que lui inspirent fleuve et luminosité. Le livre paraît en France en 1986. Un peu comme lui, tout récemment, le soussigné fait paraître un recueil d’une centaine de poèmes sur le fleuve (plus une cinquantaine de photos de Sylvain Filion et Norbert Latulippe), des poèmes écrit tout particulièrement à partir de la Côte-du-Sud, ancien grenier de la Nouvelle-France. Cette fois-ci, plus que l’écoute, c’est « l’observatoire du regard » qui ausculte un fleuve sous toutes les saisons et lumières. Le fleuve y est vu comme compagnon, résistant et fidèle, insubordonné à tout ce qui le nie : « Tu montes fleuve tu montes/tu n’attends plus l’heure indiquée/à l’horloge de la reddition/marée haute altière conquérante/qui reprend les vieux marquages/cartographie des grandes marées/qui norment/fixent l’œil en sa mémoire/ces jours-là l’océan voyage/le monde accoste à Québec ».

À cet égard et parlant du fleuve, on pourrait faire une place au récit Le Saint-Élias (1972) de Jacques Ferron qui rappelle l’ancienne grandeur d’un trois-mâts qui se rendit jusqu’aux Antilles, quand le fleuve portait ces voitures d’eau qui étaient nôtres. En témoigne cette grande rade de la Batiscan où mouillaient des bateaux sortis de nos chantiers. Le critique et professeur Pierre L’Hérault a vu dans ce récit ferronien « le livre de l’extrême détresse devant la vie menacée et humiliée ». Cela rappelle un peu le cynisme de ceux qui ont des yeux pour ne point voir « l’allure océane » du fleuve qu’ils outragent en le souillant. Cette expression de fine observation figure dans Le premier jardin d’Anne Hébert où la présence du fleuve est vive dans l’ensemble du récit. C’est elle qui, dans le début de son roman de 1988, écrit cette phrase à faire pleurer quand l’héroïne, Flora Fontanges qui part de Paris, constate que faute d’être la Capitale d’un pays, « Le nom de la ville de son enfance (Québec) n’est pas affiché au tableau des départs ». En va-t-il ainsi du fleuve de notre naissance qu’un autre État que le nôtre voudrait aliéner ? Comme l’écrivait Marc Lescarbot sous Champlain : « Serons-nous donc toujours accusé d’inconstance/Dans l’établissement de la Nouvelle-France ? ». Ou, comme je l’ai chanté un jour à l’Assemblée nationale, ce folklore savant de « la Courte Paille » : « Vivrons-nous toujours en tristesse/N’aurons-nous jamais la liberté ? ».

Sources
Internet

Fleuve Saint-Laurent – Wikipédia

Livres

Beaulieu, Victor Lévy, Les gens du fleuve : Anthologie, Montréal, Stanké, 1993, 252 p.

Gagné, Jean. À la découverte du Saint-Laurent, Montréal, les Éditions de l’Homme, 2005, 335 p.

Ferron, Jacques. Le Saint-Élias, Montréal, éditions du jour, 1972, 186 p.

Hare, John. La poésie québécoise du XlXe siècle (1790-1890), Montréal, Cahiers du Québec / Hurtubise HMH, 1979, 410 p.

Hébert, Anne. Le premier jardin, Paris, Seuil, 1988, 189 p.

Lapointe, Gatien. Ode au Saint-Laurent précédé de J’appartiens à la terre, Trois-Rivières, les Éditions du Zéphyr, 1986, 98 p.

Gaulin, André. Fleuve compagnon, Québec, GID, 2014, 115 p. (Photos de Sylvain Filion et Norbert Latulippe).

Mailhot, Laurent / Nepveu, Pierre. La poésie québécoise. Des origines à nos jours. Montréal, Typo/Anthologie, 2007, 754 p.

Marteau, Robert. Fleuve sans fin. Journal du Saint-Laurent, Paris, NRF/Gallimard, 1986, 176 p.

 

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