Alain Dubuc. Portrait de famille : 14 vrais ou faux mythes québécois

Alain Dubuc
Portrait de famille : 14 vrais ou faux mythes québécois, Montréal, Éditions La Presse, 2014, 256 pages

La gauche et les souverainistes n’aiment pas beaucoup Alain Dubuc, pour le dire poliment. On le caricature souvent comme un fédéraliste néolibéral radical, prêt à toutes les contorsions de l’esprit pour livrer un discours au service de l’establishment fédéraliste et des intérêts du privé. Or, il faut admettre qu’Alain Dubuc est plus nuancé que ce qu’on en dit. Sur le plan idéologique, il est très loin de la droite à la sauce Réseau liberté Québec : il est par exemple très critique du modèle américain qu’il considère ridiculement inégalitaire. Et sans être indépendantiste, il démontre un intérêt évident pour le développement de la culture québécoise. Il apparaît ainsi comme le représentant sincère d’une certaine droite cosmopolite pour qui le progrès social passe aussi (et peut-être surtout) par l’adhésion à une forme de marché minimalement et intelligemment encadré par l’État. Plus important encore, Dubuc est un passionné de la chose publique, ce qu’il démontre encore une fois dans son dernier ouvrage intitulé Portrait de famille : 14 vrais ou faux mythes québécois.

Le Fellow invité du CIRANO nous convie ainsi à un chemin de croix mythique où chacune des stations constitue une occasion de déconstruire une des vertus autoproclamées des Québécois. Statistiques et comparaisons internationales à l’appui, Dubuc s’efforce de montrer que les Québécois ne sont pas plus éduqués que les autres (c’est-à-dire que les autres provinces canadiennes et les pays de l’OCDE), qu’ils ne forment pas spécialement une société du savoir ou de culture, qu’ils lisent trop peu, qu’ils sont exagérément craintifs quant à la pérennité de leur culture et de leur langue, qu’ils ne sont pas beaucoup plus égalitaires ou solidaires que les autres, que leur système de santé est inefficace et coûteux, que le Québec est vert uniquement en raison de sa géographie privilégiée, qu’il consomme trop d’eau et trop d’énergie, qu’il produit trop de déchets, qu’il est pauvre, peu performant et peu travaillant, bref que le modèle québécois n’en est pas vraiment un et, surtout, qu’il n’est pas viable à moyen et à long terme. Chose étonnante, après un tel étalement de nos tares, Dubuc nous apprend que les Québécois forment un peuple heureux et qu’ils jouissent d’une des meilleures qualités de vie au monde! Profitons-en, nous dit-il, car ça ne saurait durer…

Il ne faut pas croire que le chroniqueur donne uniquement dans l’autoflagellation. Il souligne aussi les bons côtés du modèle québécois et nuance régulièrement les lacunes observées. Ainsi, le Québec possède un système d’éducation assez performant, surtout au secondaire, du moins si on en croit les résultats de l’enquête PISA sur laquelle Dubuc base ses observations. Le système de redistribution des richesses du Québec est assez efficace pour lutter contre la pauvreté, et si le PIB par habitant est beaucoup plus faible au Québec que dans le reste du Canada, le coût de la vie mitige en partie cette plus faible performance économique. Tout n’est pas noir, donc, mais l’impression qui se dégage de la lecture du livre n’en demeure pas moins condensée dans cette petite phrase que Dubuc utilise pour décrire l’accès au système de santé et la qualité du service qu’on y reçoit : « Le Québec, c’est comme le Canada, mais en pire ».

Bien qu’intéressant par l’étendue des sujets traités et par la quantité d’informations présentées, l’ouvrage comporte quelques vices de fond et de forme.

D’abord, la rhétorique du mythe tourne souvent à vide : Dubuc a lui-même soufflé plusieurs des ballounes qu’il tente de dégonfler : difficile de croire que le Québec avait érigé en mythe sa santé, son niveau de productivité et son PIB par habitant. À la limite, on comprend qu’une formule rhétorique accrocheuse soit nécessaire pour la mise en marché. Mais ne nous y trompons pas, on est ici dans le registre de l’essai et souvent même dans celui du pamphlet plutôt que dans celui de l’analyse objective. Dans bien des cas, il s’agit de faire tomber un mythe pour en ériger un autre. On peut convenir, par exemple, que la Révolution tranquille comporte une part de mythe : elle n’a pas constitué l’avènement du paradis sur terre que certains ont proclamé et les chantiers demeurent nombreux. Mais de là à affirmer qu’elle portait en elle le germe de son « échec » et que ses succès ont amené les Québécois à s’assoir sur leurs acquis, il y a un gouffre que quelques formules creuses ne sauraient combler (par exemple : « La Révolution tranquille a créé un ordre établi assez semblable à celui qu’elle avait combattu »). Et quel cliché que d’accuser les associations étudiantes de n’avoir participé au printemps érable que par pur corporatisme ! Il faut vraiment avoir fait l’effort de ne pas écouter les leaders étudiants pour affirmer une chose pareille. Dubuc est d’ailleurs dans l’erreur quand il affirme que les associations étudiantes se sont battues pour rien, avançant que les frais de scolarité n’ont pas d’impact sur l’accessibilité : un article du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie a récemment démontré le contraire[1].

Ensuite, les comparaisons nationales et internationales deviennent vite lassantes. Le Québec serait deuxième ici, douzième là, ici en tête de peloton, là bon dernier. On se demande rapidement : d’accord, et puis après ? Surtout que Dubuc n’utilise aucune méthode systématique pour évaluer les écarts. Sont-ils significatifs ? Importants ? On n’en sait rien. En outre, les comparaisons interrégionales et internationales commandent l’utilisation d’indicateurs socioéconomiques généraux qui gomment largement les différences structurelles des régions à l’étude, et rendent difficile l’interprétation des écarts[2]. Dubuc reconnaît les limites des indicateurs, ce qui ne l’empêche nullement de les commenter librement et parfois abusivement. L’auteur décrit beaucoup, mais analyse et explique peu, voire pas du tout. Les comparaisons sont utiles, certes, mais ce sont les explications des écarts qui sont vraiment intéressantes. Prenons par exemple le taux de diplomation du Québec et de l’Ontario dont Dubuc parle brièvement dans le chapitre sur l’éducation. Si le taux de diplomation universitaire est plus élevé en Ontario qu’au Québec, c’est entre autres parce que l’Ontario accueille plus d’immigrants que le Québec et que ces immigrants sont plus scolarisés. Chez les 25-34 ans, les communautés historiques majoritaires du Québec et de l’Ontario ont en fin de compte les mêmes taux de diplomation universitaire. Rien là-dessus dans le livre. On s’étonne d’ailleurs que l’auteur ait si peu recours aux travaux scientifiques émanant de l’extérieur de son domaine de prédilection, soit les sciences économiques.

Autre exemple : Dubuc souligne la crise permanente des finances publiques et démontre que la croissance des dépenses augmente plus vite que le PIB, ce qui place le Québec dans une position insoutenable de déficit chronique. Le modèle québécois serait donc à revoir de fond en comble. Or, et c’est Dubuc qui le souligne, cette croissance des dépenses tient essentiellement à l’explosion des coûts de santé causée par le vieillissement de la population. Voilà donc un aspect qui devrait particulièrement intéresser le chroniqueur : que faire pour réduire les coûts de la santé ? Dubuc a bien peu de suggestions à nous offrir, mis à part celle de revoir la loi canadienne sur la santé pour régulariser la place du privé dans le domaine médical. Pas un mot sur les augmentations de salaire faramineuses des médecins (Dubuc argumenterait certainement que les prix sont dictés par le marché en Amérique du Nord), rien sur l’organisation des soins médicaux au Québec, sur les coûts des médicaments. En outre, on sait que les hypothèses de projection des dépenses en santé sont fragiles, notamment parce que les recherches ont démontré que les coûts dépendent moins de l’âge des patients que du nombre d’années qui les séparent de la mort : pas un mot là-dessus non plus.

Dubuc use et abuse des comparaisons entre le Québec et le ROC, mais on aurait souhaité qu’il s’attarde plus longuement à l’analyse de l’économie du Québec et qu’il se penche sur les facteurs structurants qui expliquent son retard par rapport aux autres provinces canadiennes. Si l’auteur souligne régulièrement les bénéfices que le Québec tire de son appartenance à la fédération, jamais il n’analyse les conséquences pour une province pauvre en pétrole et riche en hydroélectricité de faire partie d’une économie essentiellement orientée vers les hydrocarbures et la production de voitures.

C’est dans le chapitre « Sommes-nous menacés ? », dans lequel il accuse les Québécois d’être trop protecteurs de leur identité, que les préjugés idéologiques de l’auteur sont le plus marqués. La loi 101 serait désuète et inutile, la Charte des valeurs est une abomination, le bilinguisme montréalais est une vertu en soi et la culture francophone est en pleine santé. Le pessimisme dont fait d’ordinaire preuve Dubuc fait ici place à un optimiste rose bonbon. Montréal serait une ville « cool » grâce à la tension créatrice entre communautés francophone et anglophone (par ailleurs, Ottawa se demande toujours où elle aurait bien pu égarer sa « coolness ») ! Dubuc relativise le déclin démolinguistique du français – expression qu’il considère comme exagérée – et privilégie comme principal mode d’action la valorisation de la lecture. Chose rare, Dubuc s’abstient ici de commenter les indicateurs et de comparer le Québec avec le reste du Canada, autant en ce qui a trait à la proportion des transferts linguistiques vers la langue de la majorité qu’à la langue utilisée le plus souvent au travail.

Si Dubuc se montre souvent convaincant, notamment sur le besoin de valoriser la lecture et sur la nécessité d’augmenter la productivité québécoise, l’argumentaire demeure souvent mal ficelé. Il y a parfois confusion dans les termes, par exemple dans l’utilisation de l’expression « niveau de vie », qui désigne successivement des réalités différentes. Par ailleurs, Dubuc abuse de la psychologie de comptoir, attribuant certaines caractéristiques du Québec à l’émotivité des Québécois : ceux-ci n’aimeraient pas la richesse ou se trouveraient « trop bons pour vouloir faire mieux ». Ou, dans sa courte conclusion : « Cette absence d’énergie et de volonté pour faire encore meilleure figure tient largement à notre attachement au statu quo et à notre autosatisfaction, à l’impression erronée que nous sommes déjà au sommet. » C’est là l’objectif premier du livre : faire tomber le Québec du piédestal où il se serait lui-même hissé.

On comprend pourquoi l’homme soulève autant les passions : pour rester dans le thème de la famille, Dubuc est le beau-frère ou le «mononc’ smatte », le ti-Joe qui a toujours l’air d’avoir compris quelque chose de plus que vous, qui a toujours une statistique de plus que vous. Mais on aurait tort de le disqualifier d’emblée. Avec son dernier essai, Dubuc montre qu’il est un observateur économique incontournable, ne serait-ce que parce qu’il est le relai médiatique d’une élite économique influente (Institut Fraser, Conference Board, Institut du Québec, CIRANO, etc.). Mais quoi qu’il en soit, Dubuc demeure un analyste limité et un penseur mineur des problématiques propres à la société québécoise.

Patrick Sabourin
Doctorant INRS–Urbanisation Culture Société

[1]N. Bastien, P. Chenard, P. Doray, B. Laplante, «Économie, société et éducation : l’effet des droits de scolairité sur l’accès aux études universitaires au Québec et en Ontario», CIRST, 2014.

[2]En utilisant une telle méthode, on peut même dénigrer allègrement les pays scandinaves ! Voir : Michael Booth, «Dark lands: the grim truth behind the ‘Scandinavian miracle’», The guardian, 27 janvier 2014

 

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