Météo

Les pieds sur le pouf, les paupières tombantes, mais les yeux attentifs et comme en état d’hypnose, lové dans un Lazy Boy, le père regardait le téléjournal. Depuis qu’il était au monde, jamais le père n’avait manqué un téléjournal sauf à Noël, et encore… Il le regardait, semblait-il, depuis des temps immémoriaux. Après les nouvelles nationales et internationales, faites de drames, de scandales politiques, de tueries, de tragédies en tous genres et livrées par les journalistes sur un ton empreint de gravité, la chronique météo constituait une bulle de légèreté peut-être un peu superficielle, mais le père la jugeait essentielle. Sans elle, le téléjournal aurait été incomplet, un peu comme un repas sans dessert, et si l’on essayait de changer de poste pendant la chronique météo, il poussait les hauts cris.

Le fils jugeait que la chronique météo était une chose futile et insignifiante… À vrai dire, il pensait cela de tout le téléjournal. Pourquoi, en effet, écouter des prédictions météo qui se révéleraient inexactes le lendemain matin ? Pourquoi le père écoutait-il assidument la météo, alors qu’il effectuait un travail de bureau et qu’il se rendait en auto à ce même bureau ? Il y avait là quelque chose qui dépassait l’entendement ; le bulletin météo répondait sûrement à des besoins profonds. Lesquels ? Le fils se perdait en conjectures…

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Il avait rencontré la poétesse, alors qu’il entrait dans le vestibule du Petit Séminaire ; il tenait ses skis d’une main, ses bâtons de l’autre. Il se dirigeait vers le bureau de la réceptionniste ; elle lui accordait une faveur : il pouvait laisser ses skis dans son bureau. Dehors la tempête faisait rage : la neige qui s’était accumulée sur sa tuque et son manteau en faisait foi.

Il était parti plus tôt qu’à l’habitude : sur le « rond » des Plaines, le vent, dont la force n’était diminuée par aucun obstacle, freinait sa course et il allait à la même vitesse qu’un marcheur. Il passa près du parc Jeanne D’Arc, puis près de la citadelle et il descendit jusqu’à la rue d’Auteuil. Là, il s’aperçut avec bonheur que les trottoirs étaient complètement enneigés et qu’il pouvait continuer à skier le long de la rue Saint-Louis. Des passants et des automobilistes le regardaient d’un œil amusé.

Au déjeuner, la mère avait dit : « ils vont fermer l’école cette fois, c’est certain ! Ils vont fermer l’école ! » Presque tous les collèges de la région de Québec avaient fermé leurs portes, mais non, pas le Petit Séminaire ! Le Petit Séminaire ne fermait jamais : cela était une donnée aussi stable, aussi immuable que le téléjournal de 22 h.

Quand la poétesse l’avait vu entrer recouvert de neige, preuve qu’il avait bravé les éléments déchaînés, elle avait peut-être eu l’impression qu’elle était devant la figure virile et légendaire du coureur des bois. « Tu es courageux ! », s’était-elle exclamée. Elle lui avait décoché un sourire invitant, puis elle était partie à son cours. « Notre amour est né de la tempête », lui déclara-t-elle un jour dans une des nombreuses lettres enflammées qu’ils s’étaient échangées.

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La poétesse aimait le froid. Le froid était pur, absolu comme l’amour ; il ne faisait pas de demi-mesures. Ils firent plusieurs marches sur les Plaines cet hiver-là. Du haut de la Promenade des Gouverneurs, ils apercevaient le fleuve. Le fleuve était gelé, mais au milieu du chenal maritime, on pouvait distinguer une eau bleue, presque noirâtre, qui charriait des blocs de glace. Le ciel était bleu cassant. La neige recouvrait les arbres contorsionnés du Cap-Diamant qui avaient eu la témérité de plonger leurs racines dans cette pierre noire et pauvre. Le froid n’était pas fait pour les mauviettes et il n’y avait qu’eux et leur amour sur la Promenade.

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Au chalet de Rivière-Ouelle, il n’y avait pas de télé. Qu’à cela ne tienne, le père appelait le site automatisé d’Environnement Canada plusieurs fois par jour. Il prenait en note, sur des feuilles lignées qui trainaient sur le bahut de la salle à dîner, la tendance météo pour les cinq prochains jours. Appelait-il un lundi, il devait bien sûr, le mardi, biffer la prédiction que le site avait faite pour le vendredi. Le résultat de ses appels incessants à Environnement Canada résidait dans une quantité impressionnante de feuilles lignées remplies de ratures et d’addenda qui donnaient une image exacte du caractère très approximatif de cette science qu’on appelle la météorologie.

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La poétesse était une fille déroutante. À commencer par le fait qu’elle souhaitait qu’ils entretiennent une relation épistolaire et qu’ils se transmettent leurs lettres par la poste, même s’ils habitaient dans le même quartier. Dans les premiers temps de leur amour, le fils retrouvait une petite enveloppe sur le paillasson du vestibule tous les deux ou trois jours. C’était une petite chose blanche, pure et sacrée qu’on n’ouvrait pas devant tout le monde comme on le faisait avec des factures ou des relevés de compte et il lisait donc souvent ses lettres le soir, avant de dormir, dans sa chambre, sous l’éclairage tamisé de sa lampe de chevet. « Pff, qu’est-ce que c’est que ces niaiseries ? », disait parfois le père quand il allait chercher le courrier. En vérité, il était un peu jaloux, car, lui, il ne recevait que des factures et des relevés de compte.

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L’été au chalet était splendide. Peu de moustiques, beaucoup de vent. La grève, le fleuve, les montagnes de Charlevoix, l’immensité. La mère disait qu’il faisait toujours beau à Rivière-Ouelle et cette assertion n’était pas complètement fausse. À l’est et à l’ouest, dans le sillon bleu du fleuve, la vue embrassait un paysage infini. Si bien que même si Environnement Canada annonçait un ciel couvert, il était toujours possible de trouver une percée de ciel. À Québec, c’était différent ; l’horizon était bouché.

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Les parents achetèrent le chalet, alors que le fils avait dix ans et les premiers étés qu’il y passa furent d’un ennui mortel. Bien sûr, on allait parfois se baigner à Rivière-Ouelle. On y allait en après-midi les jours de canicule. On garait l’auto près d’une terre agricole et on marchait ensuite sur la voie ferrée du Canadien National qui croisait la rivière. On retrouvait là une mince bande de sable parmi la végétation touffue qui croissait le long de la rivière. Des saumons avaient élu domicile près de la rive ouest, à l’ombre d’un grand arbre dont les branches touchaient presque à l’eau. Le fils restait plusieurs minutes immobile à cet endroit ; des saumons s’approchaient et lui mordillaient les jambes. Les premières minutes, il ne voyait que des ménés dans l’eau trouble de la rivière, puis, s’il réussissait à ne pas bouger, la taille des saumons augmentait et, enfin, de gros poissons lui mordillaient les jambes. C’était là un des seuls contacts du fils avec la fraîcheur, avec la vie fluide et mouvante.

Mais la plupart du temps, il s’ennuyait. Il y avait peu d’enfants, les chalets de Rivière-Ouelle appartenaient à des gens âgés. Ses parents passaient leur temps à marcher le long du fleuve, à jardiner et, surtout, à admirer le paysage. Le soir, vers 18 h, ils prenaient des apéros interminables sur la grève ; assis dans des chaises Adirondack, ils poussaient un nombre incalculable de « Oh ! Que c’est beau ! »

Pendant ce temps, le fils s’ennuyait ferme. Comme la radio du chalet captait un nombre très limité de postes, il allait dans l’auto pour écouter le baseball. L’auto, une vieille Volvo, n’était pas équipée d’un système de climatisation, et, les jours de canicule, l’habitacle sentait le cuir surchauffé. Rodger Brulotte déployait des talents indéniables d’animateur et savait s’extasier pour peu de choses, mais rien n’y faisait : à la fin de la deuxième manche, c’était 1-0 Dodgers et, à la fin de la septième manche, c’était toujours 1-0 Dodgers. Le temps du baseball était lent et monotone comme la méandreuse rivière Ouelle. Le fils n’eut d’autre choix que de se mettre à la lecture. Cela lui servit avec la poétesse.

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L’hiver de la rencontre entre le fils et la poétesse fut un des plus froids des cinquante dernières années. À la fin mars, date de la fête du fils, il ne restait habituellement plus que des lambeaux de neige dans la cour arrière de la maison et le fils jouait au basketball avec ses amis dans l’entrée de garage, mais, cet hiver-là, il y avait encore des bancs de neige de deux mètres de haut dans la cour. L’être humain étant toujours prompt à rechercher des coupables, les annonceurs météo du Québec passaient un mauvais quart d’heure. Le père fit remarquer au fils que les annonceurs météo étaient un peu comme ces comédiens qui jouaient les Indiens dans les premières pièces de théâtre qui avaient été montées dans le Far West américain : les comédiens à qui incombaient le rôle ingrat de jouer les méchants Indiens qui pillaient des villages et violaient d’angéliques protestantes puritaines étaient hués, voire tabassés par le fruste auditoire qui assistait aux représentations.

Cela avait commencé par une vague de froid polaire à la mi-février. Penaud, le présentateur avait argué que le Nord-est américain était lui aussi touché comme si le fait que d’autres souffrent pouvait le disculper. Au bout de quatre jours, le lecteur de nouvelles lui dit : « Alors, Pascal, encore du froid ? » Le ton était débonnaire, mais on sentait quand même une pointe d’irritation. Puis, il y eut un redoux et, ensuite, un soir, un épisode de pluie verglaçante qui fit du « retour à la maison » un exercice extrêmement long et périlleux. « Aurons-nous au moins une belle fin de semaine ? » demanda le présentateur.

À la mi-mars, alors que tout le Québec avait les yeux rivés vers le printemps, une tempête de neige laissa trente centimètres sur son passage : « Je gage que vous allez nous dire que c’est bon pour le ski ? », dit le lecteur de nouvelles sur un ton doux-amer. À la fin mars, une autre vague de froid s’abattit sur le Québec. Le lecteur de nouvelles dont le langage soigné, le ton grave, la manière de découper nettement les syllabes et les gestes posés témoignaient habituellement d’une circonspection toute radiocanadienne s’exclama pourtant : « ON N’EST PUS CAPABLES, PASCAL, COMPRENEZ-VOUS, ON N’EST PUS CAPABLES ! »

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La poétesse avait dit au fils que les apparences lui importaient peu ; elle l’aimerait même laid, lui avait-elle dit dans une lettre. L’Esprit lui importait plus que le corps. Quand elle avait vu pour la première fois le fils et qu’elle avait été séduite, il portait son léger manteau de ski de fond, un manteau de marque. Mais, par un froid de canard, lors de leur première marche sur la promenade des gouverneurs, il avait porté un gros manteau de neige qui lui donnait un air gonflé et lourdaud : la poétesse lui avait dit en riant qu’il avait l’air d’un sac de poubelle. À leur promenade suivante, le fils porta son léger manteau de marque et attrapa un rhume.

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Le père disait souvent que les tempêtes de neige n’étaient plus ce qu’elles étaient. En 1971, lors de la tempête du siècle, à Montréal, son bureau avait fermé en après-midi. C’était une chose exceptionnelle ; aux dires du père, il ne fermait jamais, comme le Petit Séminaire d’ailleurs. Comme les autobus roulaient péniblement sur les routes enneigées, il était revenu à son appartement à pied. Les trottoirs étaient très mal dégagés et il marchait sur de hauts bancs de neige. À un moment, il s’aperçut que ses pas sonnaient creux ; il balaya une mince couche de neige et constata qu’il était sur le toit d’une voiture.

« Aujourd’hui, on ne voit plus ça, dit-il au fils, mais les annonceurs météo font tout un drame d’une chute d’une dizaine de centimètres ! Certains vont même jusqu’à dire de ne pas sortir dehors. Pff, c’est n’importe quoi ! » Et pourtant il continuait de regarder le site de Météo Média au moins deux fois par jour.

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Quand le père appelait la grand-mère qui vivait à Montréal, ils parlaient immanquablement de météo. Il faisait toujours plus froid à Québec qu’à Montréal, cela était un fait aussi immuable que le téléjournal de 22 h. Par contre, répliquait le père, « les hivers sont plus beaux à Québec qu’à Montréal ». À Montréal, la neige devient rapidement sale et croûtée. La grand-mère devait concéder un point à son fils.

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Lorsqu’il était enfant, le fils dormait dans l’auto quand la famille allait à Montréal pour le temps des Fêtes, mais il demandait toujours d’être réveillé au moment où ils franchissaient le pont Jacques-Cartier. Le pont était très long et perché à une centaine de mètres au-dessus du fleuve ; devant, les gratte-ciels de Montréal majestueux et illuminés. Le fils ressentait une impression enivrante de grandeur. Puis, on arrivait chez la grand-mère qui habitait seule dans un appartement du Plateau Mont-Royal. Elle ouvrait la porte et disait invariablement d’un ton bourru : « Vous êtes en retard ! » C’était immanquable : ils étaient toujours en retard et la grand-mère se plaignait que sa dinde était trop cuite. Mais le fils disait sur un ton espiègle : « C’est pas notre faute grand-maman, il y avait beaucoup de monde sur les routes et on est arrêtés deux fois pour faire pipi. » La grand-mère ne répondait rien, mais elle décochait un sourire à son petit-fils et lui disait : « J’ai fait des biscuits aux pépites de chocolat. » Puis, on s’installait à table. L’appartement de la grand-mère semblait absorber les sons, on n’entendait que le tic-tac monotone de l’horloge du salon. Il y avait une moquette grisâtre dans tout l’appartement et la mère, qui aimait critiquer sa belle-mère, lui disait invariablement : « Vous devriez enlever le tapis ; vous avez un beau plancher en bois franc en dessous. » Sur le sofa du salon, un vieux chat dormait. Il entrouvrait un œil à l’arrivée des invités puis il se rendormait aussitôt. Dans cet appartement, le temps passait encore plus lentement que dans un match de baseball.

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La poétesse lisait beaucoup et le fils sentait confusément qu’il fallait qu’il lise davantage et qu’il soit plus cultivé s’il voulait être aimé. La poétesse avait aussi beaucoup voyagé avec ses parents, alors qu’il était toujours demeuré au Québec et il maudissait ses parents et leurs goûts de sédentaires. La poétesse trouvait souvent que tout était « trop ci » ou pas « assez cela » ; elle ne voulait pas être « ici », elle voulait être « ailleurs »… En vérité, à chaque fois qu’il la voyait, il était nerveux et il avait l’impression de passer une entrevue d’embauche. Mais quand elle lui disait qu’elle l’aimait, il ressentait la même légèreté, la même euphorie qu’un jeune diplômé des HEC qui vient de décrocher un emploi lucratif dans une grande entreprise.

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Enfant, le fils demandait aussi à être réveillé lorsqu’on arrivait au croisement de la 132 et du Chemin de la Petite Anse à Rivière-Ouelle. À partir de Montmagny, le trajet offrait de beaux aperçus sur le fleuve, mais lorsqu’on empruntait le Chemin de la Petite Anse, on faisait face au fleuve et le paysage était magnifique : les terres agricoles roulaient doucement vers le fleuve qui semblait les prolonger ; un soleil d’après-midi dorait tendrement le foin, l’eau du fleuve et les montagnes au loin. Depuis des siècles, les habitants de ce « doux pays » profitaient de cette nature aimante qui leur avait fait don de riches terres sédimentaires et d’un fleuve où ils pêchaient l’anguille.

Mais depuis qu’il connaissait la poétesse, le fils ne demandait plus à être réveillé. Il l’était souvent néanmoins parce que son corps ressentait le ralentissement de l’auto et parce que sa mère s’exclamait : « On est arrivés ! » et ouvrait la fenêtre pour sentir l’air frais du fleuve. Il n’accordait alors qu’un bref et nonchalant regard à ce pays magnifique et pourtant, malgré lui, et s’en même qu’il s’en aperçoive, la beauté était entrée en lui.

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Le père avait posé deux thermomètres à l’extérieur de la maison de Québec : l’un était à l’ombre, l’autre au soleil. Si la mère lui demandait la température, il pouvait répondre avec précision : « Il fait dix degrés à l’ombre et quinze degrés au soleil. » Mais, souvent, cela ne suffisait pas et il allait regarder Météo Média à la télé. Les données, provenant d’Environnement Canada, étaient tout de même plus fiables que celles que lui donnaient des thermomètres qu’il avait achetés chez Rona.

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La poétesse estimait qu’en amour le mystère était important. Elle avait demandé au fils qu’il ne s’assoie pas avec elle et ses amies à la cafétéria du Petit Séminaire. Règle générale, ils ne se parlaient jamais au collège ; ils s’échangeaient des regards, mais pas plus. Le fils trouvait cela à la fois bizarre et érotique. Ils étaient ensemble depuis maintenant un an, mais la poétesse demeurait un territoire inconnu pour lui. La poétesse était comme un félin qui aime les caresses, mais qui, avec des mouvements indolents, poursuit toujours le but qu’il s’est fixé. Parfois, il attendait son appel, il essayait de se distraire, de penser à autre chose, mais en vérité tout ce qu’il souhaitait, c’était d’entendre la sonnerie du téléphone. Parfois, elle n’appelait pas, elle avait oublié, elle était chez des amies. Il la maudissait alors, mais il l’aimait encore plus.

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La poétesse s’était découvert une passion pour la poésie anglaise ; elle lisait Shakespeare et Yeats. Un soir, sur son lit, dans sa chambre dont les murs étaient ornés de toiles peintes par des préraphaélites, ils lurent à haute voix des poèmes tout en s’embrassant. De Yeats, le fils aimait beaucoup le poème « Aedh wishes for the Cloths of Heaven » et surtout le dernier vers dans lequel Aedh exhorte sa bien-aimée à prendre soin de son amour : « Tread softly because you tread on my dreams. » Il insista pour le lire deux fois à la poétesse.

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La poétesse lui suggéra de s’inscrire dans une université anglophone à Lennoxville, en Estrie. Ils allèrent à la séance d’information. Un gazon verdoyant, de grands arbres matures, un gazebo et des bâtiments de style Tudor faisaient du campus de Bishop’s un des plus beaux campus du Québec. On leur servit du thé et des scones ; la poétesse trouva que cela faisait très distingué. Dans l’auto qui les ramenait à Québec, les deux amoureux étaient enchantés, mais le père qui conduisait leur dit : « Qu’est-ce que vous allez faire dans ce trou perdu ? »

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Au départ, la mère avait encouragé le départ de son fils pour les Cantons de l’Est. Elle trouvait son fils trop dépendant. « Tu es rendu au stade de l’autonomisation », disait la mère qui aimait la psychologie. Puis quelques jours avant son départ pour les Cantons de l’Est, elle fut surprise de constater que son fils, cet ado efflanqué et mélancolique qui, en ce monde, ne semblait éprouver de l’amour que pour la poétesse et disait « c’est plate » à propos d’à peu près tout, allait lui manquer. Alors, elle dit au fils : « Les parents ont une fonction suicidaire : ils donnent tout ce qu’ils ont à l’enfant sans rien espérer recevoir en retour. » Mais le fils ne se sentait pas trop coupable.

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Souvent, le père et la grand-mère avaient des discussions très poussées à propos du temps, de la température, des précipitations. À Québec, on avait reçu de la pluie verglaçante ou plutôt du grésil… « Il s’agissait de grains de glace, disait le père, de gros grains de glace, presque de la grêle, mais quand même pas de la grêle ; les grains n’étaient pas assez gros… – Ici, ç’a commencé avec de la neige, puis ça s’est transformé en pluie verglaçante, puis carrément de la pluie. Il faisait chaud, au moins six degrés… », répliquait la grand-mère. Parler du temps qu’il faisait dans leur ville respective, c’était peut-être la façon qu’ils avaient trouvée d’amener dans leur univers, tout près d’eux, un être qui leur était cher et dont ils étaient séparés.

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Les parents du fils reconduisirent les deux amoureux à Bishop’s un peu avant le début du semestre. On était à la fin d’août, les journées étaient caniculaires et les grands arbres du campus ployaient sous la chaleur. Les parents ne savaient pas encore s’ils allaient rester pour la première nuit de leur fils dans sa nouvelle vie. Ils l’aidèrent à emménager dans la petite chambre qu’il avait louée à la résidence de l’université – le père insista pour fixer un thermomètre au cadre de sa fenêtre, « tu vas voir, c’est pratique », répondit-il à son fils qui maugréait.

La mère et le père jugèrent qu’il était tard – en vérité, il n’était pas encore 15 h, et ils auraient très bien pu être de retour à Québec pour le souper – et couchèrent dans un petit motel situé sur la rue Queen, la « main » de Lennoxville. Ils invitèrent leur fils et sa copine à souper et ils leur donnèrent rendez-vous le lendemain pour un petit déjeuner à leur motel. Le lendemain, après le déjeuner, la mère voulut se promener un peu le long de la rivière Massawippi, puis le père se proposa pour poser quelques cadres aux murs de la chambre de son fils… Il était déjà 16 h et ils n’étaient pas encore partis. La mère avait les yeux pleins d’eau, le fils et la poétesse ne parlaient pas et coupaient court à la conversation ; ils avaient hâte que les parents quittent les lieux. Ils partirent enfin, mais dix minutes plus tard, le fils reçut un appel. Sa mère était au pas de la porte et lui parlait par l’interphone de la résidence. « Tu as oublié ta valise de vêtements d’hiver dans l’auto. Ça te sera utile. Le froid vient vite en campagne… » L’Estrie croulait sous une chaleur torride et sa mère lui parlait de vêtements d’hiver… Il aurait très bien pu les reprendre à sa prochaine visite à Québec. À quoi jouait-elle ?

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Le fils avait voulu partager une chambre avec la poétesse, mais elle avait insisté pour avoir « une chambre à soi », du moins étaient-ils dans le même bâtiment, lui au deuxième étage, elle, au quatrième. L’université s’avérait moins distinguée que ce qu’ils avaient prévu. Quelques minutes après le départ de ses parents, un gars costaud et corpulent avait cogné violemment à la porte de sa chambre. Il voulait lui vendre un t-shirt où il était écrit en grosses lettres « KILL MC GILL ». « C’est pour la première partie de football, on veut écraser McGill ! », lui avait expliqué le colosse. Ils avaient participé à des initiations où l’alcool coulait à flots et, le soir, des partys étaient organisés dans de vieilles maisons victoriennes aux charmes surannés que des étudiants avaient prises en otage. Lors d’une soirée à laquelle le fils et la poétesse participèrent, des étudiants, juchés sur le toit d’une maison, faisaient couler de la bière dans de longs tubes en plastique. L’étudiant qui devait être initié se tenait au bout du tube et devait boire l’équivalent de deux bières d’un coup. Assis sur un divan aux ressorts usés, au milieu d’une musique assourdissante, le fils songeait à sa vieille grand-mère qui allait bientôt mourir et à son horloge qui marquait le passage du temps, puis le paysage qu’on voit en s’engageant sur le chemin de la Petite Anse à partir de la 132 lui apparut. Il était 22 h 30 ; son père était en train de regarder la chronique météo du téléjournal.

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En octobre de cette année-là, la grand-mère mourut. Personne ne voulut garder son vieux chat malade ; on dut donc l’euthanasier. Une semaine après l’enterrement de la grand-mère, le fils était assis à la table de sa petite chambre et il écrivait un poème à la poétesse. Il avait pris soin de cacher avec un manuel de neuropsychologie le coin supérieur droit du bureau où le précédent locataire avait taillé à l’aide d’un canif suisse, et, il faut le dire, avec un talent certain, des testicules poilus, une longue verge et un gland à découvert. « O Thou, cruel panther who tore my heart ! » écrivait-il en tentant d’imiter le style de Shakespeare. La poétesse était tombée amoureuse d’un joueur de guitare aux longs cheveux lors du party initiatique ; s’il n’était pas parti avant la fin, leur rencontre n’aurait peut-être jamais eu lieu.

Il avait mis des bouchons dans ses oreilles pour ne pas être dérangé, mais la musique heavy metal tonitruante de l’appartement voisin lui parvenait tout de même. Décidément, il avait commis plusieurs erreurs ; il n’avait pas été présent au début de la session, au moment où les groupes se forment ; il ne s’était préoccupé que de ses études et de la poétesse et son seul ami était un étudiant qui n’avait pas d’amis.

Le téléphone sonna après qu’il eut écrit un deuxième vers : « O Thou who I loved without restraint. » C’était son père. Il lui parla du temps qu’il faisait à Québec : « Les feuilles tombent ; les nuits sont froides. On attend même de la neige en fin de semaine. » Le fils se surprit à répondre avec émotion (les larmes qu’il retenait faisaient trembler sa voix) : « Ici, les nuits sont froides, mais les journées sont chaudes. Ce matin, il y avait de la gelée sur le gazon du campus, c’était très beau… Mais tout a disparu dans la journée. Demain, on annonce encore du soleil et un seize degrés Celsius, on est clairement en haut des normales. » Il donnait autant de détails, autant de précisions à son père que celui-ci en avait jadis donnés à la grand-mère.

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