Éditorial - Hauteur de vue requise

Robert Laplante

Février 2019

La lune de miel est terminée. Les premières salves sont lancées : Trudeau qui rejette la proposition de la déclaration d’impôt unique, Leblanc qui finasse sur la question des seuils d’immigration. Trudeau, encore, qui persiffle sur la laïcité, Rodriguez qui laisse tomber son masque et les civilités pour nous servir le mépris du Québec français. Cela ira en s’accélérant et le signal en a été donné à la sortie du caucus de la CAQ : le tir groupé sur les déclarations de François Legault au sujet de cette chose aussi mal définie que l’islamophobie aura donné un avant-goût de ce qui l’attend lorsque son gouvernement déposera le projet de loi sur la laïcité. À Radio-Canada et dans de nombreuses officines du cartel médiatique, les chantres du multiculturalisme ont de plus en plus de mal à cacher leur jupon ; la nébuleuse diversitaire s’agite, publie, appelle à la censure, l’intolérance vertueuse s’affiche et se répand. La politique québécoise restera aussi fermement tenue coincée entre le consentement à la « normalisation » minoritaire et l’humiliation. C’est entre ces deux pôles – et entre eux seulement – que l’ordre canadian est déterminé à contenir le Québec.

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Ton histoire est une des pas pire

Michel Rioux

Février 2019

Paraîtrait qu’il ne faudrait pas parler d’évènements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout. Des pendaisons comme celles des Patriotes, c’est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.

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Les sources du conflit entre la Catalogne et l’Espagne

Joan Fonollosa

Février 2019

* L'auteur est ingénieur industriel, professeur retraité de l’Université Polytechnique de Catalogne. Comment expliquer à des lecteurs étrangers ce qui se passe en Catalogne ? Pour faire comprendre au public québécois les événements qui se sont déroulés en Catalogne ces dernières années, je débuterai par une comparaison que l’ancien président de la Generalitat, Jordi Pujol, utilisait dans le passé. Il assimilait le rapport entre la Catalogne et l’Espagne aux relations entre la Lituanie et la Russie. Si je devais transposer cette relation à celle entre le Québec et le Canada, je devrais toutefois spécifier que l’Espagne a plus d’affinités avec la Russie qu’avec le Canada. L’Espagne est un État, c’est-à-dire, une structure de pouvoir, qui s’est constituée au Moyen Âge et qui n’a pas beaucoup évolué. Même si cela peut paraître étonnant on comprend mieux l’Espagne si on pense à un État féodal plutôt qu’à un État démocratique. Ce pays est dominé par des intérêts de castes incapables de créer de la richesse, mais qui ont un incessant besoin de ressources financières pour réaliser des dépenses somptuaires afin de soutenir un statut d’hidalgo, mot qui signifie : fils de quelqu’un. Cet argent a été extorqué successivement aux Arabes, aux Juifs et ensuite...

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BREXIT: Entre l’arbre et l’Écosse

X. Hubert Rioux

Février 2019

* Chercheur postdoctoral, ÉNAP. Cet article a été rédigé et soumis à la toute fin du mois de janvier 2019, alors que Theresa May repartait en négociations avec l’UE. Le 15 janvier dernier, les députés du Parlement britannique à Londres ont massivement rejeté l’Accord transitoire négocié avec Bruxelles par le gouvernement de Theresa May, plongeant le Royaume-Uni (R.-U.) encore un peu plus profondément dans la crise politique et constitutionnelle qui a jusqu’ici caractérisé le processus de sortie de l’Union européenne (UE), depuis le vote référendaire de juin 2016. À 432 voix contre 202 en défaveur de cet Accord, il s’agit de la plus grande défaite en Chambre de l’histoire britannique moderne, qui aura évidemment été suivie du dépôt immédiat (et, disons-le, passablement opportuniste et cynique) d’une motion de censure par l’opposition travailliste que dirige Jeremy Corbyn. Theresa May et son gouvernement, minoritaire, mais soutenu par une alliance avec les députés unionistes nord-irlandais, y ont survécu de justesse le 16 janvier, mais ces deux votes auront tour à tour confirmé la division qui règne à la fois au Parti conservateur britannique ainsi qu’au Parlement plus généralement.

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Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français

François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel

Février 2019

* François-Olivier Dorais est historien et professeur à Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François Laniel est sociologue et professeur à Université Laval. Qui eut cru, il y a à peine quelques mois de cela, que l’Ontario français se trouverait propulsé au cœur de l’actualité politique et médiatique québécoise, que les coupes du gouvernement ontarien dans les institutions de l’Ontario français et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne seraient suivies et commentées jour après jour, semaine après semaine, par La Presse comme par le Journal de Montréal, par le Parti libéral du Québec comme par Québec solidaire ? Que le premier ministre François Legault, à l’aube du premier mandat autonomiste caquiste à la tête de l’État québécois, semoncerait son vis-à-vis ontarien en lui rappelant que les Franco-Ontariens ne constituent pas une minorité ethnique et linguistique parmi les autres au Canada, à l’instar de la diaspora chinoise à qui le premier ministre Doug Ford les comparait, mais bien les membres de l’un des « peuples fondateurs » du pays ? Que l’Assemblée nationale du Québec, dans une rare unanimité dont elle a le secret, déciderait de hisser le drapeau vert et blanc de l’Ontario français à l’une de ses tours, et que cette motion à la mémoire...

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Réussir l’indépendance

David Leroux

Février 2019

Pour beaucoup d’entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d’une petite apocalypse politique. Jamais on n’avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d’élection, jamais on n’avait élevé avec tant d’ostentation l’Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer. L’esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n’a offert au peuple d’ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.

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La vassalisation du Québec

Jean Archambault

Février 2019

La question des rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois en ce qui concerne la juridiction en matière d’immigration est une problématique complexe, mais, globalement, selon la constitution canadienne ce champ relève d’abord du fédéral. Pourtant, le Québec, au cours des dernières décennies, est allé chercher de nouveaux pouvoirs. L’entente Canada-Québec (accord Gagnon-Tremblay–McDougall) signée en 1991 et qui prolonge l’accord Cullen-Couture de 1978, concède au Québec le droit, à l’étranger et au Canada, de choisir les immigrants réguliers qui veulent venir ici. Le Québec est aussi responsable de leur intégration linguistique et socio-économique. En outre, le Québec peut faire connaître au fédéral, ses intentions de plafonner ou d’augmenter le seuil annuel souhaitable d’immigration. Cependant, la question des demandeurs d’asile relève exclusivement du fédéral. L’arrivée massive de migrants clandestins n’a pas été l’occasion pour le gouvernement Couillard d’exiger une nouvelle répartition des pouvoirs entre le fédéral et le provincial dans la problématique des demandeurs d’asile. Au contraire, ce gouvernement s’est cantonné dans un rôle minimal en tant que simple province du Canada en oubliant volontairement qu’il représente une nation et qu’il a le devoir de la protéger. Les différentes actions du gouvernement Couillard, entre 2016 et 2018, nous éclairent sur...

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Québec solidaire, le 1er octobre. Un succès démérité?

Paul Lavoie

Février 2019

* Ph. D., cadre retraité de l’éducation, militant du Parti québécois J’habite la circonscription de Saint-François, dont les trois quarts des électeurs se retrouvent dans les limites de la ville de Sherbrooke. Lors des élections du 1er octobre 2018, la candidate du Parti québécois est arrivée quatrième (PQ, 16 %). Elle s’est retrouvée assez loin derrière la candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ, 35 %), celui du Parti libéral du Québec (PLQ, 23 %) et celui de Québec solidaire (QS, 23%). Elle a été chanceuse d’avoir atteint le 15 % nécessaire au remboursement d’une partie de ses dépenses électorales. Si sa défaite a semblé si triste autant à ses partisans qu’à elle, ils ont pourtant des motifs de se réconforter. Le résultat n’aurait peut-être pas été le même si tous les partis avaient joué franc jeu durant cette campagne électorale. Or, il s’en trouve un parmi eux, Québec solidaire, qui ne l’a pas fait. Québec solidaire a fait le soir du 1er octobre une autre victime que le Parti québécois. Une victime collatérale ne s’y attendant pas, le Parti libéral du Québec ! Tant qu’il affaiblissait le Parti québécois, le Parti libéral a traité presque avec déférence Québec solidaire – il fallait entendre en...

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L’efficacité des radios de confrontation en question

Près de 10 ans après le débat autour du non-renouvellement de la licence de la station de radio CHOI Radio X par le CRTC (voir Gingras 2008), le format radiophonique défini par les animateurs de cette station reste dominant à Québec. Loin d’être un feu de paille comme certains l’ont d’abord cru, le discours de confrontation qui s’y tient influence toujours les débats publics (Durand, Dupuis, Racicot 2012 ; Giroux et Sauvageau 2009 ; Porter 2010) et cela, même si les propos tenus font moins la une des journaux qu’à l’époque. En 2008, en conclusion de notre livre consacré à ce phénomène, La radio x, les médias et les citoyens, nous écrivions que « les conditions objectives de l’expression radiophonique d’une polarisation fondée sur la hiérarchisation des groupes sont toujours présentes » (Vincent, Turbide, Laforest 2008 : 188). Sept ans plus tard, ce constat demeure d’actualité et interroge plus que jamais ce qui fonde l’efficacité communicationnelle du discours des animateurs et la popularité de ces radios. Sans proposer une réponse définitive à cette question, cet article propose quelques pistes d’explication de ce phénomène à travers l’analyse de la mécanique discursive qui sous-tend cette radio « extrême ».

1. Précisions conceptuelles

La parole mise en scène par ces radios correspond à ce que le sociologue Ian Hutchby (1996) a désigné sous le terme de « radio de confrontation ». Ce genre médiatique qui adopte le format de la radio parlée (talk radio) repose sur les performances oratoires d’un animateur et le soutien d’un groupe d’auditeurs. L’un ne va pas sans l’autre. La force même de ces radios tient à la relation de complicité et de connivence qui se construit au fil des émissions entre l’animateur et ses auditeurs. L’instauration d’un tel rapport favorise la reprise et la circulation dans l’espace public du discours de l’animateur qui est fondé sur « l’énonciation de propos choquants, dénigrants et méprisants ayant pour objet l’actualité sociopolitique ou l’obscénité » (Vincent 2005). Prétendant dire les « vraies affaires » au « vrai monde », cette radio se distingue des autres radios parlées par son habileté à jouer avec les limites de ce qui est autorisé socialement dans l’expression d’un discours de contestation des élites et des groupes dominants de la société.

2. La radio de confrontation 2.0 à Québec

Dans les années 2000, au moment où l’animateur Jean-François Fillion trônait au sommet des cotes d’écoute de la radio à Québec, ce discours alternait entre la disqualification de personnalités artistiques, politiques et médiatiques et la condamnation de visions du monde et d’idées issues de la gauche politique et sociale. La version 2.0 de cette radio telle quelle émerge avec force ces dernières années tend à délaisser la stigmatisation d’individus – une stratégie qui prêtait davantage flanc à des poursuites judiciaires (Gingras 2008) et à une couverture médiatique négative – pour se concentrer sur des cibles collectives : les élites politiques, sociales, médiatiques, culturelles de même qu’un ensemble de groupes en marge de la société (les handicapés, les assistés sociaux, les immigrants, les homosexuels, notamment). Autre trait distinctif par rapport à l’époque de Fillion, les médias répercutent désormais l’argumentaire de ces radios voulant que :

  1. le style des animateurs s’est adouci : la diminution de poursuites en diffamation en serait la preuve ;
  2. les propriétaires de ces médias adoptent désormais la ligne dure à l’égard de tout dérapage : le retrait des ondes de l’animateur Carl Monette pour une journée et ses excuses publiques suite à des propos sexistes est présenté comme l’illustration de ce changement de culture (Huffington Post 2014).

Si des études approfondies restent à faire pour examiner s’il s’agit d’une simple opération de relations publiques et si une modification réelle dans les pratiques discursives des animateurs s’est opérée, il reste que les plaintes récentes ainsi que certains cas rapportés par les médias et par des sites de surveillance de ces radios (dont www.sortonslespoubelles.com) laissent croire à une mécanique discursive semblable à celle qui a permis à CHOI Radio X de dominer le marché de Québec dans les années 2000.

De plus, il s’agit d’un discours qui interpelle toujours un large bassin d’auditeurs. Tout comme dans les belles années de Jean-François Fillion, CHOI Radio X constitue non seulement une station dominante de ce créneau, mais elle est aussi la station la plus écoutée à Québec depuis 2012. Les successeurs de Fillion à CHOI Radio X livrent désormais une lutte le matin à Sylvain Bouchard et au FM 93, l’autre principale radio de confrontation à Québec. Les deux stations sont respectivement numéro 1 et numéro 2 selon le sondage BBM du printemps 2014, cumulant pas moins de 30 % des parts de marché chez les 12 ans et plus : 15,8 % pour CHOI Radio X et 14,3 % pour le FM 93. Témoignant du succès de ce modèle d’affaires, un troisième joueur, NRJ, s’est lancé en 2014 dans ce créneau de la radio de confrontation avec, comme nouvelles recrues, Jean-François Fillion et Stéphan Dupont, deux anciens de CHOI Radio X.

Tableau 2. Évolution des parts des heures d’écoute des principales stations de radio privées de Québec du printemps 2011, 2012, 2013 et 2014
 

2011

2012

2013

2014

CHOI Radio X

11,2 %

14,9 %

15,9 %

15,8 %

FM 93 (CJMF)

10,6 %

10,6 %

11,6 %

14,2 %

Rouge FM (CITF)

10,8 %

12,9 %

13,8 %

13,2 %

NRJ (CHIK)

7,5 %

8,7 %

6,0 %

9,2 %

CFOM

16,0 %

12,2 %

8,7 %

6,6 %

(Source : Sondages BBM dans le Guide annuel des médias)

3. L’efficacité de la radio de confrontation : les ressorts de l’engagement de l’auditoire

S’il y a un attrait dans la région de Québec pour ce genre radiophonique – les cotes d’écoute ainsi que l’arrivée de NRJ dans ce créneau en témoignent –, cet attrait ne s’explique pas tant par le format de la radio parlée que par la relation instaurée avec les auditeurs par ces radios et par le discours de confrontation mise en ondes dans lequel les auditeurs se reconnaissent. De fait, l’efficacité de cette radio réside dans la capacité des animateurs à produire un discours qui favorise la co-construction du sens (Martel 2008) de telle sorte que, se sentant interpellés, les auditeurs :

  • s’approprient le discours et le reproduisent (capacité à faire dire) ;

  • s’engagent et se mobilisent dans des actions qui font écho au discours de dénonciation des animateurs, et ce, souvent sans que ces derniers aient à faire des appels directs à la mobilisation (capacité à faire faire).

Dans ce contexte, pour bien fonctionner, c’est-à-dire pour demeurer au sommet des cotes d’écoute, trois ingrédients sont requis. Premièrement, la mise en scène d’un animateur charismatique, capable de se mettre en valeur et de construire une relation de complicité avec ses auditeurs. Deuxièmement, l’expression d’un discours radiophonique fondé sur la dichotomisation des positions. L’animateur doit être passé maître dans l’accentuation de l’incompatibilité de positions présentées de façon à enfermer les parties dans une confrontation où aucune position intermédiaire n’est possible. Troisièmement, ce discours doit également permettre la polarisation des groupes impliquant la définition d’un « nous » et d’un « ils » irréconciliables. Ce discours de polarisation se traduit également par la construction artificielle de camps ennemis, dénigrés et contestés tour à tour par l’animateur et par les auditeurs. Ce dernier élément suggère qu’au-delà des propos émis en ondes, la radio de confrontation repose également sur un ensemble d’auditeurs s’identifiant à l’animateur et étant disposés à endosser la vision du monde dichotomique et polarisée du monde qu’il propose.

Sur ce dernier point, précisons que la constitution d’un tel groupe d’auditeurs, uni et exclusif, ne va pas de soi, mais qu’il constitue toujours une construction discursive. Il faut qu’il ait un animateur pour le faire naître, pour :

  1. faire prendre conscience aux auditeurs des valeurs, des représentations, des visions du monde qu’ils partagent et qui définissent leur identité politique, sociale et culturelle : mouvement d’affirmation et de valorisation identitaires ;
  2. les amener à se définir par opposition aux ennemis communs du groupe : mouvement contrastif de distinction.

Reprenons plus en détail ces deux mouvements complémentaires qui définissent l’identité du groupe d’auditeurs et qui fondent l’efficacité communicationnelle de ces radios.

3. A. Mouvement de valorisation identitaire : sentiment d’appartenance et valorisation du groupe

Pour l’animateur, le premier aspect à prendre en compte pour créer une coalition avec les auditeurs est de se montrer soi-même comme semblable à eux, en se présentant comme un travailleur de la classe moyenne. L’illusion d’une relation égalitaire constitue l’une des conditions de l’identification des auditeurs. Cette illusion est d’abord entretenue par exemple, dans le cas de l’animateur Jean-François Fillion, par son nom de commerce, le diminutif familier Jeff, et par l’exposition d’éléments de sa vie personnelle, d’anecdotes, de récits de son quotidien le montrant comme un gars ordinaire faisant partie de la gang.

Ensuite, la personnification de l’ordinaire à travers notamment l’emploi d’un registre de discours familier et l’usage de sacres remplit la même fonction. D’ailleurs, sur ce dernier point, une recherche récente de la firme Influence Communication (2013) révélait que CHOI Radio X et le FM 93, deux principales radios de confrontation à Québec, sont en tête de liste des radios québécoises qui utilisent le plus de jurons dans leurs émissions. Ce style radiophonique familier et vulgaire, définitoire de l’identité de ces radios, n’est pas anodin. Il remplit une visée stratégique. Par la reproduction de la condition sociale et culturelle de ses auditeurs, on vise à produire un effet de proximité afin que les auditeurs se reconnaissent en l’animateur et le définissent comme l’un des leurs.

Autre élément qui fonde une relation de ce type, égalitaire et symétrique, renvoie à la capacité de l’animateur de créer un lien de solidarité entre les auditeurs afin que ceux-ci prennent conscience qu’ils appartiennent tous à une même communauté, cohésive et unifiée. Un des moyens utilisés pour atteindre cet objectif consiste à s’adresser aux auditeurs par le pronom collectif « nous » (animateur + auditeurs), faisant appartenir l’énonciateur et ses interlocuteurs à une même communauté.

Extrait de l’émission Le monde parallèle de Jeff Fillion à la station CHOI Radio X (Animateur : Jean-François Fillion).

Fillion : […] j’ose croire qu’il nous reste encore un bout où on contrôle quelque chose : ces gens-là ont une peur de nous, ils ont peur de monsieur tout le monde. (Fillion, 22 juillet 2004).

Différentes désignations des auditeurs sont également susceptibles de produire un tel effet rassembleur. En parlant des auditeurs comme des membres de sa « gang », en les définissant comme ses « amis », comme « une armée », comme « une secte bien serrée », l’animateur, Jean-François Fillion en l’occurrence ici, donne l’illusion que le rapport hiérarchique entre animateur et auditeurs est suspendu (Turbide, Vincent et Laforest 2008 : 97-98).

Une variante de cette stratégie d’identification consiste à proposer une définition valorisante du groupe des auditeurs, en les présentant, par exemple, comme des acteurs actifs, intelligents, dotés de sagesse et sachant ce qui est bon pour eux, contrairement aux élites. Adoptant une rhétorique populiste typique (voir Dorna 1999, Taguieff 1997), les animateurs des radios de confrontation vont définir les auditeurs comme les vrais détenteurs du pouvoir, des agents de changement, capables de transformer le social, ici et maintenant (prétention d’immédiateté), sans les médiations sociopolitiques traditionnelles (groupes de pression, fonction publique, syndicats, etc.). C’est le pouvoir au peuple pour le peuple par le peuple. Au final, un tel discours émotif de valorisation de soi n’est pas seulement attractif, mais il favorise également le développement d’un sentiment d’appartenance au groupe constitué par l’animateur. Ce type de construction discursive permet d’ailleurs de renforcer les prédispositions politiques et idéologiques des auditeurs et d’accroître le sentiment de puissance et de confiance en la force du groupe et en la justesse de leur projet, les conduisant à réagir parfois avec la même virulence que celle perçue dans le discours de dénigrement et de confrontation des animateurs1.

3. B. Mouvement contrastif d’opposition : dichotomisation des positions et polarisation des groupes

Cette construction valorisante du groupe des auditeurs se fait parallèlement et souvent dans le même mouvement que la disqualification et le dénigrement des groupes concurrents. De fait, il n’y a rien comme l’identification d’un ennemi commun pour resserrer les rangs. L’identité du groupe des auditeurs se définit alors par opposition aux groupes, idéologies et visions du monde adverses, divisant l’univers social entre un « nous » et un « ils » exclusifs.

Dans la logique populiste propre aux radios de confrontation, le vrai monde, le peuple, le citoyen moyen, le travailleur ordinaire vont alors s’opposer aux élites, aux groupes dominants et aux divers pouvoirs institutionnels qui, aux yeux des animateurs, menacent leurs acquis. Quoique les groupes constitués en ennemi varient en fonction de l’indignation du moment, définie par l’actualité – revendications syndicales pour de meilleures conditions de travail, débat sur le salaire des politiciens, manifestation étudiante –, la « tribu du Plateau Mont-Royal », un groupe ennemi artificiellement constitué par Jean-François Fillion dont on retrouve des traces dans les discours des animateurs encore aujourd’hui, permet en une seule désignation de regrouper la plupart des élites et des groupes qui s’opposent traditionnellement aux radios de confrontation.

Définition de la tribu du Plateau Mont-Royal, selon Jean-François Fillion

« les journalistes, les éditorialistes donc nos grandes institutions les grands journaux nos politiciens nos artistes nos associations nos regroupements syndicaux » (26 juillet) et aussi les « femmes qui se rassemblent [...] dans un café gauchiste » (Fillion, 23 juillet).

La constitution en ennemi de ce large rassemblement est révélatrice d’une certaine posture idéologique néoconservatrice où s’oppose la droite politique à la gauche,
l’interventionnisme étatique au libéralisme économique, l’individualisme au collectivisme,
le sens commun aux autres types de savoir.

Sur le plan de la forme, la polarisation entre les auditeurs et les élites s’inscrit dans une logique de montée en tension où les qualifications péjoratives s’accumulent, sont reprises, sont reformulées au sein d’une même émission et d’une émission à l’autre afin d’accentuer la force de frappe du discours dépréciatif.
Suivant une logique de surenchère, la répétition de ce discours jour après jour ouvre la porte à la stigmatisation du groupe ciblé. Par le martèlement d’une même insulte, elle finit par se naturaliser dans le discours, prenant une valeur de vérité et rendant difficile l’expression de tout discours visant à déconstruire les stéréotypes et idées reçues à propos de ces groupes. Le cas des assistés sociaux est illustratif à cet égard. En dépit des reproches adressés par le Conseil de presse à certains animateurs2, il s’agit d’un groupe qui se retrouve fréquemment dans la mire de ces radios. Ainsi, à partir d’un fait divers rapporté dans les médias, les animateurs vont s’articuler un discours de condamnation de ce groupe, généralisant un comportement condamnable d’un individu à l’ensemble du groupe, opposant ceux-ci aux travailleurs moyens qui paient des taxes et rendant ce groupe responsable des difficultés économiques vécues par les auditeurs et prônant dans certains cas, comme dans l’extrait suivant, leur élimination.

Extrait de l’émission Le Show du Matin à la station KYK Saguenay – Radio X, du 19 janvier 2012 (Animateur : Carl Monette ; auditeur anonyme)

Monette : … là je vous vois déjà venir. Là je vous entends, la ligue des droits pour les personnes, pis les humains, pis ta-ta-quoi que ce soit. Ces gens-là vont se ramasser dans la rue, pis ça va devenir des itinérants.
Parfait ! On règle le problème… Développement du Plan Nord… On se garde une partie… où ce qu’on se fait une espèce de… Un peu comme à Fermont, un mur OK. Pis on les enferme là-dedans… Tout’ les itinérants, du monde dans rue, tu les prends, tu pognes une petite pelle, ramènes ça en arrière, monte-moi ça dans le Nord, installe-moi ça là. Tu as la paix. Tu en as pu. T’entends pu rien parler. Merci bonsoir.
[Quelques minutes plus tard]
Auditeur anonyme : Hé ! Ça se reproduit ces petites bêtes-là… Avec le développement du Nord, on va être rendu avec des villages de bien-êtres, ça va être beau...
Monette : Oui mais c’est pour ça que j’ai dit qu’on va les castrer avant de les envoyer là-bas.
Auditeur anonyme. — Ah, tu veux les castrer ! Ah c’est nous autres qui va devoir payer pour ça !
Monette : J’aime mieux payer pour les castrer maintenant que de payer pour leurs flots plus tard.
André : C’est un investissement, ce n’est pas une dépense !
Monette : C’est un investissement à long terme.
Auditeur anonyme : C’est ça, c’est Placement-Québec qu’ils appellent.
(Rires)
Monette : Effectivement… Ça va être plus castrage-Québec par exemple.

Ce type de discours et les rapports d’opposition qui le fondent caractérisent non seulement la radio de confrontation, mais également révèle une vision du monde en termes de confrontation, de lutte, selon une logique binaire qui fait entrevoir un ennemi à combattre. Ce faisant, les animateurs rendent explicite la construction non seulement d’une hiérarchie entre les groupes, mais aussi d’une tension artificielle avec ceux-ci. Une logique fortement antagoniste qui se nourrit du sentiment d’impuissance, de méfiance, de mésinformation et l’alimente.

Conclusion

Cette façon de diviser le monde, en plus de créer artificiellement des tensions sociales entre les groupes, favorise la construction d’un climat social favorable d’une part, à la mobilisation des auditeurs, à l’expression de revendications et à la prise d’actions contre les groupes définis comme ennemis et, d’autre part, au renforcement et à la remise en circulation d’un ensemble de stéréotypes, de préjugés, d’idées reçues qui, à force d’être reproduits et réinterprétés finissent par faire partie de l’ordre des choses, suivant une logique de banalisation, témoignant ainsi de l’influence et de l’efficacité de ce discours.

Outre la naturalisation dans le discours social d’une parole fondée sur la dichotomisation des positions et sur la polarisation des groupes, un autre effet pervers de la radio de confrontation est qu’elle favorise le repli identitaire autour de la protection et la défense de valeurs et de visions du monde en partage par le groupe. De fait, les animateurs s’adressent principalement à des convertis et leur discours circule souvent à l’intérieur des mêmes cercles sociaux constitués des partisans de ces radios. De façon symétrique, le discours des opposants à cette radio va se déployer dans de mêmes lieux médiatiques et il va faire écho souvent auprès du même groupe d’initiés, renforçant leur conviction en la nuisance publique de ces radios. Dans ce contexte, deux visions antagonistes se développent de façon parallèle dans des espaces publics quasi séparés, sans que ne puisse émerger un lieu de débat permettant la confrontation des représentations des uns et des autres. Cette absence de dialogue est d’autant plus dommageable qu’elle est fondée sur une interincompréhension qui favorise à terme le rejet réciproque du groupe opposé (Amossy 2014 : 136-138).

 


 

Références

(2012-2015) Guides annuel des médias, Montréal : Éditions Infopresse.

Amossy, Ruth (2014) Apologie de la polémique, Paris : Presses universitaires de France.

Dorna, Alexandre (1999), Le populisme, (coll. Que sais-je ?), Paris, Presses Universitaires de France.

Durand, Claire, Jacinthe Dupuis et Julie Racicot (2012) « Dites-moi quel poste de radio vous écoutez, je vous dirai pour qui vous votez. Ou serait-ce plutôt l’inverse », Communication, vol. 29, n° 2, [En ligne], URL : http ://communication.revues.org/4193, consulté le 10 janvier 2015.

Gingras, Anne-Marie (2007), « La question de la liberté d’expression dans les démêlés judiciaires et les revers administratifs de CHOI-FM », Revue canadienne de science politique, vol. 40, n° 1, pp. 79-100.

Giroux, Daniel et Florian Sauvageau (dir.) (2009) Radio parlée, élections et démocratie, (Cahiers-Médias, n° 18), Québec : Centre d’études sur les médias.

Huffington Post (2014) « L’animateur Carl Monette de Radio X s’excuse et s’explique au sujet de ses propos sexistes », Huffington Post, 25 novembre 2014, [en ligne], URL : http ://quebec.huffingtonpost.ca/2014/11/25/lanimateur-carl-monette-de-radio-x-sexcuse-et-sexplique-au-sujet-de-ses-propos-sexistes_n_6218538.html, consulté le 10 janvier 2015.

Hutchby, Ian (1996) Confrontation talk : arguments, asymmetries, and power on talk radio, Mahwah (N.-J.) : L. Erlbaum Associates.

Influence communication (2013) Analyse de l’utilisation des jurons dans les médias québécois, Montréal : Influence communication, [en ligne], URL : http ://www.influencecommunication.com/sites/default/files/analyses/jurons-quebec-sept-2013.pdf, consulté le 10 janvier 2015.

Martel, Guylaine (2008) « Performance… et contre-performance communicationnelles : des stratégies argumentatives pour le débat politique télévisé », Argumentation et Analyse du Discours, n° 1, [En ligne], URL : http ://aad.revues.org/302, consulté le 10 janvier 2015.

Porter, Isabelle (2010) « Le maire Labaume écoute-t-il trop la radio ? », Le Devoir, 20 novembre 2010, [en ligne], URL : http ://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/311413/le-maire-labeaume-ecoute-t-il-trop-la-radio, consulté le 10 janvier 2015.

Taguieff, Pierre-André (1997), « Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux vrais problèmes », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 56, oct.-déc, pp. 4-33.

Turbide, Olivier, Diane Vincent et Marty Laforest (2008) « Les “X” à Québec : la construction discursive d’un groupe exclusif », Recherches sociographiques, vol. 49, n° 1, p. 87-112.

Vincent, Diane (2005) « Analyse conversationnelle, analyse du discours et interprétation des discours sociaux : le cas de la trash radio », Marges linguistiques, n° 9, [en ligne], URL : www.revue-texto.net/Parutions/Marges/00_ml092005.pdf, consulté le 10 janvier 2015.

Vincent, Diane et Olivier Turbide (2004) « La radio de confrontation : un divertissement coûteux », dans Diane Vincent et Olivier Turbide (dir.). Fréquences limites. La radio de confrontation au Québec, pp. 177-207.

Vincent, Diane, Olivier Turbide et Marty Laforest (2008) La radio x, les médias et les citoyens. Québec : Nota Bene.

1 L’histoire plus ou moins récente de la radio de Québec est d’ailleurs jalonnée de mobilisations citoyennes sous l’influence de ces radios. Parmi ceux-ci, mentionnons la « campagne » menée par le FM 93 contre l’instauration la voie réservée aux autobus sur l’autoroute Robert-Bourassa et soutenue par de nombreux auditeurs qui se sont vantés en ondes de bloquer des autobus, la grande manifestation pour la survie de CHOI Radio X dans la foulée de la décision du CRTC de ne pas renouveler la licence de la radio ou l’importante mobilisation en faveur de la réouverture d’une enquête policière (Scorpion) sur un réseau de prostitution à Québec qui est à l’origine de certaines manifestations violentes et à d’agressions commises à l’endroit de présumés clients, obligeant le juge Gilles Hébert de la Cour Supérieure à déplacer le procès sur ce réseau de prostitution de Québec à Montréal (voir Vincent et Turbide 2004).

2 Depuis 2012, pas moins de quatre plaintes adressés au Conseil de presse (CDP) et visant les propos tenus par des animateurs de radio de confrontation à l’endroit des assistés sociaux ont été retenus par l’organisme : Décision du CDP du 3 octobre 2014 (D-2014-02-089), celle du 4 octobre 2013 (D2012-11-052 ; D2012-12-065) ; celle du 14 juin 2013 (D2012-09-033) et celle du 19 octobre 2012 (D2012-03-067 ; D2012-05-103(2)).

 

* Professeur, Département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal

 

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