Claude Morin. Je le dis comme je le pense

Claude Morin
Je le dis comme je le pense. Souveraineté, vie politique, religion, Montréal, Boréal, 2014, 224 pages

La dernière campagne électorale a-t-elle mis en veilleuse le projet souverainiste ou bien la faute incombe-t-elle plutôt au PQ qui n’aurait pas assez fait la promotion de l’indépendance ? À cette question, Claude Morin répond dans son dernier essai, Je le dis comme je le pense, que l’absence d’engouement pour la souveraineté n’est pas causée par des erreurs stratégiques ou par un manque de convictions de la part du PQ. Les Québécois ne sont tout simplement pas prêts à se lancer dans l’aventure indépendantiste. Faut-il pour autant baisser les bras et ne rien faire ? Non, répond Morin, qui prend bien soin de séparer l’objectif du PQ, la sauvegarde et l’épanouissement de l’identité québécoise, et le moyen idéal qu’il met en œuvre pour atteindre cet objectif, la souveraineté. Or, estime Morin, si la souveraineté demeure le moyen privilégié pour affirmer l’identité nationale du Québec, elle ne saurait être le seul.

Le père de l’étapisme propose donc une voie de sortie qui ne plaira sans doute pas aux plus pressés : il s’agit pour lui de réparer l’affront du rapatriement de 1982 qui a fait entrer de force le Québec dans un régime politique qui ne le reconnaît pas comme société distincte et encore moins comme nation. Morin suggère qu’un futur gouvernement du Parti québécois prenne l’initiative de demander au Canada une reconnaissance formelle, dans la Constitution canadienne, de son statut de nation. Cette reconnaissance ne serait pas que symbolique et elle contiendrait des éléments propres à rendre le Québec maître chez lui : Ottawa devrait cesser d’envahir les compétences qui sont accordées au Québec en vertu de la Constitution et, plus important encore, devrait reconnaître les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale en matière de langue, ce qui signifie que la Cour suprême cesserait de torpiller la Charte de la langue française comme elle l’a fait dans le passé. La demande de reconnaissance constitutionnelle suivrait l’élection d’un gouvernement du Parti québécois et, en cas de refus d’Ottawa, elle ferait l’objet d’un référendum au Québec. Ce référendum aurait pour but de démontrer que la population québécoise supporte pleinement la demande de reconnaissance faite par son gouvernement. Selon Morin, Ottawa pourrait alors difficilement s’opposer à la volonté populaire. Certains estimeront sans doute que Morin fait preuve d’un optimisme naïf : après tout, Meech fut un échec, Ottawa ne semble avoir aucun appétit à entreprendre des négociations constitutionnelles et les procédures de modification de la Constitution sont lourdes, demandant l’accord d’au moins deux tiers des provinces représentant au moins 50 % de la population canadienne. Cependant, Morin voit une lueur d’espoir dans la reconnaissance, en 2006, du Québec comme nation par la Chambre des communes. Selon lui, les députés fédéralistes qui ont voté en faveur de la motion ne l’ont peut-être pas fait pour les bonnes raisons, mais ils ont néanmoins, et sans doute malgré eux, ouvert une brèche : là où le rapatriement de 1982 ne voyait qu’une seule nation, la nation canadienne, la motion de 2006 rend tangible le fait qu’il existe deux nations au sein du Canada. Cependant, Morin est conscient que cette motion n’a aucune assise constitutionnelle et qu’elle ne semble même pas influencer le vocabulaire du premier ministre Harper qui, dans ses discours, ne mentionne toujours qu’une seule nation (« Our nation »).

Selon Morin, la Cour suprême pourrait être un allier inattendu et, paradoxalement, aider à l’affirmation nationale du Québec. Se basant sur un article de maître André Binette, paru dans L’Action nationale, l’essayiste estime qu’en 1998, lors du renvoi relatif à la sécession du Québec, la Cour suprême a ouvert la porte à une procédure de modification moins lourde que celle prévue dans la Constitution de 1982. Une résolution unanime d’une législature provinciale ou, encore mieux, un référendum gagnant pourrait forcer Ottawa à accorder une reconnaissance constitutionnelle à la nation québécoise : « L’essentiel pour le plus haut tribunal, écrit maître Binette, est l’expression nette et sans ambiguïté de la volonté du peuple québécois. »

L’objectif principal de Morin, on le constate, est de réparer les conséquences délétères du coup de force de 1982 : il est impératif que le Québec se mette à l’abri de futures brèches qui pourraient miner son identité nationale. On sent que l’auteur est particulièrement sensible à l’avenir du français au Québec – « ma préoccupation pour la langue française est à l’origine de toute mon évolution politique », écrit-il d’ailleurs dans son essai. La Cour suprême a, peu de temps après l’adoption de loi 101, enfoncé la « clause Canada » dans la gorge du Québec, cette clause qui permet aux enfants de parents qui ont fait leur primaire en anglais au Canada de recevoir leur scolarité en anglais au Québec. Le plus haut tribunal du pays a ensuite émis des jugements favorables au bilinguisme dans l’affichage commercial et favorables aux écoles passerelles. Morin juge que de tels jugements ont heurté de plein fouet l’identité nationale du Québec ; les juges ont donc fait beaucoup pour détruire des pans de la Charte de la langue française, mais il estime du même souffle que la Constitution de 1982 accorde aux juges de la Cour suprême la liberté de prendre des décisions encore plus nocives pour l’identité québécoise. Autrement dit, le pire n’est peut-être pas encore arrivé. Selon l’aveu même de l’inénarrable Stéphane Dion, pour qui la loi 101 est une grande loi canadienne, « une Cour suprême pourrait décider un jour que l’interdiction faite à un nouvel immigrant ou à un francophone de s’inscrire à l’école anglaise, alors que les anglophones ont ce droit, est contraire à la Charte des droits. Un tel jugement semble improbable aujourd’hui, mais qui sait ce qui attend la prochaine génération, quand la présence francophone va se réduire en tant que réalité démographique à l’extérieur du Québec et que le poids du Québec va décliner dans le Canada ? » Pour Morin, il faut donc de toute urgence modifier l’ordre constitutionnel canadien pour éviter un délitement encore plus important de l’identité nationale québécoise.

Morin est un nationaliste sincère et un souverainiste, même s’il est un souverainiste peu pressé. Ses attaques les plus virulentes visent les fédéralistes qui n’en ont que pour les « vraies affaires » et qui se complaisent dans un statu quo nuisible au Québec. On a de la difficulté à voir dans ce personnage le suppôt de Satan, l’espion à la solde d’Ottawa, que certains se complaisent à imaginer. On peut tout de même se demander si la suggestion de Morin ne pèche pas par excès de modestie. Le PQ devrait plutôt faire la promotion de l’indépendance pendant les quatre ans qu’il passera dans l’opposition. Si, après avoir tenté de convaincre les Québécois des bienfaits de l’indépendance, ceux-ci demeurent toujours aussi réticents, le parti pourrait se rabattre sur la stratégie de Morin, une sorte de plan B, qui, faute d’opérer la rupture salutaire qu’apporterait l’indépendance, aurait tout de même le mérite de faire avancer le Québec.

Nicolas Bourdon
Professeur de littérature, collège Bois-de-Boulogne

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